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L'urbain joue des ressources offertes par la ville distendue, l'offre de déplacements, les opportunités numériques : il les combine et devient l'Homme agile.
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Homme agile et aires mobiles

L'urbain joue des ressources offertes par la ville distendue, l'offre de déplacements, qui se multiplie, les opportunités numériques... Il les combine. Il devient un « homme agile » par nécessité, par capacité et par commodité. Ce faisant, il produit un kaléidoscope d'échelles territoriales, de temporalités et d'activités qui se multiplient et s'entremêlent. Et c'est aujourd'hui au tour des territoires de devenir « agiles ».

Cet article a été produit pour l'Institut d'Aménagement et d'Urbanisme d'Ile-de-France et publié dans Les Cahiers , n°172 : Coupes et découpes territoriales.

Il est disponible ici au téléchargement.

Chacun traverse des espaces qui définissent le social. On y échange et on y cohabite. On y bouge pour travailler, faire ses courses, aller à la gym, au cinéma, chez des amis, etc. Ce faisant, se trace une zone mouvante qui intrigue l'administration, les staticiciens, les opérateurs de transport ou les enseignes de distribution autant que les géographes ou les sociologues. Définir le territoire du vécu et de ses ressources (une aire de vie), c'est mettre d'aplomb sur un plan spatial les pratiques des mobilités, des temporalités et des activités et leur fixer un contour pour y ajuster une gouvernance. Rude exercice quand les uns et les autres se sont évadés depuis belle lurette des berges qui les cantonnaient dans des cadres séculaires. Objectif incertain quand les éparpillements des azimuts et les transgressions des frontières s'érigent en règles. Mission problématique quand le numérique efface le trait administratif de la carte de la République pour élargir les horizons de nos vies.

Dans ce contexte de territoire diffus, l'espace-temps du social est-il réductible à un bassin clos ? La transformation des transports converge avec celle des architectures du quotidien, l'irruption d'internet et l'héritage de l'étalement urbain pour bouleverser les pratiques d'accessibilité et signifier des périmètres de vie totalement chamboulés. Face à la déliquescence des marqueurs spatiaux traditionnels, ne devons-nous pas bousculer nos concepts mêmes ? Ne faut-il pas chercher d'autres repères ?

 

La ville distendue a conduit à une urbanisation accélérée et à un étirement parfois insoutenable des distances entre le domicile et les ressources urbaines; et au premier chef le travail. Cette extension continue conduit à ouvrir l'acception traditionnelle de proximités centrées sur le domicile (le quartier) pour produire d'autres "proximités" dispersées sur les parcours du quotidien. Le bassin de vie aurait-il plusieurs centres, à moins que ces ancrages n'en soient des jalons ?

Dans le même temps, l'offre de déplacement n'a cessé de s'enrichir. La conjugaison habile des modes particuliers et collectifs de transport s'enrichit maintenant des offres en partage pour définir des mobilités encore plus flexibles. Le voyageur joue désormais d'une gamme relativement bien articulée - de la proximité à la longue distance -, prenant acte des portées très variables des déplacements. Le bassin hébergerait des vies à multiples échelles ? La trame des bassins serait-elle à géométrie variable ?

Ce faisant, le territoire se structure en lignes de déplacement et en réseaux de noeuds qui agrègent des usages urbains autour des articulations des transports. Les bassins se liraient-ils plutôt en lignes et hubs ?

L'espace numérique change la donne de l'espace physique, sans le dissoudre

La vie numérique s'est imposée comme une dimension intégrative de l'urbain et du social. Sa massification change la donne de l'espace sans le dissoudre pour autant. Le "territoire des liens" n'a que faire des limites spatiales. Ainsi, l'habitant est amené à s'affranchir du transport par le truchement de ses services. Les pratiques de quotidien à distance (travail mobile, commerce à distance, télésanté, téléformation, etc.) impactent peu à peu les organisations individuelles et collectives. Les offres urbaines s'adaptent à cette demande de multifonctionnalité, au point de fabriquer un oxymore, la "station de mobilité" - on s'y déplace pour ne pas bouger -, ou un néologisme, le "tiers-lieu" - ni domicile du ménage, ni siège officiel du travail. Quelle place ces lieux communs, qui ont surgi spontanément ces dernières années, occuperont-ils dans la structuration de nos aires de vie ?

Jadis, le temps de parcours à pied définissait la paroisse. Le temps comme les déplacement sont forcément de la partie pour définir l'aire de vie. Le carcan des rythmes récurrents et collectifs de la ville et la rigidité des activités cloisonnées s'estompent. Le travailleur s'engage dans une construction des temporalités adaptées à ses besoins et aux contingences de l'emploi. Se formate alors un autre bassin où se brassent des activités hier séparées. Multifonctionnalité et multiactivité sont à l'oeuvre et se répondent. Le travail est partout. Cette labilité fait exploser l'ambition d'une réduction du bassin à la géographie.

L'urbain est devenu un « homme agile »

L'urbain - nous devenons tous des urbains, ne cesse-t-on de nous répéter -, joue de ces ressources. Il les combine. Il devient un homme agile par nécessité, par capacité et par commodité. Chronos en a fait la démonstration à l'occasion d'une étude réalisée sur les travailleurs et leurs pratiques du numérique. On présume que ces agilités - nous parlons là de capital spatial, temporel et relationnel -, activées dans les occurrences de travail se déclinent à l'identique dans d'autres activités du quotidien. En regard, que seraient les agilités d'un bassin de vie ?

Dans ce contexte, l'urbanité ne perd pas ses droits mais se reformule à l'aune d'un complexe inédit reliant lieux, lignes et liens de la ville. Autrement dit, la conjugaison des nouveaux espaces, des mobilités complexes, des échanges de proximités et des connexions à distance renvoie à d'autres attachements individuels et collectifs aux territoires.

Un kaléidoscope d'échelles territoriales, de temporalités et d'activités

Comment dès lors penser les "bassins de vie" ? Résumons. Nous sommes face à un kaléidoscope d'échelles territoriales, de temporalités et d'activités. On assiste à leur multiplication en même temps qu'à leurs entremêlements. Même si ces évolutions sont loin d'être universelles et également partagées, même si la prégnance du local reste prépondérante, le mouvement de désagrégation des aires de vie d'hier est en marche. De fait, ces mobilités éclectiques et leurs agilités retentissent forcément sur les notions d'accessibilité, d'éditorialisation de la ville et d'échanges urbains. L'agrégation sociale reste d'abord spatiale, mais dans quelle géographie ? Faut-il penser "limites territoriales" quand les expériences du territoires réinterrogent le loin et le proche, l'immédiat et le décalé. L'architecture diffuse du quotidien et la pratique dispersée de ses espaces forcent à repenser la notion même de découpage territorial [2] . D'ailleurs, doit-on rester sur un concept de divisions exclusives les unes des autres face à ces multiplications de recouvrements ? Faut-il entreprendre une taxonomie du désordre ou balayer devant nos portes pour définir des règles en rupture ?

Faire métropole, aujourd'hui, c'est accepter des appartenances multiples, à toutes les échelles

Les périmètres qui ont structuré les vies de générations et organisé les collectifs autour de l'église (la paroisse) puis de l'école et la mairie (la commune) s'avèrent obsolètes devant la voiture, le mobile et l'Internet. L'urbanisation généralisée fait alors voler en éclat l'architecture hiérarchique des quartiers, communes, canton, département, région. C'est bien pour cela que la Datar avait imaginé il y a une dizaine d'années la notion de bassin de vie. L'agglomération même n'acte plus une réalité de comportement. Elle reflète une identité diluée, elle rappelle la continuité de construction urbaine qui en est son principe et elle rend compte au mieux d'un territoire de gestion et de gouvernance. Pour autant, l'agglomération, la communauté urbaine ou la métropole ne sont que des tentatives plus ou moins récentes pour endiguer les débordements urbains. Il reste que leur découpe ne se confond pas avec les bassins de vie de ceux qui la parcourent au quotidien.

Dans un chantier auquel Chronos a contribué, nous avions conclu que "Faire métropole, aujourd'hui, c'est accepter des appartenances multiples, à toutes les échelles." C'est aussi admettre que les rythmes se désolidarisent et que des activités se superposent. L'exercice de définition de ce chaos est tout sauf simple pour nos esprits forgés à la rationalité. En tout cas, ce territoire complexe n'est pas réductible à un bassin de vie circonscrit. Les découpages territoriaux ont perdu le sens du vivre ensemble et n'ont pas acquis celui du gouverner ensemble. L'urbaniste Jean-Marc Offner [4] a cette formule cruelle : "Notre cerveau spatial s'est figé", tandis que le géographe Michel Lussault [5] confirme cet autre regard : "Il importe que nous redonnions à la question de la cohabitation, à toutes les échelles, une place centrale."

Pendant ce temps, les partisans d'une métropole polycentrique s'affrontent à ceux d'une métropole intégrée. Ce n'est pas tant la gouvernance - confédérée ou centralisée - qui est en cause que l'absence de prise en compte des échelles multiples. Les territoires aussi doivent être agiles.

 

[2] CityMetric - What is a city, anyway?

[4] La pensée urbaine en panne , Les Echos, aout 2014.

[5] Forum Vies Mobiles - Quels effets de l'accélération des rythmes sociaux ? Mars 2014.

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