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L'Université de Tours a accueilli les Journées internationales de sociologie de l'énergie consacrées aux sciences sociales dans la transition énergétique.
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Temps réel n°2 - Colloque JISE 2015 - Information et changements de comportements : une histoire d'amour impossible ?

L'Université de Tours accueille du 1e au 3 juillet les Journées internationales de sociologie de l'énergie , un rendez-vous de chercheurs, praticiens et territoires, consacré à la place des sciences sociales dans la transition énergétique. Parmi les fils conducteurs des échanges, figurent en bonne place les questions de l'information, de la sensibilisation voire de l'éducation des ménages et des professionnels pour une maîtrise voire une réduction de leurs consommations énergétiques. Les participants partagent le même constat : une grande difficulté à infléchir aussi bien les systèmes de valeurs que les pratiques liés à l'énergie. A quoi cela tient-il ?

L'uniformité du discours et la tendance à considérer les publics de façon homogène sont les premières causes évoquées. Un constat vécu par l'Agence locale de l'énergie de l'agglomération lyonnaise qui, depuis quelques années, oeuvre en conséquence à l'évolution de ses métiers et l'élaboration de nouvelles méthodes éducatives et de communication. L'agence intègre à cette fin la psycho-sociologie à son approche, a recours à des méthodologies de communication engageante et déploie des programmes différenciés selon les publics, pour des résultats encore difficile à mesurer.

Par ailleurs, les retours sur les outils de pilotage des consommations laissent circonspects. Si la restitution d'informations sur les consommations énergétiques individuelles est souvent considérée comme une étape importante dans l'adoption de nouveaux comportements, la charge cognitive demeure considérable et limite l'adoption d'autres habitudes du quotidien. Un exemple parmi d'autres, l'expérimentation présentée et menée par Xavier Gauvin, de Bouygues Construction, via l' Ideas Laboratory . Conduite en 2013 et durant quatre mois, l'initiative a touché 10 foyers grenoblois volontaires. Le projet consistait à simuler l'expérience d'une déconnexion du réseau électrique, malmenant l'imaginaire collectif lié à l'infinité des ressources d'énergie. Pour ce faire, le laboratoire a mis en place un système virtuel d'alimentation en électricité par panneaux photovoltaïques, un système virtuel de stockage de l'énergie, ainsi qu'une limitation (également virtuelle) sur la quantité d'énergie disponible. Interrogés avant l'expérimentation, les ménages ne considéraient être ni dans l'abondance ni dans l'excès face à leurs consommations énergétiques. En situation de simulation, ils ont témoigné d'une grande anxiété face au dispositif : crainte de vivre l'inconfort, sensation de devoir se surveiller, peur de devenir esclave du système de surveillance des consommations... Autre enseignement : s'ils ont pu prendre conscience de leur vie énergétique, les actions de correction ou de transformations se sont révélées mineures. Très vite en effet, la consultation de l'information est perçue comme une "tâche administrative supplémentaire", reléguée au rang des contraintes.

Ce constat est appuyé par les travaux de recherche de Johanna Le Conte (Université Paris Ouest) sur le rôle des "feedbacks normatifs" dans la réduction des consommations d'énergie. Testé auprès d'étudiants, un système de comparaison des consommations personnelles à celle d'une moyenne d'autres usagers a révélé un impact limité. L'effet est d'autant plus mauvais que les retours à l'usager sont formulés de façon injonctive.

Ces dernières décennies, les initiatives se sont multipliées qui aboutissent à des résultats similaires. Pourtant, force est de constater une réelle difficulté à faire évoluer les pratiques de recherches et les expérimentations. Il serait pertinent de penser des dispositifs sur le temps long (comme l'expérimentation menée en Région Centre par l'Université François Rablais sur 28 foyers durant 15 mois), dans lesquels les usagers seraient accompagnés de manière opérationnelle et où ils pourraient être impliqués dés la conception du dispositif. Le projet MIUSEEC , au sein de l'écosystème Darwin est à cet égard une bonne source d'inspiration. Les fondateurs de ce lieu dédié à l'innovation éco-responsable souhaitant encourager la maîtrise énergétique de l'ensemble des acteurs économiques, et individus, qui le fréquentent quotidiennement, se sont engagés il y a 3 ans à mettre en oeuvre un dispositif de mesure et restitution des impacts environnementaux des usages et comportement. Jusque là, business as usual, pourrait-on dire ? Pas tout à fait : le projet a fait l'objet d'un important travail en psychologie sociale permettant d'une part de bien comprendre les usages, les demandes de confort le leviers de mobilisation individuelle... et d'autre part d'impliquer très directement les usagers du site dans la conception et la mise en production du système.  De fait, l'interface tient donc compte, à titre d'exemple, de la faible appétence pour une information temps réel ou au jour le jour (car source de lassitude) ainsi que de la nécessité d'imaginer plusieurs types d'incitations selon les profils (tout le monde n'est pas sensible à la gamification ). Il tend, en outre, à récompenser l'effort plus que le succès, tant la crainte de la culpabilisation peut être fort !  De fait, l'interface finalement expérimentée, globalement bien reçue, est identifiée par moitié de ses utilisateurs comme une aide dans leurs pratiques quotidiennes.

En outre, il importe de capitaliser sur les résultats des différents travaux menés au-delà des sphères de la recherche fondamentale ou appliquée. Prochain défi à relever : faciliter l'intégration de ces enseignements aux pratiques des acteurs du terrain et aux visions politiques sur la transition énergétique.

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