Rouen fait de l'urbanisme tactique un moyen de revaloriser le piéton au détriment de la voiture en ville. Laurent Barelier lève le voile.
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Rouen se lance dans l’urbanisme tactique

Une méthode pour (ré)aménager la ville en douceur ?

Lauréate de l’appel à projets “Ville respirable”, Rouen a depuis quelques années engagé une réflexion autour de la place de la voiture en ville — quant à son impact sur la qualité de l’air mais aussi en terme d’usages et de qualité des espaces publics. Dans le cadre d’un grand projet de réaménagement de son centre-ville (“Cœur de métropole”), la Métropole de Rouen requalifie en profondeur trois quartiers du centre historique. Dans ce contexte, l’institution s’est saisie de l’urbanisme tactique comme moyen de revaloriser la place du piéton en ville et de donner à voir les opportunités que peut offrir la réduction de la place accordée à la voiture en ville, tout en créant des liens entre les différents secteurs d’intervention. Pendant plusieurs années, la métropole expérimentera des interventions ponctuelles dans l’espace public, avec l’objet d’essaimer sur tout le territoire (71 communes au total).

Les actions d’urbanisme tactique interviennent essentiellement sur des temps courts — de la journée à l’année, rarement plus. L’enjeu de la méthode repose sur la capacité d’une action temporaire à faire émerger un débat et à proposer une piste alternative à un aménagement existant ou prévu. La pérennisation des initiatives et la valorisation du débat local apparaissent donc au moins aussi importantes que l’action elle-même.PARK(ing) Day constitue un exemple typique à cet égard. Le récent réaménagement de la place de la Nation à Paris en est un autre exemple.

Afin d’en savoir plus sur la démarche rouennaise, nous avons rencontré Catherine Goniot, Directrice générale adjointe du Département Espace Public & Mobilités Durables.

Rouen Métropole est membre de l’exploration Mobility as networks propulsée par le Lab Chronos x OuiShare.

Pour quelles raisons Rouen en est-elle venue à s’intéresser à l’urbanisme tactique ?

L’origine de la démarche remonte à 2015. Nous avions organisé un colloque intitulé “Révolution du partage”, abordant l’impact de l’économie collaborative sur les données, l’énergie et … l’espace public. Nous avions fait intervenir Sonia Lavadinho à cette occasion.

Rapidement, nous avons été amenés à intégrer l’urbanisme tactique à nos discussions sur le projet “cœur de Métropole” et celui d’une nouvelle ligne de BHNS. En effet, l’urbanisme tactique nous est apparu comme une solution intéressante pour accompagner de nouveaux usages dans un contexte de grands travaux et de réduction de la place de la voiture en ville. Comment donner davantage envie de parcourir la ville à pied et à vélo ?

C’est en arpentant la ville avec nos équipes et en constatant que certains espaces risquaient de rester “vides” que nous avons décidé de proposer des interventions peu coûteuses mais porteuses de sens. L’acupuncture urbaine doit donc permettre de modifier en douceur la perception de l’espace public.

Exemples d’usages possibles sur une trame donnée

Quel rôle peut jouer la métropole dans cette démarche : initiateur, régulateur, observateur ?

Le premier travail de la Métropole a été de convaincre les élus de la pertinence de cette approche très nouvelle. On commence donc par des expérimentations qui vont s’étaler sur trois à quatre ans, avec une équipe chargée d’un programme pluriannuel d’interventions sur différents sites.

Notre enjeu est de faire émerger des projets très variés : artistiques, commerciaux, citoyens … qui contribuent à renforcer la place du piéton dans ville, à mieux prendre en compte son parcours.

Un travail sera également mené auprès des agents en charge des projets d’aménagement (communes / métropole). L’urbanisme tactique charrie son lot de concepts puissants mais parfois difficiles à saisir : les cartes mentales, la ludification, le plaisir du marcheur. Un travail d’imprégnation auprès des services en charge de l’entretien et des espaces verts est donc nécessaire, en les associant si possible au stade même de la fabrication des projets.

Quant au contenu même des aménagements, nous prévoyons d’y associer les citoyens, notamment à travers le Conseil de développement de Rouen qui intègre depuis bientôt deux ans un collège d’habitants.

Nous allons également tester un véritable “démonstrateur de la ville sans voiture” à l’échelle d’un quartier, en travaillant avec les élus et les habitants.

Il faut trouver des façons rapides et économiques pour donner à voir des possibles de ville apaisée.

Transformations possibles de l’usage de la rue

Quels seront les premiers projets à émerger ?

Les premiers projets vont émerger tout au long d’une “magistrale piétonne”, qui est un grand axe de 2 kilomètres reliant le Jardin des Plantes au centre-ville. Différentes interventions (parklets mobiles, mobiliers urbains, œuvre d’art … les choses restent très ouvertes) seront programmées pour rendre plus attrayant ce parcours Nord-Sud, passant par le pont Boiledieu sur lequel la circulation automobile a été considérablement réduite.

Les projets peuvent être relatifs à des aménagements temporaires, à des installations culturelles, voire même à de l’évènementiel … une fête ou un festival contribuent par exemple à inscrire un lieu dans la carte mentale des résidents, à le faire exister, en attendant une phase d’aménagement plus conséquente, ou pas.

Il est encore difficile de faire comprendre que l’acteur public peut aussi investir dans des choses qui ne sont pas pérennes, alors même qu’elles créent de la valeur.

A quelles conditions estimerez-vous avoir réussi dans votre démarche ?

In fine, ce seront bien les changements de comportement qui permettront de dire dans quelle mesure la démarche a été un succès — mais aussi l’évolution de la perception des espaces publics. De telles évolutions sont généralement mesurées grâce à des enquêtes qualitatives. Nous devrons également évaluer la transformation de nos propres façons de faire (en tant qu’acteur public). Nous sommes d’ailleurs en train de finaliser un petit film sur les apports de l’urbanisme tactique, qui a vocation à être diffusé auprès des services municipaux, de la Métropole et des aménageurs.

L’équipe mobilisée sur le volet “Urbanisme tactique” inclut Sonia Lavadihno, Stéphane Malek, Cabanon vertical, Pascal Le Brun-Cordier.

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