L'Université de Tours a accueilli les Journées internationales de sociologie de l'énergie consacrées aux sciences sociales dans la transition énergétique.
Le
Publications
Par

Temps réel n°1 - Colloque JISE 2015 - Retour sur les "Journées internationales de sociologie de l’énergie"

L'Université de Tours accueille du 1e au 3 juillet les Journées internationales de sociologie de l'énergie , un rendez-vous de chercheurs, praticiens et territoires, consacré à la place des sciences sociales dans la transition énergétique. Au coeur des échanges, une question clef : comment amener les professionnels du secteur à se saisir des approches et méthodologies issues du design, de la sociologie ou encore de l'anthropologie pour accompagner le changement ? De même, comment réconcilier sociologie et technique, science sociale et transition écologique ?

Premiers éléments de réponse à travers le regard du sociologue des nouvelles technologies, Philippe Mallein et quelques initiatives de praticiens de la transition énergétique, qu'il s'agisse de grands groupes (Saint Gobain, EDF, GRDF), d'agences de recherche et grandes institutions publiques (CEA, ADEME, CDC) ou encore de territoires et de leurs émanations (Parc naturel régional Loire Anjou, Calais habitat, Agence locale de l'énergie lyonnaise, Syndicat intercommunal de l'énergie Indre et Loire).

Le nerf de la guerre, rappelle Philippe Mallein, réside dans l'analyse et la compréhension de la "quotidienneté triviale de l'usager". Celle-ci est nécessaire pour que soient adoptées et utilisées de nouvelles technologies. Cette connaissance permet en effet de distinguer ce qui relève d'une part de la performance techno-sociale - qui consiste à se dégager des techniques existantes et imposer un idéal d'usage - et, d'autre part, de la cohérence socio-technique. Cette dernière renvoie à l'hybridation des technologies aux pratiques et techniques existantes, ainsi que l'accompagnement des tendances en cours. Autrement dit, le producteur de technologies d'information et de communication a le choix entre techniques de persuasion et de négociation. Dans la réalité, le choix est souvent fait au détriment de la cohérence socio-technique et de la prise en compte des usages. L'hybridation des usages, l'invention de pratiques ludiques, etc. sont dés lors souvent impossibles pour l'individu qui ne dispose pas de l'espace nécessaire pour cela.

Certes, les initiatives fleurissent aujourd'hui, qui cherchent à inverser la tendance, et développer de nouvelles modalités de conception et développement de dispositifs techniques. A Lyon, par exemple, l'expérimentation Visu Conso , dans le cadre de Smart Electric Lyon , coordonné par EDF et soutenu par l'ADEME, a permis de tester un système d'information des foyers sur les consommations énergétiques. Dans ce cadre, les logements d'une sélection de ménages ont été rénovés tandis qu'étaient mis à leur disposition un dispositif de pilotage de leur consommation, associé au compteur Linky, ainsi que des conseils personnalisés. Parmi les grandes contraintes aux changements de pratiques, les sociologues ont fait ressortir l'importance du rapport de force entre le locataire présent depuis de nombreuses années (et se considérant comme quasi propriétaire) et le bailleur (perçu comme imposant un équipement) : une variable nécessaire à prendre en compte pour intervenir sur le cadre bâti et les pratiques à l'intérieur. De même, une étude menée par l'ADEME et GRDF sur les données de comptage énergétique a souligné le rôle des acteurs locaux pour accompagner les évolutions de pratiques, bien plus décisif que l'objet communiquant en tant que tel.

Toutefois, ces initiatives récentes achoppent souvent face à la difficulté d'assurer la conduite d'un changement d'usage et son maintien dans le temps. Les professionnels sont les premiers concernés par ce défi. La prise en compte des résultats de recherche, la sensibilité aux analyses socio-technique, la confiance dans cette « fausse science » qu'est (pour certains !) la sociologie... est un exercice complexe pour des organisations qui conservent encore souvent des logiques "métiers" fragmentées.

Une piste prometteuse pourtant : celle envisagée et testée par Pas-de-Calais habitat dans le cadre d'un projet autour de l'évolution du métier de bailleur, pour encourager les économies d'énergie. Avec l'aide de sociologues, Pas-de-Calais Habitat s'est attaché à comprendre non seulement les logiques d'usages de l'énergie par les locataires mais aussi les modes de faire des personnels de maintenance, de gardiennage ou encore de chargés de mission sein du Bailleur. Ainsi, le système de contraintes de l'ensemble des acteurs concernés par les questions de changement dans le logement est pris en compte. Pour mettre en oeuvre ce dispositif, les gardiens et assistants sociaux ont été mobilisés (et formés) comme premier canal de retours d'usages. Pourquoi faire appel à eux ? Selon Jérome Capelle, responsable de l'innovation au sein de Calais Habitat, la réponse s'impose d'elle-même : "Ils sont ceux qui "pratiquent" le locataire au quotidien et maîtrisent son "language". Une posture inhabituelle qui ouvre la voie à des évolutions radicales - et possiblement durables - des métiers de gardiens d'immeuble, acteurs du changement de pratiques dans le logement !

Partager cet article