Face à l'explosion de la data, ses impacts dans la vie des gens, dans le fonctionnement des villes, des entreprises, Bruno Marzloff interroge sa valeur.
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La valeur subtile de la data et sa permaculture

La SNCF a-t-elle raison de vendre ses données ? "Tu déconnes Yves", répond Simon Chignard dans les colonnes du Moniteur, en interpellant familièrement le patron de SNCF Digital, Yves Tyrode, qui veut faire payer - cher - à Google et consorts des données fournies gracieusement à des start-up . Le court article signé d'un des deux auteurs résume efficacement l'ouvrage " Datanomics ", et nous encourage à quelques prolongements.

Explorer "les valeurs" de la data

Aborder ce sujet crucial de la donnée par la valeur est une indispensable parallaxe pour éclairer ce territoire en friche de la donnée. Si la matière "data" est loin d'être neuve, son explosion en termes quantitatifs, ses impacts dans la vie des gens, dans le fonctionnement des cités, des quartiers, des bâtiments, dans les logistiques multiples, dans les réussites d'entreprises mondiales comme Amazon, Facebook et bien d'autres transforment carrément la donne. La data des gens, des choses, des flux pousse la réflexion au-delà des poncifs de l'optimisation des infrastructures et d'une smart city chaperonnée par le seul numérique.

Démontrer - comme le font les auteurs - que "l'actif stratégique" permet de reposer et de dépasser la question des deux autres approches plus classiques de la valeur ("la matière première" et "le levier" d'action), permet de relativiser le (très éventuel !) petit million d'euros de redevance de Google à la SNCF pour la fourniture des données afférentes, en regard des 15 à 20 millions d'investissement pour une rame TGV.

Cela ouvre surtout des horizons puissants de stratégies reposant sur la maîtrise d'une donnée - fournie gratuitement, mais dont on ne perd jamais le contrôle. Une manière de se rendre incontournable, mais pas que ... C'est aussi une façon robuste d'aspirer de la donnée au-delà de son périmètre et d'étendre son champ de décision. Et encore d'autres perspectives à découvrir dans ce bouquin qui se lit d'une traite. Un hommage et une gageure quand ce thème de la donnée est si controversé et si peu pénétrable.

Le livre révèle au passage l'existence d'un "mur du temps" que la donnée permet de franchir. Chronos se réjouit d'une perspective temporelle encore vierge, à explorer ! Ce n'est pas la moindre des inventions des algorithmes qui tripatouillent des Anapurna de data que de permettre à Amazon de préparer un "panier" que le client n'a pas encore commandé, ni même imaginé ! Mais dont tout l'historique emmagasiné sur le client dit qu'il va le faire, là, très bientôt ! Voilà c'est fait, juste une question de temps ... Effarante fatalité quand on se croit "libre arbitre". Autre question de temps, celle qui va permettre à Tok Tok Tok ( Vos envies, maintenant.™ , tout un programme !) de fixer la valeur de la livraison en fonction de l'intensité du trafic. Ce n'est pas bouleversant, mais comment ne pas être fasciné par la capacité des entrepreneurs de se saisir de cette matière prédictive pour changer brutalement les règles des marchés.

En somme, Datanomics est un livre "utile" (nécessaire) qui parle de "l'utile" (vs. subtil) en défrichant une jungle des utilitarismes ... qui s'épaissit chaque jour . Donc un livre indispensable, et pas seulement pour les experts de la data. Mais pourquoi ne pas aller encore plus loin ?

Au-delà de l'utilitarisme

On aimerait dans ce sillage proposer au lecteur un téléscopage avec un autre ouvrage paru à un mois d'intervalle (mars 2015). Ce choc des livres permet en effet d'explorer une autre piste de valeur de la donnée qui n'excluerait pas l'utile, mais qui le regarderait de manière très différente, un autre actif stratégique en quelque sorte mais porté par un autre regard sur le monde. Nous l'avons nommée "la valeur subtile" . Philosophe et enseignant à Bruxelles, Pascal Chabot investigue " L'âge des transitions ".

Son apport le plus original (pour ce qui nous concerne) est la valeur du "subtil" dans notre quête d'un changement maîtrisé. Issu d'une ancienne technique de tissage, le subtil ("sub-tela") désigne en français la "trame", "donc le dissimulé, le caché, le recouvert, que nous ne voyons pas, car les trames disparaissent sous le tissage." Et la trame de l'existence et du devenir de l'humanité et de la planète est cachée par le tissage de l'utilitarisme. "Une chape couvre le monde et lui impose les axiomes sévère d'un empire utilitaire : maximiser, capitaliser, organiser, transformer." C'est pour l'essentiel ce vers quoi tend à se diriger l'action de la data. C 'est en quelque sorte la suite naturelle du "progrès" tayloriste.

On en oublie cette autre valeur qui réside dans les manières intemporelles de faire du lien, de nouer, de croiser, de révéler des implicites créatifs . L'attention au subtil amène notre philosophe à faire naturellement dans ce sillage "l'éloge de la permaculture", un processus de conception éthique que l'on doit au designer David Holmgren. Il la définit comme "un régime de coexistence positive" ou encore "un savoir des synergies et une pratique des alliances". La permaculture insiste sur les spécificités locales. Attentive aux contextes, elle tourne le dos délibérément aux productivités des modèles fordistes. Mais la permaculture s'invente une capacité formidable de résilience et un autre ordre d'efficience, respectueux du local, des acteurs et de la durée ("perma" renvoie à permanent). La performance n'est pas dans le "big" - data ou non - mais dans l'écoute assidue de la trame et de ses liens.

Vers une permaculture de la data

Vous ne voyez pas encore où je veux vous emmener ? On pourrait appeler cela " une permaculture de la data ". Si nous revenons à l'argument d'ouverture, la question n'est pas de contrer Google. Sur ce point, nous nous accordons à Simon Chignard sur le diagnostic de l'erreur d'aiguillage de la SNCF. Pour lui, l'argument de la SNCF "Cela doit avoir un prix parce que cela a un coût" se voit opposer celui de "l'actif stratégique" de la donnée qui traite au-delà des "coût" et "prix" pour entrevoir d'autres bénéfices moins évidents mais plus puissants. Cela est vrai. Par exemple, on infère du "global" de Google qu'il maîtrise le local et toutes les occurrences, par la donnée. Certes, cela se vérifie pour ce qui concerne les services situés dans une logique productiviste et universelle. En revanche, Google ne connaît rien de telle ou telle communauté, d'un immeuble, d'un quartier, d'une proximité.

Les enjeux, les préoccupations, les désirs, les attentes de Plaine Commune ne sont pas ceux de Quimper et encore moins de Memphis (Tenessee, USA). Pourtant, Google les traite à l'identique. La trame locale et son tissage ne sont pas dans son scope, puisqu'il n'en attend, ni même n'en entrevoit une quelconque valeur. Dit autrement, traiter la donnée dans son contexte, la croiser de manière très fine avec d'autres contributions ouvre des perspectives inédites. Pourquoi pas aussi pour la SNCF ?

En plus de la métaphore du "subtil", nous proposons la figure de "l'agile". En d'autres termes, il s'agit d' explorer les "data-services" produits au point de maille le plus petit du tissage de la ville (le bâtiment par exemple) puis de le répliquer en réseau à l'échelle du quartier, puis de la ville. Dès lors, la voie que nous proposons et que nous avons même entrepris de formuler dans le concept de "régie locale de données en réseau" est cette valeur subtile qui procède du local , voire de l'hyperlocal, comme en permaculture. Elle n'est en concurrence ni avec l'utile, ni avec le global. Sa richesse est ailleurs. Son modèle est pensé. Il est à expérimenter. Qui veut jouer ?

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