Les capteurs numériques destinés aux particuliers et aux flottes de véhicules ouvrent des perspectives pour la cartographie en temps réelle des pollutions.
Le
Publications
Par

Les capteurs numériques de pollution, un changement d’air ?

Si l'organisation de réseaux de surveillance de la pollution de l'air en France date des années 70, renforcée par la loi sur l'air en 1996, le développement récent de capteurs numériques destinés aux particuliers ou bien aux flottes de véhicules ouvre des perspectives pour la cartographie dynamique et en temps réel des pollutions.

Considérée comme la principale menace environnementale dans le monde, responsable de 7 millions de décès chaque année d'après l'OMS, la pollution de l'air a un coût financier considérable (estimé à 100 milliards d'euros pour la France dans un récent rapport du Sénat). Les premiers dispositifs de mesure de la pollution à Paris datent de 1954 via le Laboratoire d'hygiène de la ville de Paris, et le Laboratoire central de la Préfecture de Police. Ils ont été étendus à l'ensemble des grandes villes et zones industrielles de France à partir de 1973. L'organisation de ces réseaux de surveillance a été renforcée par la loi sur l'air de 1996 .

Alors que la qualité de vie dans les métropoles de plus en plus denses est un enjeu de santé publique, l'exploitation de ces données par des applications numériques vise à mieux informer les usagers au quotidien et compléter les données disponibles. L'application mobile Qualité de l'air publie chaque jour les taux mesurés par les observatoires officiels régionaux. Néanmoins, la précision de ces données et leur usage pratique pour les citoyens dépend largement du nombre de capteurs disponibles dans les zones à couvrir. En témoigne cette cartographie de l'association Respire, en partenariat avec la revue We Demain qui classe les 100 plus grandes métropoles européennes en fonction de leur taux de pollution.

Au-delà des données, ce travail permet aussi de soulever les problèmes de suivi et d'ambition politique dans la lutte contre la pollution atmosphérique. Si Cluj-Napoca, en Roumanie, apparaît comme la plus vertueuse, c'est surtout parce qu'elle ne se donne pas les moyens de mesurer ses dépassements de seuils. Certaines métropoles, comme Chicago , se lancent dans un plan ambitieux d'équipement en capteurs, néanmoins, les outils de mesure de la pollution de l'air sont loin d'être entrés dans le quotidien des gens.

Pour compléter les données publiques et les rendre accessibles aux citoyens, la jeune entreprise Plume Labs a lancé en septembre 2015 à l'international et en France Plume Air Report, une application mobile gratuite de prévisions de qualité de l'air. Lancée sur Paris en mai dernier, l'application est désormais disponible sur iPhone et Android dans plus de 150 villes du monde, dont 20 villes en France. Elle fonctionne grâce à une plateforme de données environnementales qui collecte chaque jour plus d'un demi-million de données auprès de 11.000 stations de mesure de la pollution dans le monde, afin de suivre les niveaux de concentration en polluants dans 150 métropoles et 20 pays en Amérique du Nord, Amérique du Sud, Europe et Asie. Téléchargée par 10.000 personnes en France, l'application annonce le degré de pollution au dioxyde d'azote (NO2), ozone (O3), particules fines (PM2.5 et PM10) et fournit des recommandations aux usagers sur leurs sorties (footing, verre en terrasse, etc.). Plume Labs envisage le lancement d'un capteur de pollution, qui permettrait aux citoyens d'être producteurs de données sur la pollution de l'air, tout en ayant accès à des analyses plus fines.

Une kyrielle de capteurs de pollution « grand public » commencent à émerger à l'état de prototypes, comme le Clarity , imaginé par des étudiants de Berkeley en 2014 pour mesurer les particules, le Air quality egg , qui évalue les concentrations d'azote, Ispex , capteur greffable sur un smartphone et permettant de mesurer les poussières dans l'atmosphère, ou encore China Air Quality Index , qui couvre 120 villes. En septembre 2015, l'université de Leyde, aux Pays-Bas, a mené une expérimentation en équipant 10.000 personnes de capteurs greffés sur leurs smartphones dans plusieurs villes européennes pour réaliser une cartographie participative de la présence de pollution en Europe, notamment les particules fines, très nocives pour la santé. Le même type d'expérimentation a été mené à Mexico et Singapour dans le cadre d'un projet étudiant du MIT.

Un autre support possible pour les capteurs seraient les véhicules (propres de préférence) en circulation dans les villes comme les véhicules de nettoyage à San Francisco (West Oakland Environmental Indicators Project et Intel), ou les Google cars, qui vont être équipée de capteurs mesurant les taux de différents polluants présents dans l'air comme NO2, NO, O3, CO, CO2, CH4 et les composés organiques volatils. En France, Transdev a mené une expérimentation au printemps 2015 en collaboration avec deux start-up, EcoLogicSense et Joul. EcoLogicSense a installé son capteur de mesure de concentration de l'air en microparticules sur le toit d'un bus d'un réseau afin d'établir une cartographie précise du niveau de pollution du territoire desservi. Joul a apporté son savoir-faire en termes de géolocalisation et de traitement des données en temps réel. Une application et/ou un site web pourraient venir en complément pour situer les zones et moments où la qualité de l'air doit être améliorée.

Les arguments mis en avant par ces porteurs de projets sont l'accès à une information localisée et enrichie par rapport à l'existant pour permettre aux citoyens de modifier leurs pratiques quotidiennes pour éviter les « hot spot » et prendre conscience de cette pollution (de moins en moins) invisible. Dans quelle mesure cette information sur la pollution va-t-elle avoir une influence sur la pollution elle-même ? La question demeure ouverte. La récente publication d'une cartographie de la pollution parisienne touchant avant tout les quartiers populaires souligne bien que le problème est aussi infrastructurel et que sans action publique ambitieuse les capteurs risquent de devenir des objets de première nécessité.

Partager cet article