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Bruno Marzloff questionne les impacts du numérique. Loin d'être seulement économiques, ils sont éminemment public et politique. Analyse d'une appropriation.
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Le service public est un sport de combat

La maîtrise des outils numériques et des données se conclut par l'appropriation de la ville par les citadins, disions-nous dès 2009 dans l'ouvrage "Le 5e écran" [1] . Pourtant, l'implication des usagers et la capacité d'initiative des citoyens mettent du temps à s'incarner dans les institutions ; plus par inertie des cultures que par résistance délibérée. Il n'empêche ! La transformation même du jeu des acteurs peine à se mettre en branle. Même si les usagers sont désormais considérés par les entreprises et les collectivités elles-mêmes comme "les acteurs les plus influents des intelligences" [2] , cela laisse entière la question de cette reconnaissance. L'innovation n'est pas là où l'on pense : admettre l'existence des réseaux sociaux et les glissements des communications vers les médias sociaux ne suffit pas pour instaurer un nouveau dialogue et pour tirer profit de cette dynamique. Il reste à acter d'autres rapports dans l'espace public.

Dans une réflexion sur les médias, Serge July, confie à Libération [3] : " Nous sommes entrés dans un monde interactif, il n'y a pas de sommet, pas de centre, et l'info est le fruit d'un partage avec de nombreux intervenants. Il faut se faire à l'horizontalité ." Elle vaut pour tous, et pour les acteurs publics au premier chef. L'impact du numérique n'est pas seulement économique. Il est éminemment public et politique.

Ce même ouvrage, écrit à l'issue d'un chantier sur le numérique urbain conduit par Chronos et la FING, concluait à l'émergence d'une "nouvelle place publique". Le modèle qui faisait prévaloir les certitudes de l'autorité se délite. "L'éditorialisation de la ville" annonçait une rupture. En effet, l'ère des data et des "dataservices" a très vite suivi, avec sa cohorte d'innovations sociales. Ces "conversations", dont une large partie échappe à l'autorité, contribuent à élaborer une nouvelle charpente de la cité. Malgré cela, rien de change. Les institutions d'hier se plaquent sur ce paysage et on feint de penser que seuls les médias se sont transformés, glissant seulement de l'analogique au digital. Le numérique ne serait qu'un changement de décor ?

Le paysage des échanges bouillonne, la sémantique publique fait surgir des barbarismes : "collaboratif", "participatif", "contributif", "partages", "à la demande" et le préfixe "crowd" sanctionne à toutes les sauces le rôle des multitudes. " Honnêtement, quand tu vois la capacité de mobilisation sur des sujets de société, quand tu vois ce qu'ils sont capables d'inventer, moi je suis épaté ", dit un travailleur social [4] . Ce n'est pas de l'angélisme, c'est un enjeu de rénovation sociale. Si les institutions persistent dans leur modèle descendant, des acteurs neufs, inventifs et globaux - souvent qualifiés de "barbares" justement -, ont surgi pour se saisir de cette métamorphose. Ils imposent une économie tonitruante autour de la donnée et des plateformes, pour engager des centaines de millions d'usagers dans des voies neuves, construisant des bénéfices inédits dans une logique servicielle. Tout n'y est pas forcément recevable, et de loin ; les valeurs y sont souvent contestables. Mais on ne peut retirer à ces entreprises globales une audace, une lucidité et une détermination qui ont manqué à la puissance publique et aux collectivités. Les uns et les autres sont jusqu'ici passés à côté de la mutation. Les tentatives louables d'autres politiques se heurtent souvent à une vision obsolète du rapport au citoyen. Pour basculer dans une autre action publique, il faut remettre à plat la notion même de service public et interroger la communication entre les autorités et ceux qu'on persiste à considérer comme des administrés. Comment être au moyeu de ces interactivités ? Bref, comment développer "une assistance à maîtrise d'usage" ? Car, c'est bien d'empowerment qu'il s'agit.

Dans une villeinvestie par le numérique, comment clarifier les valeurs ajoutées pour les citoyens comme pour les politiciens et les autres acteurs de la ville, d'une manière tangible, significative ? Comment conduire une expérience partagée de la ville ? Un article de reporterre.net sur les ambitions de la ville d'Helsinki à mutualiser ses ressources de mobilité, évoque " un mélange de Uber, Googlemap et de service public ". Pourquoi pas ?

En effet quand les maires de Portland ou de Boston exigent de l'opérateur de VTC Uber qu'il fournisse les données accumulées par la flotte de ses chauffeurs, nous sommes dans une autre conception de l'intérêt général. Quand Etalab, sous l'impulsion de Open Street Map, cristallise le BANO [5] (Base adresse nationale ouverte), c'est une approche neuve du service public. Nous sommes même, concluent certains, devant un "bien commun". Il est symptomatique que le dernier congrès [6] des urbanistes ait choisi ce thème des "biens communs territoriaux" pour réfléchir leur avenir. C'est la résultante d'une évolution radicale du service public dans lequel les usagers sont acteurs.

Cela signifie aussi que le rôle moteur des communicants n'est certainement plus de promettre un avenir radieux, mais de contribuer à ce que les citoyens le façonnent, avec des arbitrages qui sont les leurs, et avec des outils qui accompagnent la dynamique. Certains parlent même de gain de productivité démocratique [7] en évoquant de nouveaux outils de consultations, ou d'écoute des citoyens [8] . A voir si cela consolide les valeurs républicaines et les adaptent au nouveau contexte. Déjà une révolution a lieu qui acte cette inversion de paradigme de la régulation à l'autorégulation. Elle est manifeste dans le secteur des mobilités. Les abondantes applications, les multiples places de marché, les wikis des mobilités permettent aux usagers agiles de s'organiser à leurs mains pour organiser leurs déplacements ou pour gérer plus finement les localisations et les temporalités du travail et d'autres activités quotidiennes. Cela n'exclut en rien la dimension régalienne mais en déplace la finalité. Il s'agit alors pour les acteurs publics d'accompagner le mouvement, de créer le cadre du déploiement des données publiques et d'intérêt général, d'en favoriser la circulation, la réutilisation, l'incrémentation. Les opérateurs deviennent alors des fournisseurs d'accès à la ville qui s'abreuvent des flux massif et constant de données. Les bénéfices directs et indirects construisent alors pas à pas un modèle d'intégration urbain et social. A l'heure de la République numérique , revendiquée par Axelle Lemaire, une génération de service public est en train de naître qui appelle un changement de posture de l'action publique.

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[1] Le 5e écran Les médias urbains dans la ville 2.0 , Bruno Marzloff, Fyp 2009.

[2] Chantier Datact, voir Datact.fr

[3] ecrans.liberation.fr - 30 janvier 2015.

[4] Le projet Kairos à Nanterre, bondyblog.liberation.fr/

[5] Le service public BANO lancé en décembre 2014 sous l'égide d'Etalab, vise à unifier le système d'adresses français, aujourd'hui dispersé sur de multiples acteurs. L'IGN, La Poste, la DGIP et OSM en sont déjà partenaires. L'accès aux données sera gratuit sous licence ouverte ODbl. @ProjetBANO

[6] Fédération Nationale des Agences d'Urbanisme (Fnau), "Les biens communs territoriaux" , Congrès 2014.

[7] " Carticipe, un gain de productivité démocratique ", marsactu.fr

[8] Ainsi, 2 800 contributions ont été partagées sur la plateforme en ligne ouverte en janvier 2014 par le secrétariat d'Etat d'Axelle Lemaire. Les citoyens, associations ou administrations étaient appelés à partager des réflexions, des idées, ou encore des documents pouvant faire avancer le débat. Idem à la Ville de Paris.

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