Les déplacements des femmes ont leur spécificités propres, dues en partie à une répartition genrée des rôles dans les sphères professionnelles et domestiques.
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Femmes et mobilité(s) : faire mieux que les wagons réservés

Trajets plus courts, plus fréquents et chaînés, souvent réalisés en dehors des heures de pointe : les déplacements des femmes ont leur caractéristiques propres, qui sont dues en partie à une répartition genrée (drôle d'adjectif !) des rôles dans les sphères professionnelles et domestiques. Même si elle s'exprime à des degrés différents, on observe cette situation aussi bien dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. Dans ces derniers, les hommes ont un accès prioritaire à la voiture, tandis que les femmes dépendent davantage de la marche ou des transports publics. Elles réalisent donc des trajets plus complexes, à des vitesses plus lentes. En Angleterre, Transport for London a mesuré que les femmes réalisent 7 % de trajets en plus que les hommes, mais que la distance de ces trajets est plus courte (- 11 %).

Si la question des pratiques différenciées de déplacements en transports publics et la question de l'insécurité dans les transports ont fait l'objet de nombreuses recherches, d'autres thèmes restent peu explorés : celui du rapport des femmes aux nouvelles mobilités et celui de la place des femmes dans les instances de décision dans le secteur de la mobilité. Ce dossier revient sur les dernières recherches en la matière et explore les pistes proposées par les acteurs des mobilités.

Au-delà de la question de l'insécurité

La mobilité des femmes pose question. D'ailleurs la Banque Mondiale l'a bien compris : en lançant le volet "Transport & Gender ", l'institution considère que le transport est un levier essentiel pour accélerer l'émancipation des femmes dans les pays émergents, et leur entrée sur le marché du travail. En Ouganda, le quasi monopole des hommes sur la voiture rend les femmes dépendantes des transports publics, et la réalisation de nombreux petits trajets dans une même journée grève leur budget transport, qui représente jusqu'à 29 % de leur revenus (Sources : World Bank 1 et 2 ). Pour autant, cette question de l'inégalité face aux transports n'est pas qu'un problème spécifique aux pays en développement : les enquêtes menées en Occident semblent indiquer les mêmes divergences, même si le problème est moins aiguë. A Londres, une femme ayant un enfant scolarisé en primaire réalise 23 % de trajets en plus qu'un homme dans la même situation : la problématique de la "double journée" est donc également visible dans leur mobilité.

Souvent et assez étrangement, les réponses institutionnelles à ce constat tourne autour de l'amélioration de la sécurité pour les femmes dans les transports, avec l'idée de faciliter leurs trajets... ce qui ne résout en aucun cas le problème de leur "sur-mobilité" . A Mexico, Tokyo, et Séoul notamment, certains wagons sont réservées aux femmes afin de prévenir les agressions sexuelles perpétrées par les hommes. Londres réfléchit également à introduire cette mesure dans son réseau de métro.

Comment dépasser cette approche du genre dans les transports ? Et quelles sont les solutions innovantes proposées par les opérateurs afin de remédier aux inégalités ?

© Antonia Ruffin - En attendant la prochaine station...  Ligne TGM (Tunis - Goulette - Marsa), Tunisie, Juillet 2013

Nouvelles mobilités, modes actifs : quels enseignements ?

La plupart des approches du genre dans les mobilités s'intéressent aux transports publics (trains, métro, bus). La question du genre et des nouvelles mobilités, de même que les liens entre le genre et la pratique des modes actifs, reste peu explorée. Chronos a mené avec l'ObSoCo une étude sur les mobilités émergentes auprès d'un échantillon de 4.000 individus représentatifs de la population française âgée de 18 à 75 ans, afin de comprendre les pratiques et les perceptions en termes de mobilités partagées, de multimodalité, d'outils numériques, de travail à distance ... Résultats : certains outils sont moins appropriés par les femmes que par les hommes. Ainsi 5 % des femmes déclarent louer leur voiture par l'intermédiaire d'un site spécialisé de location entre particuliers, le double chez les hommes et Autolib' n'est activé à Paris que pour un tiers par les femmes ( Autolib Métropole ).

Quant aux modes actifs, les études existantes montrent aussi que le vélo est moins pratiqué par les femmes que par les hommes. Selon la Bike League , seul un quart des trajets en vélo aux Etats-Unis étaient réalisés par des femmes en 2009. De la même manière, une étude menée à Calgary (Canada) en 2010 a montré que 75 % des cyclistes étaient des hommes sur les trajets domicile-travail. Selon un comptage effectué à Lima en 1999, seulement 2 % des cyclistes étaient de sexe féminin.

La plupart des études réalisées pointent la raison suivante : le sentiment d'insécurité est plus fort chez les femmes que chez les hommes en l'absence d'infrastructure cyclable appropriée. Mais le manque de temps, la responsabilité des tâches ménagères et des enfants rendent également la pratique du vélo plus compliquée, ou du moins perçue comme trop chronophage ... même si les choses sont en train de changer !

© Caroline de Francqueville - Transport collectif ? Copenhague, septembre 2011

Féminiser les métiers de la mobilité ?

Au-delà du rapport des femmes à la mobilité, il semble nécessaire de réfléchir à leur place dans les instances de décision relatives à la mobilité. En France en 2011, les femmes occupaient 25 % des postes de prise de décision chez les opérateurs de transport. Dans l'Union Européenne, les femmes représentent 25 % de la main d'oeuvre globale du secteur des transports. Ce déséquilibre est facilement repérable dans les évènements publics relatifs à la mobilité.

Les instances de décision relatives à la mobilité sont encore largement à dominante masculine. Yves Raibaud , chercheur au CNRS, analysait par exemple le déroulement du "Grenelle des mobilités" organisé à Bordeaux en 2011, réunissant des experts du sujet. 75 % des participants étaient des hommes, mais 100 % des experts intervenants extérieurs était de sexe masculin. Enfin, les hommes occupaient 90 % du temps de parole. (Mais là encore, est-ce une spécificité du secteur des mobilités ?)

Le constat est posé : hommes et femmes ont des pratiques de mobilité non seulement différentes, mais inégales. Les femmes ont des trajets plus complexes et plus coûteux, réalisés dans des conditions plus difficiles (transports plus lents, sentiment d'insécurité). Certaines autorités de transports et opérateurs en ont pris conscience, et travaillent à attirer les femmes vers les transports collectifs, et à optimiser les déplacements de celles qui les utilisent déjà.

Dès lors, quelles actions peuvent proposer les opérateurs de mobilité ?

Le sentiment d'insécurité est réel dans les transports publics, mais la perception dépasse la réalité. Une étude menée par l'IAU IDF montre qu'à profil identique, les femmes ont deux à trois fois plus de risques d'avoir peur. Une étude menée par le Mineta Transportation Institute a montré que certains environnements étaient particulièrement anxiogènes : les espaces de transport peu éclairés, peu fréquentés et mal rénovés.

Mais il s'agit aussi de s'intéresser à la chaîne de déplacements dans son ensemble : les derniers mètres qui séparent l'arrêt de transport et le domicile peuvent, la nuit, être les plus anxiogènes. A Brasilia , les femmes peuvent exiger que le bus s'arrête entre deux arrêts pour leur permettre de réduire le temps de marche jusqu'au domicile, après 10 heures du soir. La prévention est aussi un dispositif essentiel. L'opérateur des transports de Boston a ainsi lancé une campagne pour lutter contre les attouchements dans le métro, en privilégiant une approche "neutre" du genre : hommes et femmes peuvent tous deux être concernés !

Source : MBTA

Enfin, l'offre de mobilité peut à la fois être améliorée et mieux communiquée auprès des femmes. La structure tarifaire est un levier important pour l'accès des femmes à l'offre de mobilité. Les dispositifs telles que le post-paiement ou les tickets multi-trajets sont particulièrement pertinents pour les trajets courts, irréguliers et multiples.

Les femmes qui rencontrent le plus de problèmes dans leur mobilité quotidienne sont encore celles qui disposent de peu de ressources pour profiter de l'offre de mobilité. La fédération des maisons de quartier de Saint-Nazaire propose par exemple des formations à la mobilité de base spécialement destinées aux femmes immigrées : il s'agit d'apprendre à s'orienter dans la ville, à déchiffrer les plans et cartes de transports en commun, elles apprennent également à faire du vélo.

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