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Chronos s'intéresse aux technologies comme moyen de réduire les consommations, de limiter les pollutions et de fournir des services de qualité à moindre coût.
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Le numérique durable, ça existe ?

Un centre de données peut consommer plus d'énergie qu'une ville de taille moyenne . Fabriquer un PC de 24 kg nécessite 240 kg de combustible fossile, 22 kg de produits chimiques divers et 1,5 tonne d'eau . Selon Gartner, l'Internet était responsable de 2% des émissions globales en 2007, dépassant l'empreinte carbone de l'industrie aérienne. Depuis de nombreuses années, Chronos s'intéresse aux technologies comme un moyen de réduire les consommations, de limiter les pollutions ou encore de continuer à fournir des services de qualité dans un contexte budgétaire réduit. Mais si les finalités recherchées sont vertueuses, les innovations technologiques sont elles-mêmes consommatrices d'énergie et polluantes. Le numérique peut-il être véritablement durable ? Pour cela, il faut aussi agir sur la conception des outils, sur leur utilisation massive et sur la gestion de leur fin de vie. Développer des éco-TIC revient à inventer des modèles économiques durables, c'est-à-dire à concilier des finalités et des cycles de vie respectueux de l'environnement. De premières initiatives comme le Fairphone néerlandais sont présentées dans ce dossier.

Data centers are the new polluters

Dans l'ouvrage La Vie algorithmique. Critique de la raison numérique , l'économiste Eric Sadin évoque un rapport technocratique entre les individus et les services numériques : « On est séduit par l'ergonomie des interfaces, par la dimension ludique des applications destinées à nous offrir un surcroît de confort, mais à quel prix... Un prix non vu, non dit, parfois senti, ou pressenti : la dimension "sexy" des choses occulte la possibilité d'une prise de conscience ».

C'est justement cette prise de conscience que vise le film interactif In Limbo porté par Providences, Arte et ONF/NFB qui montre à quel point les données, même effacées des systèmes par leur producteur, sont encore stockées dans des supports et accessibles sur la toile. On conseille l'expérience. Il suffit de cliquer sur le lien , entrer son nom et regarder un film d'une demi-heure consacré à détailler sa propre vie.

D'ici fin 2015, l' IUT fait une estimation de 3,2 milliards d'internautes et 7 milliards d'abonnements mobiles au total. A ce rythme, on imagine le nombre de données générées et stockées sur des serveurs. C'est là que le bât blesse. Data centers are the news polluters , titrait en 2014 le média Computerworld . La consommation énergétique des centres de données aux Etats-Unis a atteint les 91 milliards de kilowattheure en 2013, soit 2% de la consommation totale du pays, et elle devrait connaître une augmentation de 53% d'ici à 2020. C'est plus que ce que nécessite l'industrie du papier, précise le magazine Slate , secouant certaines croyances bien ancrées selon lesquelles il est plus vertueux d'envoyer des mails que des lettres postales. Alors comment limiter la casse ?

Le Sustainable Business Model et le coût global

Le concept de Sustainable Business Model (SBM) établi par l'économiste britannique Tim Jackson en 2009 pose le constat d'une incapacité à proposer des solutions durables si l'on ne s'extirpe pas du carcan des modèles d'affaires hérités du capitalisme. Plus alarmant encore, il prévoit la fin des entreprises actuelles si elles ne modifient pas leur conception des affaires. Deux raisons principales à cela : la fin des consommateurs d'ici à 10 ans comme l'estime Rachel Botsman , spécialiste de l'économie du partage et l'inadéquation entre les ressources naturelles nécessaires à la production des offres et les ressources naturelles réellement disponibles dans le temps.

Le Sustainable Business Model (SBM) repose sur le concept de coût global , qui suppose de développer un système :

  • qui encourage la minimisation des consommations et impose des quotas pour l'utilisation de ressources naturelles ;
  • qui maximise les bénéfices sociétaux et environnementaux, plutôt que la croissance économique ;
  • où aucun déchet n'est jeté dans l'environnement, où tout se transforme ;
  • qui favorise l'expérience et l'usage, plutôt que la propriété ;
  • qui se conçoit collectivement plutôt que dans la compétition.

Là encore le numérique n'est pas exemplaire. Il n'y a qu'à citer le cuivre, l'or et l'argent, matériaux rares, chers et non-renouvelables, ou encore les minerais de tantale en République Démocratique du Congo ou l'extraction de néodyme en Chine, qui contribuent à l'exploitation d'enfants et à la guerre. Ça c'est côté production.

Côté déchets, ce n'est pas mieux. "Chaque Français produit 20 kg de déchets électriques et électroniques par an !" , précise le bastamag et les déchets informatiques des Européens voguent vers de lointaines contrées en Afrique et en Asie de l'Est notamment. Sans compter les pollutions liées à l'utilisation des outils : l'Ademe a mesuré "qu'un ordinateur de bureau à écran plat génère 350 kg en équivalent carbone, considérant la fabrication, le transport et l'assemblage des composants" .

Les talents en herbe

Des économistes nous encouragent à changer de modèle et à mesurer le retour sur investissement pour le système global, et plus uniquement pour l'entreprise et ses actionnaires. Certains se retroussent déjà les manches.

Des logiciels de gestion énergétique voient le jour, comme NightWatchman Enterprise de l'éditeur 1E qui éteint les ordinateurs automatiquement lorsqu'ils ne sont pas utilisés ou qui élimine les serveurs qui ne font rien d'utile. Selon un calcul de l'éditeur, "la France pourrait réduire ses dépenses énergétiques d'environ 725 millions d'euros ainsi que ses émissions de CO2 de près d'un million de tonnes, en éliminant les serveurs inutilisés et en éteignant les PC la nuit et le week-end".

D'autres tentent de faire fonctionner les data centers avec des énergies renouvelables. L' Islande ou la Suède, qui enregistrent respectivement 70 et 60% d'énergies renouvelables, deviennent des lieux d'accueil pour les data centers et certaines grandes entreprises y ont déjà posé leurs données . Mais ces démarches sont encore largement minoritaires. Une étude de Greenpeace montrait en 2014 que la plupart des entreprises de l'Internet choisissent les solutions simples et polluantes, sans se poser la question des impacts sur la société de la consommation énergétique.

Certains acteurs agissent sur l'ensemble du cycle de vie de l'outil, de la production à la fin de vie, et s'inscrivent pleinement dans le concept de Sustainable Business Model présenté ci-dessus. Le téléphone néerlandais Fairphone est un exemple phare en la matière. 60.000 Fairphones sont déjà disséminés dans neuf pays du monde. Cliquez ici pour voir la cartographie de la chaîne d'approvisionnement de la deuxième édition du téléphone. Car en plus de rechercher les matériaux et les méthodes les plus durables, ces entrepreneurs sociaux ne vous cachent rien et jouent de transparence.

Quelques pistes de réflexion

Ces constats et premières initiatives soulèvent une série de sujets à instruire, dont on livre quelques idées :

  1. Le véhicule autonome est présenté dans les médias comme une solution pour réduire l'empreinte carbone des individus. En utilisant un véhicule autonome à la place d'un véhicule traditionnel, un individu réduit-il réellement son impact écologique ?
  2. En considérant l'empreinte énergétique dû à l'usage des outils numériques et la réduction des déplacements, dans quelles situations le travail à distance est-il plus vertueux que le travail réalisé dans les locaux de l'entreprise ?
  3. Quels sont les leviers pour mettre en place une sobriété numérique et faire face à la boulimie servicielle ? On peut se demander si des maisons du numérique verront le jour - par analogie avec les maisons de la mobilité - en charge d'accompagner les gens pour optimiser leurs pratiques informatiques et réduire leur empreinte énergétique.
  4. Quels sont les ingrédients d'une politique de ville intelligente qui limite la consommation de ressources naturelles et génère zéro déchet numérique ?
  5. Quels sont les indicateurs pertinents pour mesurer les impacts environnementaux d'une solution technologique ?
  6. Comment faire en sorte que les modèles d'affaires des offres intègrent systématiquement la mesure des externalités positives et négatives, et que ces externalités deviennent un critère discriminant pour les politiques et les décideurs privés ?
  7. Quelles perspectives ouvrent le biomimétisme ? Ce principe énoncé en 1998 par la scientifique américaine Janine Benyus, consiste à s'inspirer des systèmes naturels qui ne consomment pas d'énergies fossiles et ne génèrent pas de déchets pour concevoir des solutions et des services. Cet excellent article de Rue89 explique comment des chercheurs sont passés du Martin-pêcheur au Shinkansen (TGV japonais), de la peau du Gekko à la télévision suspendue, ou encore de la termitière au centre commercial.
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