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Le partage est devenu créateur de richesse et moteur de pérennité. Quels changements pour les individus ? Retour sur le colloque international Digital Polis.
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La ville face au numérique, un projet conjugué au pluriel

Lecture du colloque international Digital Polis

Villes solide et numérique devenant chaque jour plus indissociables l'une de l'autre, les pionniers de ce brassage - collectivités territoriales, acteurs du digital ou de l'urbain, et même associations citoyennes - affichent une volonté commune de faire participer le plus grand nombre à cette dynamique. S'il était jadis coutume pour les acteurs avant-gardistes de maintenir leurs innovations à l'abri, aujourd'hui le partage est devenu créateur de richesse, et moteur de pérennité. Dès lors, la balance des pouvoirs se met logiquement à tanguer. De nouvelles formes de communication signifient de nouvelles formes d'expression et de comportement pour l'individu, autant comme citoyen que comme citadin.

Il est de fait question pour les autorités traditionnelles d'endosser un rôle de modérateur : donner de la considération à ces actions pour mieux les encadrer, et favoriser cet élan collaboratif porteur de vitalité et de valorisation du territoire. La ville, sous la friction du numérique, se mue ainsi en "projet" collectif, voire collaboratif ; un projet "conjugué au futur" selon le sous-titre du colloque Digital Polis , organisé les 29 et 30 janvier à l'auditorium de l'Hôtel de Ville, à Paris.

Nous avons assisté aux débats de la deuxième journée, qui se focalisaient sur les enjeux politiques du numérique urbain : comment "faire société" dans un monde en sempiternelle mutation ? Comme en témoignent les échanges synthétisés ci-dessous, tout est question d'équilibrages...

La Big Data, nouvel oracle urbain

La ville moderne constitue un noeud de connexions multiples et produit en continu une masse de données (la fameuse Big Data) par l'intermédiaire de l'ensemble des objets connectés. On peut ainsi évaluer la dimension d'une ville à l'intensité de ces connexions. La collecte, l'analyse et la mise en relation de ces données s'inscrivent dans une démarche relativement récente, et surtout en plein essor après de longues années à se contenter de la théorie. L'heure est à la mise en pratique, au concret, au travers du concept, très discuté, de "ville intelligente". Ces dernières années, des systèmes de traitement ont ainsi été mis en place, associant ces données à des algorithmes prédictifs, permettant à partir de ces informations de prévoir des tendances relativement avérées sur l'état du trafic, le déplacement des citadins dans la ville, etc. De telles données permettraient dès aujourd'hui de prévoir les flux de passagers de la RATP avec une certaine précision, vingt-quatre heures à l'avance. De même, la théorie est étudiée par l'organisme Predopol, afin de déjouer les crimes et délits avant même qu'ils ne se réalisent. Le dispositif mériterait toutefois une attention spécifique, tant il soulève de questions éthiques et morales dépassant le simple cadre de la sécurité.

La méthode est simple, comme l'a exposé Thierry Berthier, chercheur en informatique à l'université de Limoges : « Nous utilisons continuellement des algorithmes dans la vie de tous les jours, comme lorsque nous envoyons un texto ou que nous passons le portique du métro ; ils traitent des informations précises et laissent au système une traçabilité en temps réel. A l'échelle d'une ville, ils permettent d'établir des prévisions et des tendances qui, prises en compte par l'utilisateur citadin, lui donnent la possibilité d'adapter et d'optimiser ses pratiques aux infrastructures de la ville ». De là, une "boucle de rétroaction" va se former, ces nouvelles pratiques engendrant de nouvelles données, qui elles-mêmes affineront la prédiction et permettront, potentiellement, de recalibrer le système, stimulant de nouvelles pratiques... et ainsi de suite.

A cette exploitation massive d'informations, une question est indissociable : celle du droit à la vie privée. L'exemple de Songdo , quartier de la ville d'Incheon en Corée du Sud, souvent cité - et critiqué - pour ses expérimentations dans le domaine du numérique, est assez parlant. L'ensemble de la ville est équipée d'une connexion UMC (U-Media Center) reliée à tous leurs appareils quotidiens. Chaque logement intègre ainsi un "tableau de bord" renseignant foultitude de données quant à l'état du trafic, la météo, les consommations énergétiques, etc... jusqu'au rythme cardiaque des habitants, observé continuellement, et la moindre anomalie fera l'objet d'un examen à domicile... Sur le papier, on est ainsi proche des oeuvres de science-fiction les plus dystopiques ! Bien que le projet soit financé par des fonds privés (notamment Cisco, LG, des promoteurs immobiliers et des acteurs du BTP), les responsables se défendent d'une démarche de surveillance politique, rétorquant que les habitants peuvent décider à tout moment de se déconnecter d'eux-mêmes... De quoi alimenter, si c'était nécessaire, les suspicions à l'égard de la "smart city".

La cartographie, symptôme d'une ville en mutation

Si, à une époque pas si lointaine, la cartographie n'avait vocation qu'à donner une idée précise et indiscutable de ce qu'était le territoire, elle est à présent utilisée pour s'adapter précisément à l'individu qui s'en réfère, et à tracer pour lui le parcours idéal en fonction de ses goûts. On parle alors de cartes " vivantes ", voire " habitées ". Car en plus de consulter ces interfaces, l'utilisateur-cartographe les ajourne, donne son avis et, par conséquent, définit les nouvelles territorialités. Pour Daniel Gatica Perez de l'Idiap Research Institute, « les applications géolocalisatrices de type Foursquare dessinent d'elles-mêmes le city branding ». Une phrase qui résume bien la place croissante qu'occupent ces entreprises privées dans la construction d'un imaginaire territorial... avec toutes les questions que cela pose en termes de marketing territorial.

C'est au travers de ces mapping participatifs et personnalisés que l'on découvre un Internet bien différent du mythe des grandes correspondances intercontinentales. La ville reprend son rôle de lieu de rassemblement, et réciproquement, la communauté web prend sa place dans la ville. Internet déborde dans la ville, parachevant l'avènement cette ville hybride que nous pressentons depuis la " ville 2.0 ". La multiplicité de ces mises en relation crée des pôles de convergence géographiques différents des traditionnels centres historiques des villes. Des quartiers ou des lieux sont mis en avant, à l'instar des cartographies recensant les fablabs d'un territoire, destinées aux apprentis makers curieux de tester une imprimante 3D au coin de leur rue. La carte dépasse même la sphère fonctionnelle pour se doter d'une sensibilité artistique, voire militante.

Lors de cette journée d'échanges aura par exemple été présenté le " Smart Citizen Kit ", un dispositif électronique équipé de capteurs, fonctionnant grâce à une carte Arduino (un dispositif programmable publié en licence libre). Il permet de contribuer à une carte collective répertoriant une multitude de données (pollution, luminosité, bruit, humidité, etc.) collectées dans différentes villes du monde. De plus en plus utilisé pour des recherches universitaires ou pour l'enseignement scolaire de l'informatique, en tant qu'outil de veille citoyenne et doublé d'un réseau social, ce projet contribue ainsi à mettre en oeuvre les logiques définies par le concept de Smart City en s'appuyant directement sur les citoyens. Le numérique vient ainsi contribuer à la montée en compétence des citadins, comme acteurs à part entière de leur environnement.

Sources : https://smartcitizen.me/pages/sck (captures d'écran)

Réappropriations militantes à l'ère numérique

Au-delà des interfaces proprement numériques que sont les cartes collaboratives, d'autres avatars de la culture digitale investissent la ville, à l'instar des préceptes du DIY (" Do It Yourself ", pour "Fais-le toi-même") appliqués à la fabrique de la ville. Lorsque les actions menées sont de court terme, on parle " d'urbanisme tactique " : création d'espaces verts spontanés, détournement de mobilier urbain , récupération de l'espace automobile à travers l'organisation de " parking day ", etc.

Sur le sujet, lire le mémoire de Charles Capelli, apprenti urbaniste chez Chronos, " Expérimenter pour faire la ville durablement ".

Mais de plus en plus, on note la formation de communautés structurées, dont l'action s'inscrit dans la durée pour répondre à des enjeux urbain à l'échelle macro, et non plus seulement à celle du quartier (pollution locale, manque d'infrastructure pour la jeunesse...). Dans ce contexte, à l'initiative du cabinet d'urbanisme Repérage Urbain , le site Carticipe a vu le jour. D'abord déployé à Laval, puis à Strasbourg et Marseille dans le courant de l'année 2013, la plateforme souhaite pallier les limites des dispositifs de concertation "physique" existants. Sur le modèle des nouvelles cartographies participatives , il permet ainsi aux citadins de proposer des projets réels d'aménagement du territoire, sujets pour lequel la population n'est d'ordinaire que très peu, ou très mal consultée. Les membres peuvent ainsi promouvoir les projets qu'ils préfèrent, les critiquer ou en débattre... Et bien qu'aucun budget ne soit garanti par quelque autorité que ce soit, les concepts les plus encensés bénéficient d'une visibilité qui, comme pour une large pétition, ne pourront être occultés du débat public. Le projet a notamment été appliqué à Marseille pendant les élections municipales, poussant ainsi les candidats à la mairie à orienter leur programme de campagne vers de plus larges mobilités... sans pour autant que cela ait depuis été appliqué.

C'est en tous cas une noble promesse "d'empowerment" que portent les outils de ce type. Seul le temps dira si le corps politique est en mesure de s'en saisir, voire même s'il le souhaite, dans une logique de décision toujours plus horizontale. Car toutes ces actions, qu'elles soient éphémères ou plus durable, dévoilent à leur manière une nouvelle forme d'agora, dans une recherche d'intérêt général et de réappropriation, même superficielle, de l'espace urbain. Plutôt que d'attendre la vague au risque de se laisser submerger, certains pouvoirs publics ont pris la mesure du phénomène et, à son image, ont décidé de se montrer proactifs.

De l'empowerment au partage du pouvoir

Cet élan volontariste citoyen issu du numérique n'a pas toujours fait l'unanimité, mais on relève tout de même un changement progressif de comportement de la part des services publics, vers plus de tolérance. Ainsi, lorsque les workers de Portland ont commencé à recolorer les intersections de la ville, cela a débuté par un rapport de force, avant que les institutions ne décident de soutenir le mouvement : pour le renouveau territorial qui était proposé, mais aussi pour la notoriété que cela offrait à la ville. Pour Carlos Moreno, conseiller scientifique du président de Cofely Ineo, « la notion d'identité territoriale est la base de tout. Si le citoyen ne se sent pas appartenant à sa ville et que sa ville existe bien et est vivante, il n'y aura aucun projet d'interaction avec elle . » Il importe donc, pour des autorités publiques parfois fragilisées par un désintéressement citoyen, de saisir cette opportunité de renforcer leur rôle fédérateur.

Dans cette logique, plusieurs villes à travers le monde ont mis en ligne des plateformes d'initiatives urbanistes citoyennes, avec cette fois de vrais budgets participatifs alloués (un demi milliard d'euros d'ici 2020 pour la Mairie de Paris, soit 5% du budget d'investissement de la ville). De telles initiatives font écho à des projets d'envergure moindre, mais tout aussi significatifs, tels que Change By Us (prolongement de Give A Minute), dont nous décrivions le fonctionnement au sein de notre cahier prospectif " Comment les hommes bougent ? " (p. 27). A Chicago, la municipalité a par exemple interrogé ses administrés, afin de savoir ce qui pourrait les inciter à s'affranchir de l'automobile. 4 000 réponses ont été envoyées, car c'est bien connu : la vérité sort de la bouche des habitants !

Toutefois, la démarche est loin d'être laissée à la seule appréciation du contributeur, et c'est peut-être une bonne chose. A Belo Horizonte (Brésil), héraut du budget participatif, un collège d'experts urbains et universitaires a été missionné pour mettre en place des indices d'expertise, afin d'évaluer des projets et d'orienter l'avis des internautes. Une manière de rappeler la primeur de l'intérêt collectif sur la somme des intérêt individuels... et de ne pas sombrer dans une logique démagogique, risque évident des dispositifs de concertation numériques.

De surcroît, selon une étude menée par des chercheurs de l'Université d'Avignon et portant sur ces sites de budget participatif, l'ergonomie permet facilement de proposer, voter et promouvoir, mais ne donne pas d'accès facile au débat. Les projets sont ainsi estimés sommairement par le public, créant une dichotomie avec le système traditionnel et normatif de réflexion citoyenne. Le but ne semble pas d'engager durablement les participants, mais de les faire s'exprimer ponctuellement. Certains s'interrogent alors sur le principe d'une démarche participative réduite à l'information rapide et au vote, assez éloignée de l'ambition initiale. Là se dévoilent les limites des outils numériques appliqués au participatif : leur simplicité d'usage se traduit ainsi dans une simplification du débat, au grand dam des utopies démocratiques dans lesquelles on enrobe souvent ces outils.

Sur le sujet, on se réfèrera aux échanges proposés lors de la journée Read/Write City, organisée il y a quelques années par la Région Ile-de-France. Un séminaire qui avait mis le doigt sur cet "art" spécifique qu'est la gestion de l'expression citadine...

Conclusion

Le constat, au vu des propos entendus lors de cette journée d'échange, s'avère plutôt positif. Les initiatives numériques, hier encore cantonnées à un cercle restreint d'acteurs urbains, tend à s'institutionnaliser sans pour autant perdre de sa substance "subversive". Subversive, au sens littéral, empruntant au latin « subvertere : retourner, renverser, bouleverser ». Bouleversant, le numérique l'est indubitablement ; mais peut-être pas autant qu'on aurait pu le penser il y a quelques années, quand les promesses de ses prémisses laissaient augurer quelques mirages démocratiques.

Pourquoi ? Tout simplement parce que l'espace urbain doit nécessairement se penser à deux échelles : celle de l'hyperlocal - bricolé et réappropriable -, et celle du territoire dans son ensemble. Cette "systémique", évoquée par Carlos Moreno lors de son intervention, garantit en effet la cohérence du tissu urbain. D'où la nécessité, pour les autorités qui en sont responsables, de "tendre la main" vers les initiatives locales, de "passer la main" aux acteurs privés qui en ont la capacité, tout en "gardant la main" sur la prise de décision finale. Un équilibrage de tous les instants, dont les échanges du colloque auront confirmé la difficulté - mais en même temps le pragmatisme avec lequel cela doit être réalisé.

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