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Bertil de Fos interrogent les promesses de la civic tech en matière de renouveau de la participation citoyenne.
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Les civic tech peuvent-elles sauver la démocratie ?

A huit mois d'une élection présidentielle qui n'enchante personne, coup de projecteur sur les promesses de la civic tech en matière de renouveau de la participation citoyenne. Chronos a suivi pour vous la table ronde organisée à The Family à l'occasion de la sortie du livre Le Coup d'Etat citoyen (La Découverte, 2016).

Elisa Lewis et Romain Slitine, les auteurs du Coup d'Etat citoyen ont convié des porteurs de projets rencontrés au cours de leur voyage de deux ans au coeur des initiatives qui entendent renouveler les pratiques démocratiques. Panorama ouvert par Audrey Tang . "Start-upeuse" et hackeuse taïwanaise qui est devenue ministre du numérique de Taiwan le 1er octobre, Audrey offre une plongée vivifiante dans une démocratie jeune, où les premières élections libres ont eu lieu en 1996, dont le parlement a été occupé par des jeunes et des contestataires en 2014 et qui depuis voit se succéder aux plus hautes responsabilités des personnes issues de la société civile et non encartées, notamment le Premier Ministre actuel et son prédécesseur. L'open data a été un élément central des politiques publiques récentes : en favorisant la transparence locale, en offrant des outils d'encapacitation inédits aux citoyens avec des projets de DataViz (Data Visualisation) avancés sur les budgets des collectivités territoriales et au niveau national, et plus récemment au service du design des politiques publiques.

C'est ensuite à David Guez, co-fondateur de LaPrimaire.org , d'expliquer comment son projet va conduire à la sélection d'un candidat issu de la société civile à la présidentielle française par les internautes. Ce projet cherche à renouveler les modes de scrutin puisque chaque candidat reçoit une note à l'issue de la campagne. Puis Leonore de Roquefeuil présente Voxe.org , autre civic tech montée par des trentenaires dynamiques et audacieux. La mission : rendre facile l'engagement politique. Comparateur de programmes, facilitation du passage à l'acte - tweet pré-rédigés à son député, liens vers les pétitions en ligne, newsletter en mode « politique pour les nuls », etc. Le site a fait ses premières armes en 2012 avec 1,3 million d'utilisateurs pour la présidentielle, via une stratégie réussie de mise à disposition gratuite de l'outil pour les médias. Parlement et Citoyens , présenté par Cyril Lage, propose un moteur de construction collaborative de propositions de loi. Pensé initialement pour les textes de lois, il est intéressant de noter que cette civic tech se tourne également vers les collectivités locales, notamment Grenoble et Rennes, pour la concertation de politiques publiques locales. Enfin Armel Le Coz, incontournable sur le sujet, présente sa démarche de Territoires Hautement Citoyen s, méthode ouverte d'amélioration continue de la démocratie locale.

Alors, est-ce que ces technologies, même civic, peuvent sauver la démocratie ?

L'enthousiasme, l'engagement et l'audace des civic techs sont certains. Le plaidoyer d'Audrey Tang pour l'open data au service de la transparence et de l'empowerment est convaincant. La capacité de Voxe à rendre accessible les programmes politiques certaine. La façon dont Parlement et Citoyen met en scène le débat législatif est inspirant. Mais pour que ces émergences réenchantent nos pratiques démocratiques, il faut dépasser certains obstacles : faiblesse du soutien public (la puissance publique n'a pas mis un centime dans Parlement et Citoyen, Google oui !), visibilité médiatique limitée (hormis Voxe) et la difficulté à toucher des publics qui ne soient pas déjà des citoyens intéressés par la chose politique.

Mais on veut y croire, tant le désarroi actuel est grand. Un détour du côté du corpus de connaissances sur la dynamique des mouvements sociaux pourrait être utile. Les auteurs du livre affichent en effet un dynamisme sympathique mais un peu béat dans leurs propos : « On est à un tournant, la transition numérique et le développement de l'économie sociale et solidaire sont en train de changer les choses, ça fourmille de projets et d'initiatives ». Jusqu'au plus embarrassant : « Il faut faire de la politique mais sans idéologie ». Gramsci, Tilly, Moscovici et les autres doivent se dire qu'on a la mémoire courte...

En réaction à la coupure entre les citoyens et le jeu politique, l'alliance entre les collectivités locales, les civic techs et les citoyens, semble être une voie pour renouveler la démocratie participative. Les premières auraient tout intérêt à développer des collaborations avec cet écosystème pour renouveler leurs pratiques de participation citoyenne. Certaines commencent d'ailleurs à le faire. Le baromètre « Décider Ensemble / Open Data Soft » montre l'intérêt d'un nombre croissant de collectivités pour ces outils. Et le récent sondage IFOP / EY montre que plus de quatre Français sur cinq voudraient être associés aux décisions des pouvoirs publics (même si on sait la limite de ces déclarations, qui souffrent d'une injonction normative forte et ne présagent pas des usages). Ces éléments, auxquels on pourrait ajouter le succès des budgets participatifs l'attestent : les collectivités locales gagneraient à intégrer plus fréquemment les outils des civic tech dans leur ingénierie de concertation, notamment pour toucher des personnes éloignées des démarches consultatives habituelles. Cela viendrait servir l'efficience de leurs politiques locales d'une part, et offrirait une vitrine pour donner à voir la politique autrement. Quand les citoyens auront expérimenté l'un au niveau local, comme avec les budgets participatifs, ils l'exigeront (peut-être ?) au niveau national.

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