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Alors que les "makers" et les "maker spaces" rebattent les modes de production de la ville, Léa Marzloff et Caroline de Francqueville décryptent ce phénomène.
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Les "makers", nouveaux faiseurs de villes ?

La Révolution industrielle a eu sa machine à vapeur, le 20ème siècle a connu la standardisation et la chute des coûts de transport de marchandises... Et si le bouleversement industriel du 21ème siècle était celui des "makers" ? C'est en tous les cas le postulat de Chris Anderson, ancien rédacteur en chef du magazine Wired, qui n'hésite pas à parler de " nouvelle révolution industrielle " et précise : " Dans les 10 dernières années, on a cherché de nouvelles manières de créer, d'inventer et de travailler ensemble sur le web. Dans les 10 prochaines années, on appliquera ces leçons au monde réel ."

TechShop , Noisebridge (Etats-Unis) ou encore ICI Montreuil et WoMa en région parisienne, les maker spaces poussent comme des champignons aux quatre coins du globe. Contribuant à rendre accessibles les machines de production telles que les imprimantes 3D ou les machines outils à commande numérique, ces ateliers / espaces de travail permettent aux passionnés comme aux bricoleurs du dimanche de profiter d'outils industriels sophistiqués. Ce faisant, ils rebattent les cartes des modes de production et permettent à tout un chacun de devenir un "maker", c'est-à-dire quelqu'un qui fait lui-même et non un simple consommateur. Outre ces espaces, ce qui représente désormais un véritable mouvement a désormais son magazine et ses foires d'exposition et de rencontre, la prochaine édition française aura d'ailleurs lieu au mois de mai à Paris .

Si les domaines typiques des projets des makers sont la robotique ou l'électronique, des activités plus traditionnelles sont représentées comme la menuiserie ou la metallurgie. Cependant, plus encore que les aspects techniques et technologiques, une des spécificités du phénomène tient au rôle des communautés et des réseaux sociaux. Des plateformes en ligne comme A Little Market ou Etsy permettent ainsi aux makers de vendre leurs créations tandis que les membres des différents maker spaces partagent leurs astuces, dégotent de nouveaux collaborateurs, voire enseignent à des néophytes des techniques complexes (lire aussi notre dossier Les communautés dans la fabrique des services collaboratifs ). L'échange entre pairs, le partage, la formation sont ainsi des valeurs centrales pour les makers.

L'esprit du mouvement va en effet au-delà de la seule création d'objets physiques. Introduisant le concept du lieu sur son site , l'équipe du WoMa précise ainsi que l'espace est né " d'une envie d'impulser des pratiques collaboratives en milieu urbain ". De San Francisco à Shenzhen en passant par le Caire, les makers commencent à adapter cette vision du collectif et du pouvoir des communautés à des défis contemporains aussi complexes que la santé, l'alimentation, l'engagement citoyen ou encore l'éducation, avec une revendication pour moins d'apprentissage théorique et plus de pratique . Des hackathons, où les participants, souvent des développeurs, se réunissent quelques jours pour faire de la programmation collaborative, sont désormais dédiés à l'innovation civique. C'est le cas de cet événement récent à Islamabad , au Pakistan, où designers, développeurs, hackers, cartographes, spécialistes en analyse de données, innovateurs ou encore journalistes ont été invités à se rassembler trois jours pour améliorer le fonctionnement de leur ville.

La ville, c'est précisément le terrain choisi par le centre de recherche et de prospective américain Institut pour le Futur pour explorer les bénéfices à tirer des idées et talents des makers . Lancé en juillet 2014, son jeu de prospective crowdsourcé Maker Cities met les citadins au défi d'imaginer l'avenir de leurs villes à horizon 2025. Contrairement à des initiatives comme Change by us , qui se limite au crowdsourcing de bonnes idées, Maker Cities invite les joueurs à affiner les suggestions des autres participants ainsi qu'à réaliser et partager des prototypes permettant de visualiser les propositions. L'objectif ? Mettre les citadins dans une posture créative pour envisager un meilleur futur urbain. 234 propositions ont été collectées à ce jour, couvrant 53 villes. Pour encourager les contributions, l'IFTF propose régulièrement des défis et surtout, encourage les utilisateurs à utiliser cette plateforme libre de droit comme outil de facilitation de workshops prospectifs.

Si cette plateforme fait office d'étendards du potentiel des "city makers", ces derniers oeuvrent déjà concrètement à la réinvention de leurs villes. Le magazine The Atlantic City a démarré en septembre 2014 une rubrique intitulée City Makers : Global stories pour en rendre compte. Environ six mois et 70 articles plus tard, le site rassemble une collection d'exemples récoltés aux quatre coins du monde. Les projets décrits adressent aussi bien des questions liées à l'agriculture, aux déchets, à l'architecture, à l'enseignement, etc. A Valparaison, au Chili, des graffeurs ont ainsi customisé des camions de collecte des déchets pour sensibiliser les habitants à une gestion responsable de leurs ordures ménagères. A Manille, aux Philippines, une femme a monté un projet permettant à la population de sa favela d'avoir accès à de l'eau potable , peu chère et en toute sécurité.

Cette foultitude d'exemples interroge la capacité des institutions publiques à tirer parti du potentiel d'innovation des citadins. S'exprimant sur le sujet à propos du numérique, Jennifer Pahlka, fondatrice et directrice de Code for America , évoque la nécessité pour l'administration de mettre à disposition des citoyens des interfaces simples et accessibles leur permettant de participer. " En tant que citoyens, l'Etat a besoin de nos mains, pas seulement de nos voix ". Les outils à proposer aux makers sont encore à inventer.

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