Le premier trimestre 2016 a été riche en nouveautés dans le monde de la finance participative en France. Petit temps de prise de recul et décryptage.
Le
Publications
Par

La finance participative en plein essor ? décryptage de quelques actualités

Hélène Le Teno est la Directrice Entreprises d'Auxilia. Après un parcours riche et diversifié dans l'énergie, le conseil et les services, cette ingénieure des Ponts et Chaussées a contribué durant six années au développement du cabinet de conseil Carbone 4, spécialiste des questions liées aux énergies et au changement climatique

Le premier trimestre 2016 a été riche en nouveautés dans le monde de la finance participative en France. Voici un petit temps de prise de recul et décryptage :

Ce mardi (29 mars) ont eu lieu les Assises de la Finance participative à Bercy, marquées par un discours tonique et ambitieux d'Emmanuel Macron : la finance participative, qui permet d'exprimer pleinement un gisement d'innovations et un outil puissant de décentralisation des choix.

Pour donner tout son potentiel à la finance participative, le ministre a donc annoncé un ensemble de mesures qui vont permettre de faciliter l'essor de cette jeune industrie, à la fois en relevant le seuil maximum qui peut être levé par projet (tant pour le crowdlending que l'equity crowdfunding), et en permettant une diversification des produits proposés (apparition des « bons de caisses », outils très utiles aux entreprises à la frontière entre prêt et titre obligataire, qui seront mis en oeuvre sous forme de « mini bonds » dans le monde de la finance participative).

Ces assises ont également permis de relayer le constat que les collectivités locales sont encore globalement peu informées, peu convaincues ou peu agiles face aux nouveaux outils de la finance participative. Ce message a été exprimé par deux intervenants.

En premier, Fabien Tastet, Président de l'association des administrateurs territoriaux de France, qui nous a rappelé que la Loi NOTRE supprimant le principe de compétence générale des collectivités (et ce faisant la tradition de la subvention qui permet d'agir sur des sujets très variés sur son territoire), les collectivités pourraient ou devraient mieux comprendre quelles seraient les potentialités de la finance participative pour l'action locale et le développement local. En second, par Gabrielle Gauthey, Directrice des investissements et du développement local à la Caisse des Dépôts, cette dernière ayant également annoncé l'initiative à venir de la CDC pour appuyer l'usage d'outils de finance participative sur les territoires.

(en savoir plus : communiqué de presse de Finance Participative France ci-joint)

Au 1er trimestre, nous avons également pu mieux identifier les nouvelles tendances et les quelques clivages de l'univers du crowdfunding.

Les plateformes françaises sont toujours plus nombreuses (près de 200), dans les 3 segments principaux : don, prêt, equity/investissement.

Les plateformes pionnières « historiques » du don ou du prêt continuent de croitre (sans pour autant tous trouver leur équilibre économique). Certaines diversifient ou segmentent leurs activités (prêt + crowdfunding immobilier), d'autres confirment des choix de la spécialisation sur des cibles (peer to business/prêt aux entreprises) ou d'une spécialisation sectorielle (pour en citer quelques-uns : LumoLumo pour les énergies renouvelables, Bluebees pour l'agroécologie, 1001pact pour l'économie sociale et solidaire...).

Au-delà d'un rangement par « segment », il nous paraît intéressant de pointer les différences de philosophie toujours plus visibles entre ces acteurs, principalement sur le processus de sélection (forte ou faible) des projets mis en ligne, sélection qui peut être faite soit sur la base de la solidité estimée du projet/du porteur de projet (particulier, entrepreneur, entreprise, etc.), soit sur l' « intention » du projet (généraliste/totalement ouverte, ou à « fort impact positif »).

Cette dualité croissante entre la finance participative qui finance (presque) tout et (presque) tout le monde (pour peu que la « foule » vote pour en finançant le projet), et celle qui fait des choix forts en amont.

Ces choix forts peuvent être perçus comme « excluant » trop en amont des projets alors que c'est la foule qui a une légitimité forte pour décider ce qu'elle veut faire de son argent (investir dans quoi, avec quel couple risque/rentabilité).

Ils peuvent être également compris comme un engagement moral et sociétal fort des fondateurs de certaines plateformes, qui peuvent préférer la quantité à la qualité et le fait de mettre ces nouveaux outils au service de l' « intérêt général » (quel que soit la définition que chacun souhaite en donner).

A titre d'exemple, une comparaison de deux articles de presse récents peut nous éclairer :

L'éolien devient participatif mais Adriers ne l'est plus

Le parc éolien de Champigneul-Pocancy dans le bon vent

Les deux cas portent sur la finance participative en appui du développement des énergies renouvelables sur les territoires.

Le premier cas porte sur le financement d'un parc éolien, relayé par un projet mis en ligne sur la plateforme Lendosphère, pour soutenir la société « développeur ». L'article interpelle sur ce qui peut constituer une forme d'action « bypassant » la démocratie locale et la légitimité de prise de décision par les élus et habitants du territoire.

Le deuxième cas porte sur l'emploi d'obligations vertes via la plateforme de finance participative Lumo, qui permet de renforcer l'ancrage territorial du projet via un cofinancement citoyen (dès lors que le projet a déjà été étudié et validé).

Quelle que soit la pertinence de ces deux projets renouvelables dans l'absolu, cette comparaison nous interroge sur le poids relatif, les risques ou les opportunités du « crowdfunding » par rapport au processus (lent) de maturation démocratique et technique local.

Nous retrouvons ici les symptômes des nouveaux modèles horizontaux (« n to many ») où la décision n'est plus prise par le haut, où cette prise de décision est accélérée par le web (durée généralement très courte des campagnes de collecte). Ces nouveaux modèles et outils peuvent en théorie permettre une mobilisation plus efficace de l'intelligence collective, mais l'on peut y voir également la « crise de légitimité » de nos outils démocratiques (« quand le click pèse plus que le bulletin de vote » : voir le débat C de Hass/B Debré sur BFM : Jean-Louis Debré face à Caroline De Haas: "Ce système des pétitions est un système qui bloque toute action rénovatrice"Jean-Louis Debré face à Caroline De Haas: "Ce système des pétitions est un système qui bloque toute action rénovatrice" ) le fait que l'espérance de rendement (pour certains/ceux qui le peuvent, en plaçant leur argent via le web) puisse parfois annihiler une réflexion sur l'intérêt général (investir dans quoi au fait ?) et sur le partage de la valeur crée.

Concluons avec une sémantique québecoise : espérons que la finance participative française s'équilibre subtilement entre une « épargne agissante ou une épargne affective de proximité » (à impact local positif autant que possible) et ne se dilue pas dans une autre qui majoritairement spéculative, excluante, où le pouvoir de l'argent devient antagoniste avec la construction d'une maison commune durable.

Partager cet article