Quelles formes les services collaboratifs prennent-ils et quel est leur potentiel de redynamisation des territoires ruraux ? Réponses avec nos experts.
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RuralitéS (2) : un désert collaboratif ?

Faute d'une masse critique d'usagers suffisante pour assurer un maillage satisfaisant du territoire, les services collaboratifs reposant sur des plateformes numériques n'ont pas encore largement conquis les territoires ruraux. On y trouve néanmoins des services davantage ancrés dans des lieux et des échanges physiques et moins formalisés. Dans des zones rurales caractérisées ainsi par l'INSEE en fonction de la distance aux services (voir notre dossier sur les Territoires ruraux (1) : Renouveau serviciel et transition écologique ), quelles formes les services collaboratifs prennent-ils et quel est leur potentiel de redynamisation des territoires ?

Des pratiques collaboratives informelles

Il n'existe pas, à ce jour, d'étude nationale sur les services collaboratifs en zone rurale. Néanmoins, le programme de recherche-action entamé en avril 2013 en Bretagne par l'association Collporterre et Telecom Bretagne sur les pratiques collaboratives sur les territoires, fournit quelques enseignements à l'échelle locale. Dans les différents domaines étudiés (alimentation, mobilité, achats de biens), les pratiques « informelles » (troc de légumes entre voisins, trajets partagés, etc.), liées à des réseaux de liens forts, dominent.

Si les services collaboratifs reposant sur des plateformes numériques sont moins utilisés en zone rurale, d'autres formes collaboratives, plus anciennes, y ont pris racine bien avant. "En milieu rural l'approche est différente, ici c'est plus une habitude, une organisation informelle" (Atelier 7 - Rochefort), souligne le rapport, citant un participant à l'un des ateliers. Le recours à un groupement d'achat ou encore le troc de produits entre voisins, sont des pratiques plus développées en territoire rural et périurbain (41% des pratiquants) qu'urbain (34%).

Si on affine un peu plus encore, chaque type de territoire semble avoir ses préférences en termes de pratiques : le groupement/association par internet (type La Ruche qui dit Oui !) se retrouve plus en ville, tandis que le mode en direct (type AMAP) est plus présent dans le périurbain et le passage par ses connaissances personnelles (type troc de légumes entre voisins) est plus largement plébiscité en milieu rural.

Pas de stratégie pour les services emblématiques

Néanmoins, la plupart des services collaboratifs reposant sur des plateformes numériques ne voient pas dans les zones rurales un enjeu stratégique. "En France nous laissons faire le bouche à oreille naturel et nous menons des campagnes de communication nationale (TV, réseau sociaux, presse...) pour sensibiliser toujours plus à la pratique du covoiturage mais rien n'est fait spécifiquement pour les zones rurales", explique Laure Wagner, chez Blablacar. Implanté en France depuis 2012, Airbnb n'a pas produit d'étude analysant finement la répartition des offres entre rural, urbain, péri-urbain. Si l'offre reste majoritairement parisienne, 40% des 100 000 logements en ligne sur la plateforme, un tiers de l'offre est désormais située dans des "zones de vacances", attractives, qui ne recouvrent pas l'ensemble des zones rurales.

En effet, comme le souligne l'état des lieux dressé par le gouvernement dans le cadre du Plan d'action pour les territoires ruraux , il n'y a pas une mais au moins trois ruralités. Les campagnes denses des villes, du littoral et des vallées urbanisées, qui connaissent un développement important, les campagnes agricoles et industrielles, en proie à la crise économique, les campagnes à très faible densité de population (centre et sud du pays) qui font face au vieillissement de la population et au déclin des services de proximité.

Dans ces dernières, des initiatives publiques tentent de pallier le manque d'infrastructures (voir notre thema Territoires ruraux (1) : Renouveau serviciel et transition écologique ). Elles pâtissent souvent de la difficulté à rester pertinent localement, tout en atteignant un effet de seuil indispensable à la pérénisation. La plateforme multimodale Trievoies sur le territoire rural du Trièves, à 40 km de Grenoble, en est un bon exemple. Le taux de motorisation y est de 93 %. L'idée de cette « centrale de mobilité pour la multimodalité des déplacements », développée en 2008, était de proposer des trajets en covoiturage et de se renseigner sur les différents modes de transports disponibles pour un trajet donné (train, car, covoiturage). La plateforme n'est aujourd'hui plus active, faute de masse critique nécessaire à son fonctionnement. Par ailleurs, 15 initiatives de transport mutualisé se côtoient dans le département ! L'enjeu pour les territoires ruraux enclavés est de mutualiser et coordonner les initiatives.

L'adaptibilité du service, une clé d'entrée

Des services collaboratifs nés dans les villes peuvent-ils venir créer l'effet d'échelle qui manque aux initiatives rurales ? La Ruche qui dit oui , qui fonctionne sous forme de franchises avec un responsable associé à un réseau de producteurs, a su s'adapter au contexte local. A l'été 2014, sur les 530 ruches du réseau (aujourd'hui 650), 38% d'entre-elles se trouvaient dans des zones dont le code postal a une densité inférieure à 100 hab/km2 et 24% dans des zones dont le code postal se trouve entre 100 et 500 hab/km2.

Selon Jérémi Anxionnaz, qui gère la production de données sur les activités de l'entreprise, on observe des usages du service spécifiques aux zones rurales. "Certaines ouvrent vraiment en rase campagne et nous font part de retour assez réjouissants. Ces Ruches recréent des points de rencontre, de service de proximité, là où même boulangerie et épicerie ont fermé. Dans les Vosges, une responsable teste une Ruche mobile qui ouvrirait alternativement dans des lieux-dits voisins pour que les producteurs atteignent néanmoins un minimum de commandes. Enfin, une partie de ces Ruches sont ouvertes et tenues par des exploitations mêmes, qui utilisent le site comme vitrine. Ces "boutiques éphémères" sont plus souples à gérer qu'une boutique en dur et peuvent servir de points logistiques entre producteurs sur leurs chemins de livraison." L'adaptabilité du service ( voir notre typologie dans le dossier de prospective du présent 2014 ) est essentielle pour qu'il puisse répondre aux besoins des territoires ruraux.

Une "néo-ruralité" collaborative

Les ressources propres au monde rural, qualité environnementale et patrimoine naturel, sont un facteur d'attractivité pour des actifs du secteur tertiaire. Le "retour à la nature" n'a plus le même visage que dans les années 70, où il revenait à une coupure radicale avec la vie urbaine. L'exemple de Mutinerie Village est à ce titre intéressant. Ouvert en 2014 dans le Perche par des acteurs emblématiques du coworking parisien, cet espace de travail, de formation et d'événements de quarante hectares,  peut accueillir 15 personnes. Selon William Van Den Broek, co-fondateur, Mutinerie Village est un modèle d'avant-garde, prélude à l'exode urbain. "Le projet avait pour vocation d'amener des urbains à la campagne. Quatre personnes vivent aujourd'hui à Mutinerie. De plus en plus de gens travaillent, via Internet, hors des villes. Ces gens éprouvent le besoin de se rassembler autour de collectifs." Si le projet est d'abord destiné à des urbains, Mutinerie ouvrira bientôt un fab lab destiné aux résidents, mais aussi aux artisans et bricoleurs locaux.

Le fab lab de Biare, créé en 2011 près de Dôle, dans le Jura, est un autre exemple de catalyseur d'innovation reposant sur le numérique. Il s'agit plus de l'exception que de la règle mais ces pionniers cherchent à inspirer les pouvoirs publics. Mutinerie Village a obtenu le soutien du maire, qui y voit, rapporte William, la seule alternative possible à la désertification rurale : "On a essayé de faire revenir les industries, les services, on voit bien que l'avenir est dans ce type de modèle." Des initiatives publiques se déploient timidement. Pour tenter de faire contrepoids à la métropolisation qui concentre services et emplois dans les coeurs d'agglomération, le Massif Central met en place une expérimentation pilote sur le télétravail dans la fonction publique d'Etat décentralisée.

Il serait faux de conclure que les campagnes ne sont pas collaboratives. Au contraire. Il y a une spécificité rurale, soulignée par l'étude de Collporterre. Elle est liée d'abord à l'accès à certaines ressources essentielles comme l'alimentation, qui a permis, plus facilement qu'en ville l'essor des circuits courts et des Amap. Elle est liée aussi à la nécessité de pallier la disparition des services de proximité traditionnels. L'arrivée de nouvelles populations dans les campagnes, imprégnées d'une culture numérique, d'une vision différente de la nature et des enjeux de valorisation du patrimoine rural, est un levier d'innovation, qui vient dynamiser les formes traditionnelles de collaboration propres aux territoires ruraux.

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