L'architecture, pourtant inscrite dans le temps long, s'adapte à des usages variables. Les bâtiments sont capables d'accueillir des activités autres que celles d'origine.
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L’architecture évolutive #1 - le temps long

"Réversibles", "modulable", "flexible", "résiliente"... le lexique actuel exprime la nécessité d'une "architecture évolutive". Le premier billet de cette série s'intéresse aux bâtiments capables d'accueillir, au fil du temps, des activités autres que celles d'origine. Comment l'architecture, inscrite dans le temps long, s'adapte à des usages variables ? Un sujet stratégique pour l'avenir des villes. Des illustrations françaises et étrangères.

Difficile d'évaluer a priori la durée de vie d'un bâtiment, fonction de son exploitation, des usages du cadre et de leurs évolutions. L'architecture s'inscrit néanmoins nécessairement dans la durée. Il serait même possible de dire que son temps s'est allongé avec la valorisation récente des travaux de transformation, qui s'imposent désormais souvent face aux politiques de démolition - reconstruction . Les réutilisations de constructions industrielles depuis les années 1960 ou les réhabilitations d'immeubles de logement sociaux, ces dernières années, allongent la vie de ces bâtiments, en proposant une alternative à la démolition systématique. Dans le cas d'une réappropriation avec changement d'usage, ces bâtiments deviennent des espaces à interpréter, des supports pour de nouveaux scénarios et modes de vie.

Réutilisation d'un bâtiment industriel, transformé en bureaux et logements

Source : http://bit.ly/1QpgGf6

Des architectures temporaires se développent, pour répondre entre autres aux conséquences de catastrophes naturelles ou à des logiques d'économies. Cette montée en puissance des constructions à durée déterminée n'est pas encore telle qu'elle change le rapport de l'architecture au temps long. Bâtir nécessite un investissement important, en termes de temps et d'argent. Les architectures temporaires, même pensées pour une durée déterminée, sont bien souvent amenées à évoluer au fil de l'eau en se pérennisant (ainsi de la Tour Eiffel).

Les architectes ne construisent généralement pas pour une durée déterminée. Un bâtiment n'est pas "terminé" à la fin du chantier. Il "commence" sa vie : sa livraison sonne le départ d'un parcours soumis à une obsolescence juridique, technique, économique ou des modes d'usage. Conscients de cette réalité, certains architectes intègrent dès la conception du bâtiment, des caractéristiques structurelles qui faciliteront l'évolution des usages en son sein.

L'architecture modulaire

Les régénérations font partie de la tradition architecturale au Japon. Réponse à cette question de l'évolution, la Nakagin Capsule Tower à Tokyo prend le parti de la modularité. Réalisé en 1972, le bâtiment est une grande structure (en deux tours) sur laquelle viennent se fixer des modules - chaque "capsule" correspond à un appartement. Le système constructif a été conçu pour permettre le remplacement d'une capsule sans toucher au reste ; action qui devait être réalisée tous les 25 ans.

Capsules de la Nakagin Tower

Source : http://bit.ly/1KjgIh9

Témoin de la pensée métaboliste japonaise d'une ville dense, flexible et en croissance, la Capsule Tower constitue une réponse à la question de l'évolution au fil des décennies. Tristement, le bâtiment mal entretenu est depuis quelques années menacé de démolition. Aucune des capsules n'a été remplacée depuis 1972. Face à ce constat, l'architecte, Kurokawa (décédé depuis), avait proposé de suivre son idée originale : conserver la structure et remplacer les capsules par de nouveaux modules, plus adaptés aux modes de vie d'aujourd'hui. Cette solution a été soutenue par des associations d'architecture mais la fragilité actuelle de la structure et le gain économique qu'amènerait une nouvelle opération sur ce site pèsent sur la balance, laissant l'avenir du bâtiment en suspens.

Le sort de la Nakagin Capsule Tower permet de poser un autre regard sur les architectures pensées pour évoluer. La meilleure des anticipations reste toujours confrontée à la rigidité intrinsèque de l'exploitation du bâti. L'écart entre la pensée et l'usage de cet exemple convoque la modestie : des solutions peuvent être proposées, leur application n'est pas garantie.

L'architecture neutre

La neutralité se propose comme une autre réponse aux architectures évolutives. Un bâtiment pensé comme une grille, qui peut accueillir des activités et usages variés. Illustration. Les tours de Manhattan proposent des plateaux "typiques", répétés presque à l'infini. L'indéfinition de ces plans permet au bâtiment d'atteindre une certaine abstraction : il devient un fond, une toile sur laquelle peuvent se réaliser toutes les fonctions, tous les usages.

Condition finale ou "degré zéro" de l'architecture ? Le sujet sera développé dans un billet à venir.

Les 36 étages de l'Equitable Building, à Manhattan

Source : http://bit.ly/1Qbv4HV

Un retour en force multi-acteurs

La mairie de Paris recherche aujourd'hui, dans le cadre de "Réinventer Paris", des bâtiments " pluriels, mutables et mutualisables ". Et les architectes qui répondent à cet "appel à projets urbains innovants" ont intégré ces considérations dans la conception de leurs projets : "en tant qu'architecte, il me faut admettre que le bâtiment que je livre pourra potentiellement être utilisé à contre-emploi de ce que j'ai prévu. Et ça, le bâtiment doit être en capacité de l'encaisser" ( interview d'Emmanuel Combarel, architecte). Le positionnement d'un acteur public sur le sujet de l'évolutivité en architecture s'inscrit dans la logique - différente des investisseurs privés -, de collectivités présentes sur le long terme dans la fabrication de la ville. Elles s'inscrivent nécessairement dans une recherche de qualité et de durabilité. Ces exigences constituent un gage de résilience. Les bascules des besoins aujourd'hui entre logements et bureaux en témoignent. Le développement des "tiers-lieux" illustre cette évolution des modes d'habiter et de travailler et leurs conséquences spatiales.

De fait, la filière immobilière et de la construction se saisit également du sujet : le caractère mutable ou évolutif des bâtiments devient un critère du cahier des charges de certains acteurs majeurs du secteur. Bouygues Construction travaille actuellement sur le projet Office Sweet Home, un bâtiment mixte bureaux/logements : l'architecture permettra de passer d'un programme à l'autre, ou de juxtaposer les deux fonctions, sans modifications lourdes. Ces changements devraient être facilités par des hauteurs sous plafond et des planchers techniques satisfaisant les contraintes de chaque activité. Il faut y ajouter dès la conception, un travail sur les classifications du bâtiment et ses normes techniques et juridiques afférentes.

L'intégration de l'évolutivité pose aux promoteurs immobiliers la question du modèle de commercialisation. La complexité de l'exercice et notamment la traduction architecturale des normes juridiques, complique les équilibres financiers et les étale dans le temps. La pertinence de tels projets, du point de vue du maître d'ouvrage, peut ainsi être questionnée lorsque celui n'a pas vocation à rester propriétaire du bâtiment.

L'intégration d'un potentiel de mutabilité peut néanmoins trouver des avantages immédiats, notamment celui de permettre une évolution rapide du bâtiment lors des phases de conception et de commercialisation, pour adapter celui-ci à la demande. Les différents bâtiments de l'opération 3 Black Swans d'Icade à Strasbourg, conçus pour accueillir un programme mixte (bureaux et logements) dans un bâtiment « générique », ont finalement été entièrement commercialisés en logements.

Les tours du projet 3 Black Swans : logement, hôtel, bureaux et commerces

Source : http://3blackswans.icade-immobilier-neuf.com

Choisi à l'issue d'un concours lancé par Icade en partenariat avec la Ville de Strasbourg et la SERS (société d'aménagement et d'équipement de la région de Strasbourg), le projet 3 Black Swans a été apprécié pour sa " grande souplesse dans les différentes fonctionnalités des bâtiments " ; alors qu'Icade n'a pas insisté sur la réversibilité dans la communication commerciale de son projet. Le promoteur a plutôt fait le choix de valoriser, auprès du grand public, la souplesse d'aménagement des plateaux ( facilité du recloisonnement par la réduction du nombre de murs porteurs). Un argument qui séduit à l'heure où les modes de vie évoluent rapidement.

L'évolution des bâtiments dans la durée n'attend donc pas de réponse architecturale unique. L'enjeu pourrait être d'intégrer cette notion comme un véritable moteur du processus de conception, à l'heure où la résilience et l'évolution des modes de vie remettent ces principes sur le devant de la scène et justifient de plus en plus leur intégration dès la conception, que le projet soit ou non initié par des acteurs publics.

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