UK flag

Les espaces polyvalents s'inscrivent dans une nouvelle organisation du quotidien et proposent une réponse à la demande de souplesse programmatique.
Le
Publications
Par

L’architecture évolutive #2 - le temps court

À la demande d' une architecture évolutive sur le long terme , répond celle d'une architecture capable de s'adapter à des activités différentes au fil de la journée ou de la semaine. "Flexible", "modulable", "transformable" deviennent des qualificatifs attendus de tous projets et semblent se faire l'écho d'une époque. Les espaces polyvalents se proposent comme réponse à cette demande de souplesse programmatique.

La renaissance d'une vieille pratique à l'heure de la mutualisation et d'une nouvelle organisation du quotidien

Les espaces polyvalents sont loin de constituer un fait nouveau. Pour ne citer qu'elles, les écoles primaires américaines ont, dès le milieu du XIXe siècle, regroupé dans un même espace cafétéria et auditorium (et parfois salle de sport) , avec pour objectifs une maîtrise des dépenses et de l'utilisation du foncier. Au tournant du siècle, il était courant que les écoles new-yorkaises aient une salle de réunion divisible au moyen de partitions en bois montées sur rail pour la pratique d'autres activités [1] .

Cette polyvalence spatiale opère aujourd'hui un retour dans les discours des maîtres d'ouvrages et des architectes, avec une attention forte portée sur le temps court. Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène.

Qu'il s'agisse de la puissance publique, des entreprises ou des particuliers, les tensions économiques actuelles constituent une incitation forte à la mutualisation de ressources et d'espaces, pour en partager les coûts. Le partage de bureaux indépendants, d'espaces de coworking, d'incubateurs ou de salles de réunion se développe ainsi fortement, facilité par des sites comme Bureau à partager .

Au-delà de ces considérations financières, les partages apparaissent comme de nouvelles valeurs. La floraison de projets coopératifs et communautaires témoignent ainsi d'un renouveau du vivre-ensemble et de la recherche d'une vie valorisant le lien social. Renforcer les sociabilités locales et lutter contre l'isolation urbaine motivent de nombreux projets d'habitat groupé qui font la part belle aux espaces et équipements mutualisés.

Au Canada ou aux États-Unis, la location ou le prêt des locaux d'une école publique en soirée et fin de semaine est fréquente. Cette pratique, qui optimise l'usage de l'espace (les locaux d'une école sont utilisés environ 20% du temps [2] ), poursuit un double objectif. Elle répond d'une part à une logique de gain financier et d'autre part à une volonté de soutenir l'activité des associations locales qui peuvent disposer des locaux gratuitement.

Site web des écoles publiques de Regina (Canada)

Source : http://www.rbe.sk.ca/our-schools/rental-school-facilities

Les espaces polyvalents s'inscrivent enfin dans une nouvelle organisation du quotidien. Tandis que le numérique  facilite l'exercice de plusieurs activités dans un même espace, la recherche d'une plus grande proximité, d' une "ville des courtes distances" , incite en parallèle à rapprocher les différentes fonctions urbaines... Au point, parfois, de rester sur place en modifiant l'espace pour en faire autre chose. Au Pays-Bas, l'entreprise Heldergoen a ainsi fait de ses locaux un espace polyvalent avec pour ambition de respecter l'équilibre entre travail et vie personnelle. A 18h, les bureaux remontent vers le plafond et le lieu de travail se transforme en studio de yoga ou autre salle de réception .

Le cabinet d'architecture Heldergroen et son concept du "disappearing office"

Source : http://cnb.cx/1Qfvgph

Une question architecturale

Quelles que soient les modifications physiques associées, l'exercice successif d'activités différentes dans un même espace entraîne un changement de fonction de celui-ci. Cette précision importe, car le numérique, en transformant les manières de travailler, minimise par exemple les aménagements à réaliser pour qu'un logement devienne espace de travail (le plus important semble résider dans la qualité de la connexion wi-fi). Peu de modifications sont en effet nécessaires pour que des particuliers louent leur domicile comme bureau au cours de la journée . Néanmoins, de la même manière qu' un restaurant scolaire devient salle de concert ou d'exposition au terme d'une heure trente de préparation , un changement de fonction, et de valeur, intervient.

Office riders : site de location d'appartements comme bureaux

Source : https://www.officeriders.com/

Ces faibles modifications nécessaires pour rendre un espace polyvalent tendent parfois à déplacer la question de l'architecture vers l'aménagement. Pourtant, l'enjeu n'est pas réductible au choix du mobilier : la conception d'un tel espace emporte le potentiel d'une nouvelle approche du projet par le maître d'ouvrage et l'architecte .

En dépassant l'idée d'un programme figé, les espaces polyvalents invitent à concevoir un projet à partir de scénarios . Des scénarios connus (les activités que le maître d'ouvrage imagine dans cet espace), ou inconnus. Dés 1971, Renzo Piano et Richard Rogers soulignaient ainsi qu' "aucune définition de culture à notre époque ne peut être assez précise pour en faire découler une conception architecturale et une construction fixe". Leur proposition pour le Centre Pompidou devait permettre au bâtiment d'accueillir toute activité culturelle "connue ou à trouver". La conception d'un projet à partir de scénarios comporte un fort potentiel imaginatif.

La qualité d'un espace polyvalent ne se mesure pas à son mobilier : il doit porter une vision. Un exemple. Avec la All I Own House , l'agence PKMN propose un jeu de conteneurs mobiles, permettant de re-dessiner l'espace à chaque changement d'activité. Cet espace polyvalent est un logement mais aussi un lieu de travail, de réunion et de réception. Deux blocs fixes accueillent la cuisine et la salle-de-bain ; les autres, mobiles, logent une bibliothèque, un dressing, un lit, une table et les rangements de la cuisine. Si les rangements coulissants constituent une solution technique ; le projet a été l'occasion pour les architectes de réfléchir à une question globale : celle de la place des objets dans la vie d'une personne. La façon dont ceux-ci entourent leur propriétaire et les souvenirs qui leur sont associés a ainsi alimenté le travail de conception architecturale. Plus qu'un projet d'aménagement mobile, cet espace polyvalent devient, pour ses concepteurs et la propriétaire, une matérialisation des possessions de l'habitant. Cette manière de raconter l'espace lui confère son identité.

Les conteneurs d'objets de la All I Own House

Source : http://www.pkmn.es/ALL-I-OWN-HOUSE

Réponses à des besoins nouveaux, les espaces capables d'accueillir successivement des activités multiples sont aussi la traduction d'une certaine vision de la vie individuelle et collective. Dès lors, les prochains billets de cette série seront consacrés aux manières dont les espaces polyvalents et évolutifs peuvent faire évoluer la conception de l'aménagement urbain.

[1] A noter : les progrès réalisés depuis cette époque sur l'isolation acoustique. L'isolation, comme le volume de rangements, déterminent souvent la réussite de tels espaces.

[2] 16 semaines de vacances par an, soit 37 semaines de cours. 5 jours de cours par semaine (4 jours plein, 2 demi-journées), avec une amplitude horaire de 10 heures par jour (8h - 18h) = 50 heures par semaine, soit 1850 heures par an (50 heures *37 semaines). 1850 heures  / (24 heures *365 jours)) = 0,21.

Partager cet article