Quelle vision pour le développement des territoires ruraux ? Zoom sur les enjeux et besoins d'un modèle alternatif de développement pour une nouvelle ruralité.
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RuralitéS (1) : renouveau serviciel et transition écologique

Quelle vision pour le développement des territoires ruraux ? En parallèle de solutions ciblées visant à combler des carences réelles (PIMMS, Maison des services publics, etc.) des approches alternatives globales s'emploient à revaloriser les ressources sociales, économiques et écologiques de ces territoires pour faire émerger une autre ruralité. C'est l'objet de ce premier thema, qui sera suivi d'un second volet sur les services collaboratifs comme levier de redynamisation des territoires ruraux.

Aborder la question du développement territorial et serviciel en milieu rural, c'est s'affronter à un double point aveugle. Tout d'abord, celui qui consiste à n'appréhender la question que d'un point de vue "urbano-centré", selon la formule d'Alain Bertrand, Sénateur de Lozère et auteur d'un rapport sur "l'hyper-ruralité" et ses enjeux. Les batteries d'indicateurs dont disposent la puissance publique se révèlent en effet souvent impropres à saisir la spécificité des dynamiques et des problématiques rurales dans leur diversité. Ensuite, celui qui consiste à aborder la question de la ruralité uniquement d'un point de vue "misérabiliste", celui du "manque" et du "retard à combler", qui, s'il recouvre bien une partie de la réalité, ne tient pas compte des ressources et des richesses tout aussi réelles des ces territoires qui n'attendent souvent que la bonne impulsion pour révéler leur potentiel.

Les réflexions menées par le gouvernement dans le cadre des Assises des ruralités organisées par la ministre Sylvia Pinel à l'automne 2014, puis au sein du comité interministériel aux ruralités présidé par le Premier ministre Manuel Valls le 13 mars dernier, semblent vouloir dépasser cette double cécité. Cet effort en direction d'une " politique des ruralités refondée et ambitieuse " entend accompagner et amplifier le regain d'attractivité que connaissent certains territoires ruraux, tout en luttant contre l'enclavement que connaissent les régions les moins favorisées en ressources économiques, démographiques et écologiques.

L'accès aux services en zone rurale, un enjeu prioritaire

Parmi les trois priorités définies à l'issue des travaux des Assises des ruralités, la question de l'égalité d'accès aux services arrive en tête. Des indicateurs permettent d'objectiver cette inégalité. On observe notamment que les bassins de vie ruraux sont dotés d'une moins grande variété d'équipements que les bassins de vie urbains (les bassins de vie sont définis par l'INSEE comme les plus petits territoires au sein desquels les habitants ont accès aux équipements et services les plus courants dont ils se servent au quotidien - un bassin de vie est considéré comme rural dès lors que la population urbaine est inférieure à 50 % du total).

D'après la typologie fixée par l'INSEE , les 35 équipements de la "gamme supérieure" (comprenant pôle emploi, hypermarché, lycée, urgences, maternité, médecins spécialistes, etc.) sont les moins bien représentés en milieu rural : seuls 26 % de ces services sont accessibles en moyenne dans les bassins de vie ruraux contre 74 % en milieu urbain. Les gammes "intermédiaire" (31 équipements dont police-gendarmerie, supermarché, librairie, collège, laboratoire d'analyses médicales, ambulance, etc.) et "de proximité" (29 équipements dont poste, banque-caisse d'épargne, épicerie-supérette, boulangerie, boucherie, pharmacie, taxi, etc.), présentent quant à eux des écarts moins importants, et sont présents à quasi égalité entre bassins de vie ruraux et urbains (cf tableau ci-dessous -  source : INSEE, 2012 ).

 

 

Quant au temps moyen d'accès aux services, il varie fortement en fonction de la catégorie retenue : la moitié des habitants des bassins de vie ruraux accède en moins de 25 minutes aller-retour aux services aux particuliers et commerces, en moins d'un quart d'heure aux équipements de la gamme intermédiaire et en plus d'une demi-heure à ceux de la gamme supérieure. Les équipements de santé et de loisir nécessitent près de trois quarts d'heure de déplacement, et les équipements du domaine de l'éducation plus de 1 h 20 (cf graphique ci-dessous - source : INSEE, 2012 ).

 

 

Mutualisation et réduction de la fracture technologique

La mutualisation, en offrant un panel de services à coût humain et financier réduit,  semble offrir un levier pour pallier ces inégalités d'accès aux services en milieu rural. La méthode a déjà été éprouvée par les PIMMS , pour "Point Information Médiation Multi Services", qui oeuvrent pour l'accessibilité des habitants aux services courants. Ces guichets proposent, en appui sur des médiateurs, information, orientation et accompagnement vers l'accès aux services et aux droits, jouant la carte de la proximité avec les habitants et de l'adaptation aux besoins des territoires. Les 63 PIMMS recensés, portés par 36 associations, sont le fruit de partenariats noués entre des acteurs locaux et des opérateurs de services publics comme privés*.

Dans cette continuité, le comité interministériel pour la modernisation de l'action publique a décidé de généraliser la création d'espaces mutualisés de services au public et annonce la mise en place de 1.000 Maisons de services au public d'ici la fin 2017, réunissant neuf grands opérateurs nationaux chargés de missions de service public (La Poste, la SNCF, EDF, GRDF, Pôle Emploi, les caisses d'assurance maladie, de retraite, d'allocation familiale, de mutualité sociale agricole). On dénombre déjà 363 "Maisons" en service dans 9 régions et 67 départements. Un partenariat national avec La Poste vise à permettre à des bureaux de poste qui sont aujourd'hui en déficit d'activité dans les zones rurales et de montagne d'accueillir ce type de structures.

*à venir sur le sujet notre entretien avec Mélanie Vienot, Responsable Projets stratégiques et Institut de Formation au sein de l'Union Nationale des PIMMS

 

Si par ailleurs les outils numériques semblent à même de compenser partiellement ces inégalités, une partie non négligeable de la population n'a pas accès à une offre de qualité : "20 % de la population est toujours située dans une zone blanche du haut débit fixe (type ADSL), 22,4 % n'accède pas à la 4G et plus de 77,6 % au très haut débit fixe (fibre notamment). Ces technologies sont encore limitées aux aires urbaines et aux littoraux et peuvent limiter l'attractivité de certains espaces ruraux." (source : Ministère du Logement, de l'Égalité des territoires et de la Ruralité, 2015 ). Le gouvernement s'est ainsi engagé à  supprimer d'ici la fin de 2016 ces zones blanches exclues des réseaux de téléphonie mobile 2G et 3G.

Une ruralité plurielle, des besoins et ressources différenciées

Au-delà des approches binaires opposant l'urbain et le rural comme deux réalités monolithiques, le concept même de rural semble perdre de sa pertinence au regard de la diversité des situations observées. La DATAR, dans une étude de 2011, établit une "typologie des campagnes françaises", reprise dans cette infographie .

 

 

Trois catégories émergent :

  • les "campagnes des villes, du littoral et des vallées urbanisées"

Les territoires de cette catégorie cumulent 16,7 millions d'habitants (26,4 % de la population métropolitaine) et près de 10.442 communes (28,6 %). Ils affichent de fortes densités en augmentation, une situation économique globalement favorable et un bon accès aux services.

  • les "campagnes agricoles et industrielles"

Avec 5,7 millions d'habitants (9 %) et 10.521 communes (28,8 %), ces territoires présentent des densités de population faibles avec des évolutions contrastées. Les habitants bénéficient d'un bon accès aux services, et la situation économique présente quelques fragilités. Le taux de chômage est important, le niveau de qualification des actifs peu élevé et la croissance des emplois faible.

  • les "campagnes vieilles à très faible densité"

Les 12.877 communes (35,2 %) de cette catégorie, regroupant 5,3 millions d'habitants (8,4 %), forment des espaces globalement très faiblement peuplés dans un environnement fortement rural éloigné de l'influence de grandes métropoles, avec une lente augmentation de la densité et un vieillissement marqué de la population. Elles concentrent les revenus les plus faibles, le moins bon accès aux services et la situation économique la plus défavorable. Le taux de chômage est important.

L'"hyper-ruralité", telle qu'elle est définie dans le rapport du sénateur Alain Bertrand, "correspond à la fraction la plus rurale, la plus enclavée, la plus distante des services et la moins pourvue en centralités" de cette troisième catégorie. "26% du territoire accueillent seulement 5,4 % de la population française et se distinguent, outre la faible densité de population, par le vieillissement, l'enclavement, les faibles ressources financières, le manque d'équipements et de services, le manque de perspectives, la difficulté à faire aboutir l'initiative publique ou privée, l'éloignement et l'isolement sous toutes ses formes. En un mot : un entassement de handicaps naturels ou créés."

Le rapport souligne que, malgré les manques réels dont souffrent ces zones, leurs ressources en matière de loisirs, de patrimoine culturel et naturel, en font des territoires porteurs d'importantes potentialités de développement économique et écologique. Ces territoires présentent en effet, relativement aux autres catégories de milieux ruraux, une grande qualité des aménités environnementales, et sont les moins marqués par l'artificialisation. Certaines initiatives alternatives de développement territorial se fondent précisemment sur une revalorisation de ces ressources en vue de restructurer l'ecosystème économique et serviciel local.

Transition écologique et développement territorial

En parallèle de solutions ciblées venant combler les manques des territoires ruraux, se développent en effet des réponses plus globales et complexes promouvant une autre organisation du territoire. Le projet Biovallée , porté par les Communautés de Communes du Val de Drôme, du Diois, du Pays de Saillans et du Crestois, illustre cette tendance. La préservation et la valorisation des ressources naturelles (eau, air, sol, soleil et biodiversité) est conçue dans une optique de développement local des services aux habitants en matière d'eau potable, d'alimentation, d'habitat, de santé, d'énergie, de loisirs... L'accompagnement des innovations économiques et sociales s'inscrivent par ailleurs dans une relocalisation de l'activité et du développement de réseaux locaux de solidarité : la vallée dénombre plus de 20 % des emplois en économie sociale et solidaire, des innovations en matière d'habitat coopératif et de coopératives de consommateurs...

Cette initiative fait écho au mouvement des " Villes en transition ", visant à développer des compétences collectives locales pour faire face aux deux crises que représentent le pic pétrolier et le changement climatique. Sans faire appel à la puissance publique, les citoyens s'auto-organisent en communauté pour renforcer la résilience et l'autonomie des territoires. Les objectifs de réduction de consommation énergétique s'accompagnent d'une politique de renforcement des liens de solidarité et de coopération entre les citoyens et les acteurs locaux afin de favoriser les échanges de services et de compétences. La multiplication des circuits courts (Amap, filière bois énergie ...) va de pair avec la valorisation des modes alternatifs de transport (transformation de routes en vélo-route, covoiturage, mode actifs...). Enfin, des monnaies alternatives locales, à l'image du "Totnes Pound", monnaie mise en place à Totnes,  première ville en transition , permettent une relocalisation de l'activité économique et le développement des liens entre habitants. 2.500 initiatives de Transition sont aujourd'hui recensées dans le monde, dont 150 en France.

Le rural : champ d'expérimentation ?

Les politiques de la ruralité se situent ainsi entre deux pôles : l'un porteur d'une vision en termes de "remise à niveau" par le biais d'actions ciblées de développement impulsées par la puissance publique ; l'autre s'inscrivant dans une démarche d'auto-organisation locale et de promotion d'un modèle alternatif de développement.

Les territoires ruraux, parents pauvres des processus d'urbanisation et de métropolisation qui travaillent le territoire national, ont ainsi une carte à jouer, dans un contexte de redéfinition des priorités sociales, économiques et environnementales. Reste à accompagner les initiatives innovantes au sein de ces territoires qui offrent à bien des égards toutes les richesses d'un champ d'expérimentation ou tout reste peut-être à (re)faire - réflexion que nous prolongerons dans un second Théma sur les territoires ruraux, consacré à l'implantation des services collaboratifs et leur potentiel de redynamisation de ces territoires.

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