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La CNIL organisait un grand évènement dédié au Partage, à ses motivations et contreparties : décryptage.
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Quelles valeurs et contreparties pour les partages ? Retour à chaud sur l’évènement de la CNIL

La CNIL, qui veille à nos libertés individuelles et nos données personnelles dans une société numérique, organisait hier à Paris un grand évènement dédié au Partage. Son comité de prospective* a choisi un angle singulier en s'intéressant aux motivations et contreparties au partage de soi (de son temps, de ses données, de ses opinions ...).

Ces tables-ronde ont été accompagnées par la sortie d'un cahier de prospective dedié au sujet, riche en schémas explicatifs. Il sort des discours convenus et marketing sur le numérique et la collaboration pour s'attaquer au coeur des enjeux sous-jacents au "partage de soi sur internet" : des enjeux de pouvoir, de partage de la valeur et de régulation. Ce billet revient sur les points saillants de la conférence : le "capital réputationnel" qui dessine de nouvelles inégalités, la lente progression de plateformes décentralisées permettant de déjouer les monopoles du partage et enfin la connaissance à acquérir et le contrôle à reprendre face aux algorithmes.

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*Le comité de prospective de la CNIL est une entité formée de 15 experts externes et internes. Son rôle est de tenir l'institution en alerte sur des thèmes sociétaux en émergence, en quelque sorte, d'ouvrir un peu les termes du débat. Parmi ses membres, on compte Dominique Cardon (sociologue - SENSE Orange Labs), Bruno Patino (directeur de l'école de journalisme de sciences po), Henri Verdier (directeur interministériel du numérique) ...

Quelques idées majeures :

Derrière le partage de soi sur internet, des déterminants sociologiques et psychologiques

 
 
 
 

Dominique Cardon (sociologue) et Primavera de Filippi (chercheuse) reviennent sur ce qui pousse les individus à partager sur internet. Le diagnostic est clair, mais sans jugement de valeur : il existe un véritable injonction contemporaine à rendre compte d'une diversité d'expériences de vie sur les réseaux sociaux.

La réputation que l'on acquière sur ces réseaux, mais aussi sur les plateformes de partage pair-à-pair (notes, évaluations), sans être directement directement monétisable, a tout de même une valeur. La réputation en ligne est bel est bien un capital que l'on accumule et que l'on peut réinvestir (quelqu'un de très suivi sur les réseaux sociaux a davantage de chance de gagner de nouveaux suiveurs !) Ce "capital réputationnel" dessine de nouvelles inégalités qui recoupent en partie des inégalités socio-économiques.

Les plateformes décentralisées ont du chemin à parcourir avant de devancer les monopoles

Dominique Cardon relativise la rôle de la donnée dans le succès des plateformes de partage Airbnb et Uber - les algorithmes utilisés par ces sociétés ne sont ni révolutionnaires ni particulièrement complexes. Ce qui détermine le succès de ces plateformes, c'est bien l'atteinte d'une masse critique - elle même rendue possible par des efforts marketings phénoménaux. C'est également le service client quasi-irréprochable qui assoit la domination d'Uber, Lyft ou Airbnb.

A côté de ces mastodontes, quelles alternatives décentralisées, locales et moins capitalistiques ? Les récents exemples de La Zooz (plateforme de covoiturage décentralisée basée sur une monnaie virtuelle) et d'Arcade city (une plateforme de covoiturage sur Facebook afin de remplacer Uber et Lyft) ont fait couler beaucoup d'entre, et fait rêver certains. Pour autant, comment ces plateformes seront-elles capables de générer autant de confiance que leurs pendants institutionnels ? Quels sont leurs garanties en terme de sélectivité des membres ? D'assurance en cas de pépin ? Autant de question qu'il leur faudra adresser rapidement.

Ne nous lamentons pas sur les algorithmes, agissons !

Ces fameux algorithmes (qui trient, sélectionnent, hiérarchisent, recommandent) n'en finissent pas de nous inquiéter : comment choisissent-ils l'information que nous recevons, les produits que l'on nous propose, les personnes avec qui ils nous matchent ? Le danger n'est pas tant l'algorithme en soi que l'ignorance de ses fonctionnements et de ses finalités.

Deux exemples frappants :

  • En école de journalisme, la majorité des étudiants déclarent suivre l'actualité via Facebook principalement, tout en avouant ignorer complètement la manière dont les algorithmes agencent leur Feed,
  • Les employés de Facebook se sont récemment posé la question suivante : doit-on faire en sorte d'empêcher l'élection de Trump aux Etats-Unis ? Le fait même que des salariés du réseau social (plus d'1 milliard de membres) se posent la question interpelle.

 

Ce qui nous amène à la question suivante : comment se réapproprier les choix algorithmiques que nous n'avons pas fait nous-mêmes ? Comment ne pas être instrumentalisés par des sociétés privées qui n'agissent pas forcément dans le sens du bien commun ?

La matinée "Partage" n'aura esquissé que des ébauches de réflexion. Côté Chronos, on vous renvoie à la fiche de lecture interactive de l'ouvrage de Dominique Cardon - A quoi rêvent les algorithmes. Maintenant que la question est sur la table, il ne reste plus qu'à agir !

*"Le sentiment d'instrumentalisation renvoie à l'agir sans réflexion (sur ce que l'on fait), ni reflexivité (sur ce que l'on est dans le système). Elle est aussi un processus qui vise à ce que la question du sens de ce l'on fait soit privé de sens".

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