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Après Réinventer Paris, le décryptage sémantique des panneaux permet l'exploration des représentations urbaines, économique et sociétale. Par Bruno Marzloff.
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Quand la sémantique réinvente Paris

Que restera-t-il des 22 projets sélectionnés à terme ? Il faudra plusieurs années pour vérifier comment les projets retenus ont été réalisés, pour évaluer les promesses évaporées, pour apprécier des avancées in/confirmées par les usages et pour mesurer la pertinence des modèles alors sortis de terre. "Le risque porte sur le fond et la sincérité des lauréats", souligne justement Catherine Sabbah, dans Les Echos.

En attendant, la sélection des lauréats exposés au Pavillon de l'Arsenal (jusqu'au 8 mai) raconte un état d'esprit, une vision orientée par la Mairie de Paris. @csabbah sur son blog n'est pas tendre avec les projets exposés, "boursouflés de jeunes pousses à l'intérieur comme à l'extérieur et remplis de nouveaux concepts détaillés dans les dossiers de présentation dans un vocabulaire atterrant digne des «éléments de langages» des discours politiques." Méritent-ils cet accablement ?

Le décryptage sémantique des panneaux exposés permet en tout cas l'exploration des représentations urbaine, économique et sociétale que charrient ces projets et qu'impulsent la Ville. Car les pattes d'Anne Hidalgo et de Jean-Louis Missika sont bien là. L'impulsion de l'adjoint au maire de Paris chargé de l'urbanisme - il faisait état du "décalage entre la rapidité des mutations et les réponses qui leur sont apportées dans la forme urbaine et les projets que nous voyons éclore chaque jour" - imprime un sentiment d'accélération, voire d'urgence irrépressible. L'innovation doit être au rendez-vous. Il faut lire l'apostrophe - c'est ce qu'on fait les lauréats -, comme une "injonction".

"Co", flux et mixité fonctionnelle

Diversité, complémentarité, participation, crowdfunding, co-conception, co-production, co-construction, co-gestion, co-animation, co-location, co-working ... mais aussi ...

Rencontres, dialogues, interactions, agora, lien social, convivialité, solidarité, synergies et collaboration...

La sémantique, très ouverte et largement convenue, raconte de front une révolution managériale du bâtiment et une manière de vivre et de faire ensemble. On ne sait plus très bien, dans cette envolée des "co..." et des "crowd...", laquelle des révolutions, sociologique ou managériale, détermine l'autre, mais les deux font bon ménage dans les discours. La sémantique entreprend tout à la fois :

  • de raconter une conception/réalisation du projet nourri d'interactions,
  • d'instiller un modèle sur fond d'économie collaborative,
  • d'optimiser les espaces et le temps,
  • et en aval, de signifier une mise en avant du collectif plutôt que de l'individu. Respect de l'autonomie certes, mais nécessairement dans la concertation.

De fait, les deux axes convergent pour aborder une autre conception des lieux.

Lauréat de l'imposant projet "Morland Mixité Capitale" le groupement Société parisienne du nouvel arsenal a été retenu par la Ville pour faireixité dans toutes ses dimensions".

Le projet lauréat des Batignolles décline à l'envi l'étrange concept de "stream" : Stream Work, Stream Play, Stream Eat, et même - excusez l'oxymore ! - Stream Stay. Les flux et les fluides deviennent les vecteurs de ces mixités, brassant allègrement les activités du quotidien ; laissant l'observateur avec un goût de tournis.

Pour Alain Renk, architecte et urbaniste programmiste, concepteur du groupement finaliste Wikibuilding.Paris, le "co" se traduit en "wiki" pour "démocratiser la place de la créativité à toutes les échelles par un immobilier tertiaire aux dynamiques collectives."

Chronotopie, flexibilité et intensification urbaine

De la fluidité à la flexibilité, le pas se franchit aisément. L'immobilier entend se réinventer dans une recherche d'efficacité de l'espace - dans une intensité de ses usages et dans une lecture chronotopique de la ville (le mot de chronotopie est même convoqué par au moins un lauréat). C'est donc bien à une démarche généralisée d'intensification urbaine à laquelle nous assistons. S'il est impossible d'envisager une unité fonctionnelle en 24/7, alors, on mixe à tout va, on remplit toutes les cases, de sorte à combler les vides, à optimiser les taux : d'occupation, de rotation, d'usages. Les projets font des mixités managériales le principe d'une autre économie de l'immobilier. N'oublions pas que les groupements portent les risques économiques des projets, tandis que la municipalité engrange les dividendes d'une excellente opération de communication, encaisse quelque 560 millions d'euros en vendant les terrains, permet à des friches éperdue de connaître un destin favorable, et, somme toute entreprend de rafraîchir les approches. [Nous laisserons ici de côté la controverse, très légitime, sur les investissements considérables de très nombreux acteurs laissés au bord de la route, sans aucune gratification. La communauté profite de leur travail, eux pas.]

La régulation de ces multiples flexibilités appelle forcément la notion de "hub" - là où tout se croise - inspirant nombre de groupements. Le hub n'est pas suffisamment dynamique ? Qu'à cela ne tienne, un groupe développe le concept de "rotule urbaine" et s'en inspire pour gérer les mobilités.

L'état de "réinvention permanente"

De la flexibilité, on glisse insensiblement au modulaire, à l'évolutif, à l'adaptable, au résilient ... Tout est bon :

  • pour répondre à l'observation de l'accélération mentionnée par Jean-Louis Missika ;
  • pour réduire les écarts entre la vitesse de transformation de nos usages et leur prise en compte dans les projets ;
  • et pour renforcer les régulations managériales associant temps, espaces et activités pluriels.

La clé ? Le multifonctionnel se décline en : polyvalent, réinterprété, réversible, en reconversion, vivant, adaptable, en mutation, flexible. Le bâtiment prétend faciliter son évolution et s'appuie, pour être durable, sur des métaphores environnementales : en devenant organique, catalyseur, écosystème, ressource ou en toute simplicité "organisme vivant". Bref, c'est le rappel qu'un bâtiment a plusieurs vies - simultanées et dans le temps. Peut-on vaincre l'obsolescence ? Une question à suivre dans la série de Chronos sur "L'architecture évolutive".

L'adjoint au maire est pris au pied de la lettre, voire dépassé. Il ne s'agit moins de réinventer le bâtiment ("Réinventer la ville" est en l'occurrence un peu abusif) que de se mettre en état de "réinvention permanente". Cette nouvelle règle managériale de l'immobilier, capable d'adapter son économie aux réalités urbaines et à celle des entreprises dicte le fond du discours idéologique de ces programmes. Elle prétend ainsi transformer son modèle économique, et servir dans le même temps le quotidien de citadins tour à tour, travailleur, citoyen, chaland, voyageur, flâneur, membres de groupes sociaux et familiaux ou tout simplement habitant.

"Let's start to redifine how work is done"

Dans ce quotidien, les mutations du travail - qu'il faudrait ajouter aux accélérations notées par Jean-Louis Missika - sont omniprésentes, même dans les immeubles qui ne sont pas destinés aux bureaux.

Ce manuscrit, collé au mur d'un des groupements, dit la place de la transformation du travail dans la conception. Derrière "Réconcilier la vie et le travail", décliné sur plusieurs tonalités, il y a un enjeu de productivité et d'optimisation : du travail, des espaces, du temps, des fonctions de la ville et de leurs usages multiformes. Penser les transitions du travail et leurs impacts dans la ville est sans doute une excellente porte d'entrée dans la cité. Elles conditionnent ses pratiques :

  • soit que le travailleur s'adapte à la conformation de la ville pour organiser ses déplacements,
  • soit que la géographie des lieux (habitat, bureaux et lieux de vie) s'aménage pour répondre à de nouvelles requêtes,
  • soit que ces lieux se repensent à l'aune d'un travail qui s'éparpille - dans l'espace, dans le temps, dans les activités et dans les relations,
  • soit enfin que des lieux inédits s'inventent pour métisser les sphères du travail, du commerce, du logement, de la culture, etc.

Tous ces points sont évoqués - de manières inégales - dans les programmes présentés.

Miscellanées. Serviciel. Numérique. Verdure, etc.

La condition nécessaire de la mixité managériale est celle d'un immeuble "serviciel", comme le revendique l'un des projets. Le bâtiment s'ouvre, se gonfle, s'étire, et attrape tout ce qui passe - conciergerie, animation culturelle, animation éditoriale du lieu, partage automobile, réseau de voisins, adaptation au vieillissement, biodiversité, open source... Les compositions pléthoriques des groupements, c'est ... la cour des miracles. Mais quel modèle permet-il d'intégrer ces acteurs ?

Numérique ? Les flux numériques, qui seront demain l'essence même de la ville, sont étonnamment aux abonnés absents. Que la ville qui se dessine à travers les planches de Réinventer Paris n'emprunte guère au sémantique de la ville intelligente, pourquoi pas ? La machine de guerre de la smart city est en effet peu engageante. Mais qu'elle n'incorpore pas la maîtrise de la data comme un élément constitutif de cette bascule des mètres carrés aux services, voilà qui interroge.

Verdure. Tout le monde a coché la case du vert. C'est un prérequis conventionnel. Son omniprésence sur les planches reflète l'abondance de la verdure et de l'agriculture urbaine à tout va, des architectures bois et des arbres dans les nuages. La nature revient en "forçant" la ville. Elle se greffe sur les toits, les pignons, les escaliers, les terrasses, les plates-bandes ...

Énergie positive. Au-delà, le climat va plus loin dans la sémantique : "l'énergie positive" déteint sur "l'urbanité positive". L'environnement appuie aussi la simplicité revendiquée par certains projets vertueux, positif, joyeux, comme ce camping vertical et son "attitude astucieuse, pédagogique, humaine et technologiquement simple face aux défis du futur".

Jeu d'acteurs. La composition des équipes - imposantes par le nombre et la diversité des acteurs qu'elles regroupent - emporte une dernière innovation, celle qu'il faudrait lire dans les modèles juridiques de gestion des espaces si ceux-ci étaient présentés sur les planches.

Reste d'ailleurs à noter que la filière institutionnelle de l'immobilier est quasi absente. Aucun des grands acteurs (hors BNP Paribas Real Estate) n'a été retenu. Déroutés par le modus operandi, débordés par des escadrilles d'acteurs plus offensifs sur les concepts et les mots, ils ont perdu une bataille. Mais d'autres se profilent tant le modèle de ce concours semble faire recette.

[1] Les Echos. "Une crèche de 66 berceaux, une piscine, des bureaux, des commerces, un marché alimentaire, un espace culturel, des zones d'agriculture urbaine, une auberge de jeunesse de 404 lits, un hôtel de 147 chambres, et des logements en accession et des logements sociaux." Ouf !

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