Bruno Marzloff analyse les mégavilles du travail et le travail qui fait ville dans des espaces comme Shenzen ou Campus 2 à Cupertino.
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Les mégavilles du travail et le travail qui fait ville

Tribune parue sur Libération le 22 juin 2015, pour télécharger l'article, cliquez ici .

L'électronicien chinois Huawei a installé à Shenzhen un campus de 30.000 employés, bref une usine à travail. Campus 2 d'Apple à Cupertino, projet livrable en 2016, hébergera moitié moins d'employés mais dans un seul bâtiment 100% circulaire. D'aucuns y ont vu l'image du Panopticon, espace carcéral imaginé par Jeremy Bentham au 16e siècle. Il manque juste le mirador central pour surveiller tous les employés simultanément dans la logique d'efficience pronée par le philosophe anglais. Il ressemble étrangement au Centre des communications ( Government Communications Headquarters , lire espionnage) du gouvernement britannique. Allez savoir pourquoi ! Le projet pharaonique de Facebook City n'en est qu'aux maquettes, tandis que Google bataille contre LinkedIn les terrains de Mountain View pour étendre son Googleplex.

Googleplex ! Google a ainsi popularisé cette figure réconfortante de l'immobilier massif de bureau, où le travailleur - tellement cocooné par des ressources gratuites n'a plus de raisons de rentrer chez lui. Constant dans cette logique de l'enfermement, Google a même inventé les bus de travail qui desservent son siège. Question de productivité ! au nom de l'attention portée à l'employé. Mais où nous mènent ces mégavilles du travail et leur philosophie paternaliste ? Est-ce là le devenir du travail et de la ville ?

La prochaine génération des quartiers d'affaires ressemblera-t-elle à La Défense ? ... en pire car nous y passerions toutes nos vies, tant professionnelles, sociales que personnelles. L'abomination de l'urbanisme fonctionnel peut-il être encore dépassé ? Est-ce là le futur de l'immobilier d'entreprise ? Qu'est-ce cela raconte de la transformation du travail, de l'emploi, des métiers et de leur place dans le quotidien de la ville ? Qui osera tuer le "bureau" et le "quartier d'affaires" pour réinventer le travail qui fait ville ? Les prochaines sélections du projet "Réinventer Paris" et de ses 23 sites (nombre d'entre eux intègrent le travail) apporteront un éclairage sur le sens de l'histoire. Les choix du Grand Paris quant à ses gares futures seront un autre baromètre de la capacité de la société à entendre des transformations ; tant la dimension de mobilité est devenue constitutive des organisations du travail, avec des boulets de 2:20 de déplacement par jour pour les commuters de la seconde couronne francilienne, ou encore avec les 240% de taux d'occupation que connaît le Transilien à certaines heures de pointe.

Quand le travail quitte ses oripeaux fordistes -, quand l'activité professionnelle se démembre dans le temps pour meubler aussi parfois des soirées et des week-end -, quand le métier repose sur une logique de flexibilité au risque de l'envahissement de tous les espaces, domicile compris -, quand le travail est là où est le smartphone -, c'est sans conteste une invitation à tuer le concept de bureau et à inventer un autre travail et la ville qui va avec.

"La vie, l'amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait-il pas ?" Laurence Parisot a une manière expéditive de diagnostiquer l'évolution du travail. Il s'agit en fait de prendre la mesure d'un glissement de certitude d'emploi forgé dans un siècle de taylorisme à un contrôle par soi-même de son propre travail. La génération mutante des " sans bureau fixe " admet qu'une forme de précarité est en train de s'installer dans l'emploi. Cela ne l'empêche pas d'apporter des réponses à considérer avec attention. L'autonomisation des pratiques n'y est pas exclusive d'une dimension communautaire des pratiques. C'est même justement là, dans les fablabs, infolabs et autres laboratoires de coworking, que se réinventent un travail créatif et collaboratif et une forme de maîtrise de l'emploi. Manifestement la cause s'entend dans les grandes villes, Paris en tête, mais pas du tout dans les périphéries qui en ont pourtant un besoin ardent.

Reste la question de l'urbanité du travail, c'est-à-dire la manière qu'a la ville d'accueillir ses travailleurs, d'en intégrer les sociabilités, d'accompagner les porosités entre les sphères personnelles, sociales et professionnelles, de façonner les passerelles entre le monde du quotidien et le temps du travail, de casser définitivement les bunkers de bureaux. Ce difficile équilibre reste à construire. Il est une des clés du travail qui fait ville.

Bruno Marzloff, sociologue. Dernier ouvrage Sans bureau fixe , Fyp éditeur 2013.

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