Pourquoi la SNCF a-t-elle décidé d'investir le terrain du covoiturage avec iDVROOM ? Entretien avec Frédérique Ville mené par Laurent Barelier.
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Le covoiturage quotidien, levier d’une offre “porte à porte” ? Entretien avec Frédérique Ville, directrice d’iDVROOM

Non, la la SNCF n'a pas racheté BlaBlaCar , malgré la rumeur persistante ! En revanche, l'entreprise investit de plus en plus le marché de l'automobile partagée, dans une optique de complémentarité avec l'offre ferrée : prise de participation dans OuiCar (service de location de voitures entre particuliers), partenariat avec partenariat avec Zipcar(société d'autopartage), rachat de Greencove et Ecolutis , deux entreprises de covoiturage fusionnées pour donner naissance à iDVROOM , la plateforme de covoiturage courte et longue distance de la SNCF. iDVROOM est filiale SNCF à 100 %, et compte à ce jour 100.000 inscrits actifs et 25 collaborateurs.

Nous avons rencontré Frédérique Ville, directrice d'iDVROOM, pour en savoir plus sur cette initiative qui entend convertir 3 % des autosolistes en covoitureurs !

Pourquoi la SNCF a-t-elle décidé d'investir le terrain du covoiturage avec iDVROOM ?

Le développement d'iDVROOM s'inscrit dans une stratégie porte-à-porte, qui vise à intégrer entre eux les différents modes d'accès au train, en incluant non seulement le transport public, le vélo et la marche, mais aussi la voiture partagée. Nous entendons ainsi devenir un "opérateur global de mobilité".

Le service est l'aboutissement logique d'une longue réflexion menée par SNCF sur le covoiturage, dont l'histoire, en France est marquée par trois phases de développement qui ont vu émerger trois modèles.

Il y a d'abord eu, entre 2006 et 2012, l'émergence du covoiturage local, porté par des collectivités locales. C'est à cette époque qu'Ecolutis a lancé les premières plateformes pour les collectivités locales. Ensuite l'explosion de BlaBlaCar, depuis 2012 a largement démocratisé en France le covoiturage longue distance. Des plateformes de collectivités et d'entreprises ont continué à se développer en parallèle, avec des succès variables. Enfin, à partir de 2014, entreprises et collectivités ont commencé à renouveler leur approche du covoiturage. Dans le même temps, iDVROOM a été lancé sur tout le territoire avec un positionnement affirmé sur le covoiturage du quotidien. Les pratiques informelles ont été mieux intégrées et la mutualisation des propositions de trajet entre le grand public, les collectivités locales et les entreprises a permis de densifier l'offre.

A quels besoins de covoiturage du quotidien votre service cherche-t-il à répondre ? Quels sont les arguments d'usage pour les clients ?

iDVROOM cherche à leur simplifier la vie en allégeant leurs contraintes et coûts de déplacement. Avec des trajets moyens compris entre 30 et 40 km, nos clients peuvent économiser environ 2.000 euros par an en moyenne. Sans parler des bénéfices personnels liés à la réduction de l'empreinte environnementale.

iDVROOM propose aussi sa plateforme à des entreprises et des associations qui souhaiteraient faciliter la mobilité de leurs salariés ou adhérents. Pour les entreprises, la fourniture d'un service de covoiturage communautaire peut être un critère d'attractivité pour ses salariés. Certaines entreprises voient même le covoiturage comme une occasion de recréer du lien entre des collaborateurs dispersés entre plusieurs lieux d'activités et obligés d'effectuer de nombreux déplacements professionnels. Les communautés d'entreprises sont créées par les entreprises elles-mêmes. Parmi les institutions qui ont choisi iDVROOM, soit en optant pour l'option "communauté" ou alors en utilisant une version du site en marque blanche, on trouve EDF, le Crédit Agricole, les Universités Rennes 1 et 2, ou encore Cap Gemini. On peut aussi citer l'Assemblée Nationale parmi nos clients.

Une vingtaine de collectivités ont choisi notre portail : des départements (la Seine et Marne, les Landes, la Savoie...), des Régions comme l'Alsace ou des métropoles comme Nantes. Nous permettons à ces collectivités de redynamiser leur offre en mutualisant leur base d'inscrits avec la nôtre et en proposant aux covoitureurs des services qui n'existaient pas sur les portails "première génération" comme la garantie retour et la gratuité du badge et des frais de gestion de l'abonnement télépéage. On peut ainsi voir un utilisateur de covoiturage77 covoiturer avec un utilisateur inscrit sur iDVROOM. Tous deux bénéficient de la Garantie Retour.

Nous leur proposons aussi un accompagnement avec des dispositifs d'animation sur le terrain et des formations. Ainsi, à Nantes, nous avons coopéré avec Nantes Métropole pour coordonner des interventions terrain auprès de leurs cibles prioritaires.

L'avenir de la voiture, Île de Ré, 2014

Qui se sert d'IDVROOM aujourd'hui et quels sont les usages ?

On pourrait le penser, mais la pratique du covoiturage, si l'on regarde iDVROOM, n'est pas l'apanage des plus jeunes : 16 % des usagers ont entre 18 et 24 ans, 48 % entre 25 et 34 ans et 35 % ont de plus de 35 ans, avec une part majoritaire des 35-44 ans.

La plateforme web et l'application mobile sont utilisées à parts égales, même si l'accès par le smartphone est plus important en Île-de-France.

Les usages sont différents entre les zones denses - en particulier l'Île-de-France - et les zones moins denses. Le fait de prévoir les trajets a une fonction rassurante en zone peu dense car le nombre de conducteurs est moins élevé qu'en zone dense. iDVROOM propose d'ailleurs une "garantie retour" en taxi en cas d'aléa de la vie quotidienne vous empêchant de rentrer avec votre covoitureur habituel sur les trajets réguliers comme le domicile - travail. Cette garantie est permise par un partenariat récent avec Europ Assistance.

Dans les zones plus denses au contraire, l'appétence pour la flexibilité est forte. Les usagers réservent souvent des trajets uniques au dernier moment. Ce sont pour la majorité ce que l'on pourrait appeler des "travailleurs flexibles".

Les covoitureurs actifs sur la plateforme "covoiturent" en moyenne 3 fois par semaine (passager, conducteur, alternant). La plupart des trajets sont réalisés en porte-à-porte de manière "monomodale". L'usage d'iDVROOM en intermodalité avec le train est pour l'instant minoritaire.

Est-il réaliste de promouvoir une intermodalité train/covoiturage ? Est-ce que cela ne représente pas une double contrainte d'organisation pour l'usager ?

Un trajet en covoiturage / train nécessite en effet de s'arranger à la fois avec les horaires de train et avec son covoitureur. Mais nous y croyons : c'est tellement logique de monter dans la voiture de quelqu'un qui était dans le même train que nous ! Nous sommes déjà en train de renforcer cette intermodalité en développant des places de stationnement dédiées dans les gares Transilien en Île-de-France. En zone moins dense, c'est à dire hors Île-de-France et métropoles, on observe une régularité assez forte dans les heures de travail. Cette caractéristique est propice à l'organisation de trajets réguliers qui peuvent comporter une intermodalité.

Quel est le modèle économique d'iDVROOM ?

Il repose à la fois sur la commission prélevée sur les transactions et sur la vente de prestations aux entreprises et aux collectivités. Concernant la commission, les frais sont de 0,20 € fixes + 10% du prix du trajet, et descendent à 7% en cas de paiement par le porte-monnaie électronique

L'enjeu d'avenir pour iDVROOM est de diversifier la nature de ses clients et partenaires, en particulier de se rapprocher des entreprises et des collectivités. Seules ces dernières ont la main sur les aménagements favorables à la pratique du covoiturage comme les voies réservées et les aires de covoiturage. Nous souhaitons voir émerger des "points d'arrêt covoiturage" clairement identifiés sur les terrains d'opération.

Parking entre les forts, Belfort, 2014

Comment aller plus loin dans le déploiement du covoiturage courte distance ?

Le covoiturage a un énorme potentiel en milieu moyennement dense, pour faire le lien avec les infrastructures lourdes de transport, mais j'identifie plusieurs enjeux. Un enjeu d'aménagement tout d'abord. Pour diffuser plus largement le covoiturage courte distance, il faudrait développer plus intensément des points d'arrêt covoiturage clairement identifiés. Beaucoup d'aires existent aujourd'hui mais elles sont clairement saturées. Il faut aussi mettre en place des voies dédiées aux covoitureurs.

Mais je pense que tout ne relève pas de l'infrastructure, il faut surtout imaginer des services et des garanties. En zone peu dense, un dispositif de covoiturage sur un axe de forte demande peut être complété par un système de TAD, de bus à la demande ou de garantie retour activable le soir uniquement. Cela évite de faire rouler des bus vides en journée, tout en garantissant un retour au domicile. Cette assurance de pouvoir rentrer chez soi le soir est essentielle.

Le deuxième enjeu clé est celui de l'animation et de l'accompagnement, en particulier lorsqu'on s'adresse à des salariés. Il faut des animations de terrain et du suivi auprès des salariés qui se lancent dans le covoiturage. Nous proposons des animations régulières et sommes en contact permanent avec le référent mobilité de l'entreprise. Les salariés ne covoitureront que s'ils estiment que le covoiturage est pertinent pour eux. Si l'incitation proposée est artificielle, ils vont cesser de covoiturer. Les moments sensibles que l'on a pu observer sont le changement de poste et d'horaires de travail, ou le déménagement. A ces moments précis, il y a un risque d'abandon de la pratique, et une opportunité de s'y mettre.

A plus long terme, nous pourrions aller encore plus loin dans la dynamique en permettant de réaliser des trajets courts et au dernier moment et en intégrant ces fonctionnalités dans un « pass mobilité » plus large.

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