Bruno Marzloff interroge les effets du Big Data sur nos sociétés en revenant sur les ouvrages des sociologues Dominique Cardon et Dominique Boullier.
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Les big data sont la réponse. Mais quelle est la question ?

L'époque contemporaine est marquée, entre autres, par la constitution d'énormes bases de données et l'élaboration d'algorithmes pour en permettre l'analyse. Ces méthodes de calcul s'immiscent dans le quotidien des individus et transforment nos sociétés. Ainsi par exemple, en 2012, 69% des adultes américains suivaient un indicateur de santé pour lui-même ou un proche un indicateur de santé pour lui-même ou un proche. Dans un tout autre registre, les chauffeurs de taxi d'aujourd'hui ne sauraient se passer d'une collecte dynamique et des algorithmes prédictifs de l' application Waze (Google) pour trouver un chemin alternatif aux congestions routières.

Ces évolutions ne sont pas seulement techniques. Elles véhiculent des visions du monde qu'il importe de comprendre. Dans ce dossier, Bruno Marzloff revient sur deux publications de sociologues à propos des effets des big data sur nos sociétés et des moyens pour les individus de "reprendre le pouvoir". C'est en effet de cela qu'il s'agit pour Dominique Cardon, auteur de A quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l'heure des big data. Dans son article scientifique Vie et mort des sciences sociales avec le big data, Dominique Boullier plaide, quant à lui, en faveur d'un renouveau des sciences sociales face à la transformation des cadres de pensées qu'entraînent les big data. Deux lectures critiques bienvenues pour éviter le risque de s'en remettre à l'écosystème invisible des calculs numériques pour transformer toute conduite en routines.

Le prochain budget de l'État entreprend de flécher les missions de ce dernier à travers dix indices qui portent, entre autres, sur l'empreinte écologique, l'espérance de vie en bonne santé ou encore l'artificialisation des sols... Le PIB n'est pas déconstruit pour autant. Il résiste, mais son hégémonie et la pérennité de ce référentiel universel sont interrogées. Les institutions suivent à leur rythme les plis d'une évolution considérable. Les big data font également partie de ce programme de déconstruction.

"De nouveaux calculs étendent leur emprise et surtout prétendent représenter la société d'une façon différente", soutient Dominique Cardon dans une lecture équilibrée des big data, de leur mobilisation et de leur manipulation ( A quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l'heure des big data ). Leurs traitements industriels et les extensions innombrables de leurs usages comportent nécessairement des risques et des opportunités et en appellent des vigilances. "Les big data transforment nos cadres de pensée", analyse de son côté un autre sociologue, Dominique Boullier ( Vie et mort des sciences sociales avec le big data ). Les big data débarquent, truffées d'algorithmes. L'ensemble de ces réflexions résonne avec la formule de l'architecte Cedric Price, dans les années 60 : "La technologie est la réponse. Mais quelle était la question ?".

La représentation de la société est bouleversée par les big data. Le tsunami d'indicateurs, de monitoring et de "dataviz" qui en résulte est aussi le reflet d'autres regards sur nos vies, nos villes, nos communautés, nos désirs,... Les moulinettes de ces data forment le socle d'une autre industrie. Enfin, les sciences sociales ne sortent pas indemnes de ces turbulences. Ces analyses critiques sont bienvenues.

Nos vies à l'heure des big data

L'ouvrage tonique de Dominique Cardon rappelle que si nous voulons apprécier la déferlante des données massives, il faut "avoir prise sur elles et sur la manière dont nous sommes calculés", il faut faire oeuvre de "vigilance participative" et, plus largement, ne pas se laisser impressionner par des algorithmes qui, somme toute, n'ont pas l'intelligence qu'on attend d'eux (voir la démystification des algorithmes dans le domaine publicitaire dans cette courte vidéo de Dominique Cardon). Ce livre est avant tout un exercice de lucidité et une invitation à aller au-delà d'une fascination des compteurs. Les traces sont partout, l´Internet des gens, des objets, des flux... sont là pour les capter. Qu'en faire ? Les big data sont la réponse. Mais quelle est la question ? " Tracking for health ", une étude du Pew Research Center, révélait qu'en 2012 déjà, 69% des enquêtés américains déclaraient suivre un indicateur de santé pour eux-mêmes ou un proche.

L'application "Santé" sur l'iPhone

Sur un autre registre, le chauffeur de taxi averti ne saurait désormais se passer d'une collecte dynamique et des algorithmes prédictifs de l' application Waze (Google) pour trouver un chemin alternatif aux congestions routières. Les datas sortent de nos mobiles pour y revenir instantanément, concassées en services, par le truchement des algorithmes. Rien n'échappe à nos smartphones dotés de capteurs qui défient l'entendement (caméra, accéléromètre, gyroscope, magnétomètre, micro, baromètre, pédomètre, GPS, capteur d'empreinte digitale, etc.). Dans les espaces - privés et publics -, caméra, i-beacon, balises numériques et autres mouchards biométriques complètent le paysage pour nourrir la machine à data et reconfigurer la domotique, la e-santé, les économies d'énergies, la sécurité, l'optimisation des voyages, le trafic urbain, la mesure du soi ("quantified self"), la e-administration, etc.

Vite, des data scientists !

Le rapport Jutand , la Loi Macron et maintenant le projet de Loi Lemaire sur l'ouverture des données publiques, voire parapubliques, sont des signes forts de l'engagement des acteurs publics. L'obligation faite par la Loi NOTRe aux communes de plus de 3.500 habitants d'ouvrir et de publier leurs données , confirme une généralisation des big data dans le champ public , qui tente de se mettre au diapason de cette révolution (20 % des collectivités envisagent de conduire un projet open data d'ici 2017).

Nous ne ferons plus sans la data, tant du fait de ses vertus analytiques et prédictives que pour ses capacités réflexives. Le miroir qu'elle nous renvoie fascine autant que le futur qu'elle prédit dans les augures des algorithmes. Inutile de s'insurger. Contre quoi, contre qui d'ailleurs ? Accuser les abus de positions dominantes des empires du web sur ce sujet et leur envahissement n'a pas de sens. Nous avons fait leur lit. Ils existent avec leurs utilités et leurs dérives et doivent être considérés à ces titres. Pour autant, il serait dommage de se priver d'autres innovations formidables, encore à venir, dans l'exploitation de ce gisement infini. Il serait surtout stupide de ne pas en recouvrer la maîtrise d'usage, maintenant que nous en apprécions leur puissance.

Bien plus qu'une révolution des calculs, Dominique Cardon souligne la désagrégation des catégories qui fondaient la sociologie et l'analyse statistique classique. L'observation se passe désormais "en-dessous" de cette codification en CSP (catégories socio-professionnelles) pour plonger dans les pratiques individuelles qui révèlent d'autres configurations sociales, d'autres parcours individuels, d'autres manières d'assembler le quotidien. Ainsi, une récente tribune de chercheurs (des "socio-data scientists" ?) dans Libération souligne que l'exploitation des traces des réseaux sociaux conduit à jeter un oeil neuf sur la fréquentation des lieux de la ville ouverts le dimanche ("l'intensité touristique des zones, à partir de leur degré de présence sur Wikipédia... Instagram, Flickr... Tripadvisor..."). Cette nouvelle source d´informations est d'autant plus intéressante qu'elle procède d'un commun de connaissances, de photos et de commentaires. Un matériau partagé, vivant, collaboratif. Nous sommes loin de l'aubaine. C'est une expression dynamique de la société contemporaine. Les big data arrivent à point nommé et sanctionnent des transformations sociales qui en font leur miel.

Nous avons choisis de nous rendre "calculables"

Ceci conduit Dominique Boullier ( Vie et mort des sciences sociales avec le big data ) à annoncer une autre génération de sciences sociales, "pour assumer la spécificité du monde de données et de traces créées par les réseaux numériques, sans se contenter de prolonger les acquis des sciences de la «société» et de l'«opinion»." Les objets techniques n'émergent que dans une société qui les attend et les façonnent, consciemment ou non. Aujourd'hui, nous avons choisis de nous rendre "calculables". Nous reviendrons bientôt dans les colonnes de Chronos sur les perspectives qui s'ouvrent pour éclairer autrement le chemin des analyses sociologiques et de la prospective. Là encore s'esquisse un virage singulier et d'autres boussoles se dessinent.

Comment attaquer le mammouth ? La question de la taille des objets étudiés laisse planer la menace de l'infobésité. Le paradoxe est que ces masses énormes de data ouvrent à l'inverse la voie de mosaïques d'observations d'une finesse inouïe. Pour asseoir ce propos, Dominique Cardon rappelle que Thomas Piketty réduit l'observation des revenus au niveau du centile pour pointer des inégalités monstrueuses, là où hier le décile faisait l'affaire tout en masquant des phénomènes. Les distorsions de revenus ne pouvaient apparaître qu'avec un filtre centimétrique. L'économiste a sorti le microscope et le scalpel quand on se contentait de la longue vue et de la moyenne. Le diagnostic est alors sévère, même si on attend toujours le traitement !

Les Echos , Source Crédit Suisse

Autre écho de cette mutation, la "personne", ses pratiques "customisées", ses modèles grégaires de réseaux sociaux, de "projets". Notre relation au travail a consacré l'individualisation, étendue nécessairement aux autres pratiques du quotidien, puisque le travail est partout et qu'il s'est affranchi des temps normés. L'autonomie est là, qui a besoin d'être servie. La mobilisation des big data devient alors la condition nécessaire des agilités qui s'inventent et de l'extension des singularités.

"Passer en manuel !"

Les big data ne doivent rien au hasard, même si l'entreprise de discernement qui les concerne n'en est qu'à ses balbutiements. Retenons pour conclure que : face au "rêve ultime" et paresseux, de s'en remettre à l'écosystème invisible des calculs numériques pour transformer toute conduite en routines ; face à l'illusion que la charge cognitive libérée sera appelée à de plus hautes fonctions ; Dominique Cardon martèle son volontarisme et plaide pour "passer en manuel". "Il est encore temps de dire aux algorithmes que nous ne sommes pas la somme imprécise et incomplète de nos comportements."

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