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"La révolution des espaces laisse apparaitre une transformation radicale du travail. Bruno Marzloff s'interroge sur la question des mobilités du travail."
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Qui croit encore contenir le travail dans un bureau ?

Provocation ? Peut-être pas. Une chose est sûre : la sémantique du "bureau" nous masque une radicale transformation du travail, lente à s'exprimer, difficile à accoucher, mais inexorable. Et s'il y avait un angle mort du travail derrière le surgissement des nouveaux lieux de travail ? Et si la révolution des espaces laissait entendre une toute autre histoire du devenir du travail. Bruno Marzloff pose un premier jalon d'une histoire à suivre.

Pendant un temps j'ai cru, avec d'autres, que la question du bureau était reliée à la distance qui le sépare du domicile. Logique ! Cet écartèlement était ressassé comme la cause majeure du malaise du travail et des dysfonctionnements de la ville et de la société. La durée croissante de ces itérations liées aux embauches et débauches quotidiennes du travail est tout en même temps : le cauchemar des villes en termes de congestion et de pollution, l'obsession des transporteurs en l'absence de maîtrise des transport, le stress des travailleurs en fatigue et perte de temps, et la hantise des sociétés en perte de productivité. Dans les années 90 la Datar, maître du Plan du territoire, entreprit de délocaliser le travail pour éviter ces errances récurrentes. Bon sens direz-vous ? Mais cette logique rationnelle n'était ni mûre, ni socialement acceptable. A la place on a vu progressivement se désagréger le modèle d'un siècle de bureau, sans qu'on sache très bien ce qui le remplace.
Si tant est qu'il y ait une alternative possible, il n'y en aura définitivement aucune d'universelle. C'est le principe même du travail qui se repense, et tant qu'un consensus sociétal ne sera pas dégagé, il est impossible de dire ce que seront les bureaux demain. Il est d'ailleurs vraisemblable que la notion même de bureau s'éteint, en route vers les oubliettes.

Mais où est le bureau ?

Car en fait la question des mobilités du travail (une préoccupation majeure et pourtant négligée, voir les résultats confondants de l'étude du Forum des vies mobiles) n'était que le symptôme. Le transport était l'arbre qui cachait la forêt. Les travailleurs ont besoin d'autres espaces tout simplement parce que le travail en soi - dans son essence même, dans ses organisations, ses statuts, ses urbanités -, et l'économie du travail se modifient radicalement. La scansion fordiste et métronomique du travail (auto/boulot/dodo) est obsolète et rejetée, mais le contrôle perdure désormais sous des modalités numériques. L'employeur a du mal à admettre : que le travail perfuse les sphères intime, familiale, personnelle, sociale, de détente, etc., que le temps des mobilités participe du travail, et que le respect des équilibres n'est pas un choix. La géographie du travail s'assimile, pour une part croissante de travailleurs à un archipel quand le lien du travail est sur soi. Le mobile interpelle, échange, dialogue, éditorialise avec ses environnements intime, familial, social ou professionnel. Dans ce magma où se télescopent le personnel, le social et le professionnel, où est le bureau ?

"Il me reste 2% de batterie pour 25' de transports", lit-on sur un tweet. Du temps de bureau ou du temps pour soi ? On travaille chez soi, chez son client, dans les transports ; bref n'importe où dès lors que le téléphone et l'internet sont dans la poche. Cette dispersion spatiale s'accompagne d'un éparpillement temporel et d'une ouverture relationnelle. La sphère du travail a explosé, s'est élargie et aplatie. Les médias sociaux sont désormais la "fibre" horizontale qui rhizome le champ de l'activité professionnelle. Les agendas partagés sont les horloges et les maîtres des temps qui n'est plus forcément le sien. La "conf'call" devient le principe du rendez-vous, tandis que les boîtes mail deviennent de monstrueux tonneaux des Danaïdes où s'épuise la concentration du travailleur.

Le mobile, c'est le milieu !

Alors que devient le bureau dans ce contexte ? Eh bien, il suit le mouvement de déflagration tout simplement, comme si la grenade posée au coeur du sanctuaire de l'activité professionnelle prenait son temps pour rebattre les cartes. Tout est bureau quand le mobile a encore quelques barrettes pour communiquer. Le quai du métro fait l'affaire, le bistrot pourquoi pas, et un coin à l'abri des gamins à la maison s'impose. Sinon, on met son casque pour entrer dans sa bulle perso/travail, ou en réunion sa main en cache sur le téléphone pour ne pas gêner ses voisins, avant finalement de sortir de la salle pour poursuivre l'échange. On est en réunion, mais encore dans celle d'avant en consultant discrètement les mails qui ont suivi le call précédent, on est aussi déjà dans la prochaine. Et, pendant ce temps, le mobile ne cesse d'égréner ses petits blings et ses flash d'écran, petite symphonie sous-jacente. Le mobile est devenu le lieu de la convergence des messages, des injonctions, des dialogues. Le mobile est le milieu, il est le bureau.

Que signifie le bureau dans ce maelstrom ? "Bureau" ? On doute même de la sémantique. On tente d'en raisonner l'agencement à l'aune de pratiques débridées. Les RH sont en quête d'une rationalisation managériale de cette chorégraphie imprévisible, de ces agendas sans cesse rebattus. Peine perdue. Qui croit encore qu'on parviendra à faire entrer le travail dans des espaces disciplinés ?

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