Le travail, lieu de la "rationalisation managériale de la ville", est en pleine mutation. Retour sur la conférence du Club Ville Aménagement, avec Bruno Marzloff.
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Le travail change. Et la ville ? Retour sur la conférence Les 5 à 7

Ce billet fait écho à la conférence-débat "Les 5 à 7 : Le travail change. Et la ville ?" du Club Ville Aménagement (mars 2016) conçue par Ariella Masboungi, avec Bruno Marzloff, sociologue, auteur de l'ouvrage "Sans Bureau Fixe, transitions du travail, transitions des mobilités" et Jean-Luc Poidevin directeur général délégué Ensemblier urbain et président-directeur général Ville & Projet (Nexity). Vous pouvez lire notre analyse ci-dessous, ou écouter Bruno Marzloff (en bas de l'article) pour saisir les enjeux de la figure du sans bureau fixe.

Le travail, lieu de la « rationalisation managériale de la ville », est en pleine mutation. Le règne fordiste qui généra l'urbanisme fonctionnel est détrôné par l'avènement d'un autre modèle de productivité du travail, conjoint à la massification du numérique et des transformations sociétales qui en découlent. Mais le travail, même s'il est à l'aube de profondes restructurations est aujourd'hui encore, générateur de mobilités exacerbées. Il représente ¼ des motifs de déplacements pour 50% du total de la distance parcourue. Le travail et son organisation, qui ont conditionné le développement de l'urbanisme contemporain et des réseaux de transports, sont ainsi en partie responsables de la congestion pendulaire quotidienne qui gangrène les villes au quotidien.

La diffusion globalisée du numérique a profondément transformé le rapport au temps et à l'espace dans le quotidien des individus. Comme le notait François Ascher, le numérique n'a pas fait diminuer ou disparaître les liens sociaux, au contraire, il les accentue. En rendant les individus de plus en plus connectés, le numérique a dématérialisé les relations humaines. Il démultiplie les possibilités d'interactions sociales par la mobilisation de formats et de terminaux différents. Ainsi le travail change. A l'ère du numérique, il ne se pratique plus seulement au bureau, ni seulement pendant la semaine. Et la ville, tente de changer avec lui.

Entre la multiplication exponentielle des tiers-lieux, des espaces de coworking, et la présence quasi-systématique de la sémantique de la mixité dans les projets d'aménagement urbains - on citera notamment ici, le projet Morland, Mixité Capitale, lauréat du projet Réinventer Paris - l'urbanisme tente, avec une marge de manoeuvre relativement limitée, d'incorporer ses transformations dans la composition du nouveaux tissu urbain.

En complément, le Club Ville Aménagement a posé trois questions à Bruno Marzloff, auteur de "Sans Bureau Fixe, transitions du travail, transitions des mobilités" et fondateur de Chronos, pour saisir les enjeux de la déspatialisation du travail.

Toujours au travail, jamais au bureau

En 2015, 90% des 18-24 ans et 79% des 25-39 ans sont équipés d'un smartphone, soit autant de personnes connectées et potentiellement accessibles en permanence tant personnellement que professionnellement. A partir de là, tous les lieux deviennent des lieux propices au travail. Ce phénomène de déspatialisation du travail est d'autant plus important que le wifi tend à devenir « un condiment aussi essentiel que l'électricité ». Le travail est devenu mobile, agile. Le mythe du télétravail depuis le domicile s'est écroulé devant la volatilité des comportements des individus et l'oubli d'appréhender le travail comme lien social. Ainsi, le temps alloué au travail s'immisce, par cette extrême volatilité, dans les sphères publiques et privées des individus.

La stabilité du travail est branlante. Si encore 85% des emplois occupés sont des CDI, 85% des nouveaux emplois sont des CDD ou en intérim. La législation, à l'image de la loi El Khomri, suit cette tendance qui renforce et valorise cette flexibilité. Aujourd'hui, la notion de carrière est moins associée à l'escalade des strates hiérarchiques au sein d'une seule et même entreprise qu'à un parcours individuel de missions et projets de nombreux commanditaires.

La précarité devient une "valeur", selon l'expression de Jacques Attali. « La vie, l'amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » La formule de Laurence Parisot dit bien le passage d'un siècle de taylorisme à un contrôle par soi-même de son propre travail, d'un monde de certitudes à une vague d'interrogations dont nous n'avons pas - de loin ! -, toutes les réponses. La précarité devient la norme. Elle est même revendiquée dans le monde des startups et des entrepreneurs : être précaire, c'est alors être flexible, agile, adaptable. L'éloignement de la distance entre le domicile et le travail dans les grandes métropoles génère chez les individus de nouvelles stratégies d'organisation, dont le travail fait partie. Les travailleurs s'adaptent et rationalisent l'organisation de leur journée grâce aux outils numériques dont ils disposent.

L'heure tombée du ciel, Graz, 2012

Coworking, tiers lieux et logique servicielle

Cette réorganisation du travail a participé à l'émergence de nouveaux acteurs présent dans le paysage professionnel depuis le développement et la diffusion des outils numériques : les startups. Cette nouvelle forme d'entreprise a, en terme d'organisation du travail, des besoins complètement différents que les structures bureaucratiques classiques. Un bureau et une connexion à internet suffisent pour développer et gérer une entreprise valorisée à plusieurs millions d'euros. « C'était d'abord les Starbucks puis les cafés, les McDonalds ... » puis ce fut l'avènement des espaces de co-working, les tiers-lieux. Ces espaces où l'on travaille de pair à pair, et où la hiérarchie n'a de sens que pour les questions administratives et techniques. Le marché des espaces de travail est né. Sa croissance exponentielle fait naître de nouveaux lieux qui émergent à la fois en centre-ville et en périphérie, à l'exemple de Blue Office.

Cette entreprise, implantée exclusivement dans la deuxième couronne parisienne. Cette implantation en deuxième couronne est une volonté de proximité de Blue Office. Dans une métropole où le temps moyen d'un déplacement est d'une heure et demi, Blue Office souhaite être accessible en 10 minutes, en voiture, ou en transport publics. Ainsi l'emplacement est déterminant, mais ne répond pas à une logique de valorisation de patrimoine immobilier. Blue Office préconise le service comme levier de rentabilité. L'entreprise est à la fois investisseur, promoteur et exploitant, ce qui en fait une structure plus flexible dans la gestion de son activité.

La logique de détention immobilière, encore dominante de nos jours fait que le lieu d'implantation d'une entreprise va conditionner une partie de sa valeur, du fait de sa taille, et de la valeur du foncier dont elle dispose. La Halle Freyssinet ou encore le projet d'ICADE à la Défense illustre bien la pérennité de cette tendance.

Les bureaux ne changent pas, la vie à l'intérieur, oui

L'exemple de Blue Office pose ainsi la question du polycentrisme. A quoi ressembleront les métropoles de demain ? Si le polycentrisme semble s'imposer comme une organisation urbaine plus équilibrée que la macrocéphalie parisienne, les nouvelles générations rêvent toujours d'urbanité. A l'image de la programmation conséquente de bureau pour le projet du Grand Paris, on se demande si la tendance est réellement à la fin de l'encrage physique des employés. Quand on sait que près de 7 millions de mètres carrés sont déjà disponibles à la commercialisation en Ile de France, il paraît légitime de poser la question d'une part de la nécessité de construire de nouveaux espaces de bureaux, et d'autre part, de s'interroger sur la pertinence de cette nouvelle organisation du travail. Les quartiers d'affaires perdurent malgré la déspatialisation du travail. Facebook et Google construisent non plus des centres d'affaires, mais des villes-entreprises . Cependant, si lles campus d'affaires polarisent encore les structures urbaines, l'organisation interne des bâtiments change, les espaces sont pensés différemment, les manières de travailler également.

Nous voilà donc confronté à un paradoxe. D'un côté, nous devenons des individus hyper-connectés en permanence, largement flexibles et mobiles. D'un autre nous sommes encore assujettis à des services et des normes qui ne peuvent être continuellement adaptables : s'il est envisageable d'ouvrir un service administratif à des horaires tardives, ce n'est pas envisageable pour l'école primaire. Les autorités comme les individus « ne peuvent plus se satisfaire d'être encore, 50 ans après, avec des congestions qui arrêtent le flux des villes tous les matins ». Le travail change, car les individus changent. Les nouvelles technologies, le numérique et demain sans doute autre chose, sont des outils qui donnent aux individus des moyens démultipliés. C'est pourquoi il faut rester très attentif à l'évolution des usages. Car ce n'est pas l'investisseur ou le manager qui transforme l'organisation du travail. Eux ne font que répondre à de nouveaux usages, influé par des innovations technologiques et sociétales.

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