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Leviers de succès et écueils de l'approche individualisée de l'énergie : entretien avec Raquel Bohn Bertoldo, chercheuse en psychologie sociale.
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Entretien avec Raquel Bohn Bertoldo, chercheuse en psychologie sociale

Alors que la première phase d'installation des compteurs Linky va démarrer à l'automne 2015, quels sont les leviers de succès et les écueils de leur appropriation par les usagers ? C'est pour répondre à cette question qu'ERDF a missionné la chercheuse en psychologie sociale à l'université d'Aix-Marseille, Raquel Bohn Bertoldo. A travers les discours des premiers usagers, équipés en 2010, elle a analysé les enjeux de la construction de normes sociales partagées sur la question énergétique et l'échec d'une approche purement individualisée de la relation à l'énergie.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la question énergétique ?

De nombreux programmes européens se sont montés pour inciter les consommateurs à adopter des comportements moins énergivores. Nous avons analysé certains de ces dispositifs pour essayer de comprendre le décalage entre la règlementation ou l'incitation et la réception par les gens, qui n'y adhérent pas. Dans le cas de la France, nous avons choisi de travailler sur les compteurs « linky », à la demande d'ERDF. Nous avons donc organisé des « focus group » réguliers avec les premiers usagers de Linky, à Château Renault, près de Lyon, alors que leur compteur était installé depuis un an environ.

Compteur Linky. © L'énergie en questions

Quels défauts du dispositif ces discussions ont-elles permis de faire émerger ?

Un aspect essentiel a été soulevé, qui semble assez évident. Le compteur est souvent placé à l'extérieur de chez les gens et a été installé, parfois en leur absence, sans qu'aucune « initiation » ne leur soit délivrée par un technicien d'EDF. Or, c'est un moment stratégique. Du coup, les gens avaient l'impression que ce dispositif n'était pas là pour les aider, mais pour faciliter la vie d'EDF. Il serait intéressant de coupler les nouveaux compteurs électriques avec des IHD ( in-home displays ou affichage à l'intérieur de la maison), des outils qui se sont montrés très intéressants dans leur capacité de « feedback » instantané sur la consommation, ce qui peut parfois réduire la consommation d'énergie. Par exemple, un simple rappel par un message visible, là où, souvent, les compteurs sont cachés et donc oubliés, nous ferait penser à réduire la durée ou l'intensité d'utilisation du matériel à haute consommation d'énergie.

Est-ce parce qu'il n'existe pas de « culture de l'énergie », au sens d'une conscience du coût économique et environnemental, qui serait le socle de ces changements de pratiques ?

Il y a tout un système d'habitude en effet, qu'il faut détricoter. On se rend compte qu'il y a d'abord des problèmes très terre à terre, d'adaptation au quotidien des individus. Par exemple : « J'ai des enfants, j'arrive chez moi le soir fatigué, où l'effort de contrôle de ma consommation énergétique trouve-t-il sa place ? » Parmi les habitudes les plus énergivores, il y a la consommation en veille. Pour la limiter, nous sommes arrivés avec les focus groups à une solution très simple : acheter une multiprise qui permet de tout allumer et éteindre à la fois. Pourtant certains résistent et argumentent en disant que les appareils sont conçus pour rester en veille et qu'on va réduire leur durée de vie. C'est intéressant d'avoir trouvé ces différents points de vue et dynamiques de raisonnement au sein des groupes de discussion, car la psychologie sociale analyse les raisonnements collectifs et la façon dont ils s'actualisent dans le quotidien des gens. Cette étude nous a permis d'identifier certains arguments qui, partagés au niveau social, expliquent les prises de décision individuelles ou à l'échelle des foyers et par extension l'échec de dispositifs déployés sans accompagnement susceptible de créer l'adhésion des usagers.

© Julie Rieg, Montreal, 2009

 

Quels arguments vous apparaissent structurants chez les usagers pour expliquer leur attitude vis-à-vis des économies d'énergie ?

Pour résumer, il y avait deux niveaux de remise en question du dispositif pesant sur l'individu : Qu'est-ce que je peux faire si mon voisin ne fait rien ? Pourquoi agir si les pouvoirs publics ne le font pas alors qu'ils ont infiniment plus de moyens d'action ? On entendait ainsi des arguments du type : « Ma consommation privée est trop minime pour être prise en compte par le collectif, je ne peux rien en tant qu'individu », ce qui fournissait une justification pour ne rien faire. Les échelles de consommation étaient le critère du partage de la responsabilité entre le citoyen individuel d'un côté et le gouvernement de l'autre.  C'est à l'Etat qu'incombe la charge du contrôle des nouvelles technologies pour éviter le gaspillage d'électricité, de réglementer la consommation électrique en veille, etc. A l'échelle individuelle, les gens se sentent dotés de très peu de pouvoir.

Néanmoins, ce qui est intéressant, c'est qu'un troisième niveau a émergé autour du modèle de consommation occidental individualiste. Cela partait d'une question très prosaïque d'ERDF sur des solutions pour faire baisser la consommation en heures de pointe. Les gens se sont mis spontanément à esquisser un modèle énergétique plus collectiviste, inspiré des pays nordiques.

Quelle forme a pris cette critique du modèle énergétique « individualiste » ?

Le point de départ était de réfléchir à des solutions d'étalement de la consommation énergétique à des heures où tout le monde fait la même chose : préparer le repas, chauffer sa maison, etc. Le constat a émergé rapidement que chacun a des choses chez soi qui pourraient servir à tout le monde et qu'à l'échelle d'un immeuble par exemple, il y a beaucoup de redondances liées au fait que la vie quotidienne est pensée de façon très individualisée. Cette réflexion sur la mutualisation a par exemple fait naître l'idée de repas collectifs, de cuisines partagées, etc.

Au-delà des difficultés d'intégration dans la vie quotidienne, y avait-il des oppositions de principe aux « smarts meters » ? Par exemple face au principe de la collecte de données relevant de la vie privée, à travers la mesure de leurs consommations énergétiques ?

Les participants n'ont pas mentionné ce type de préoccupation directement et on retrouve ce constat dans d'autres études, notamment sur les barrières à l'adoption des « smart homes » en Angleterre. (Balta-Ozkan et al., 2013). Les participants ne voient pas l'information recueillie sur eux via les « smart homes » comme significativement différente de celle que les supermarchés ont sur leurs habitudes et préférences d'achat. Par contre, cette question de ce qui relève du domaine privé ou pas intéresse beaucoup plus les acteurs politiques. Je pense que ce décalage est lié au niveau à partir duquel on comprend les enjeux. Dans leur vie quotidienne, pressés par des contraintes, les gens ont pleins d'autres problèmes ou besoins en tête que celui de l'accès à leurs données personnelles.

Avec Linky, la consommation n'est pas encore contrôlable à l'échelle de chaque appareil - sauf si on achète des outils technologiques disponibles permettant de le faire. C'est peut-être aussi pour cela que la question de l'accès au détail des pratiques ne se pose pas encore. On y arrivera dans le futur. J'ai participé d'un projet-pilote à Lisbonne où l'on avait accès à toutes les informations sur notre consommation personnelle, à l'échelle des différents appareils, par un IHD et une plateforme en ligne permettant aussi de les contrôler à distance.

La mesure individuelle de la consommation énergétique, cela a donné, aux Etats-Unis notamment, des programmes de mise en concurrence des usagers pour inciter à faire mieux que son voisin. Mais à Dubuque par exemple, on a constaté des effets pervers du système parce que les bons élèves relâchent l'effort. Que pensez-vous de ces méthodes ?

C'est un phénomène observé souvent en psychologie sociale, « l'effet boomerang ». En Californie, une entreprise appelée Opower s'est inspirée des études sur le pouvoir des normes sociales pour offrir des services permettant de réduire la consommation d'électricité. Le pouvoir des normes sociales, surtout des normes descriptives, est de proposer un cadre de comportement « idéal » dans un contexte donné : ce qu'il est normal de faire. Cette norme peut  faire sentir à des gens qui consomment trop et qui n'en ont pas conscience - la consommation d'énergie restant quelque chose de privé - qu'elles sont hors-norme. Des études démontrent que l'information sur « ce que les autres font » est beaucoup plus efficace que des messages pro-environnementaux. Cette entreprise communique aux usagers ce qui est considéré comme l' « idéal », c'est à dire la consommation moyenne de leur quartier. Chaque facture est accompagnée d'un smiley ou d'un bonhomme triste.  Si on consomme plus que cette moyenne, on reçoit un rappel sur la norme qu'on est en train de briser, via le bonhomme triste. Et pour éviter les effets boomerangs auprès de ceux qui sont déjà en dessous de la norme, un smiley s'affiche pour souligner que briser la norme si c'est pour être plus vertueux, c'est bien !

Ce type de service destiné aux fournisseurs d'électricité a été conçu à partir de recherches en psychologie sociale et environnementale (e.g. Cialdini, 2003). Ce qui est intéressant c'est que ce champ de recherche est mobilisé pour rappeler aux individus qu'ils sont moralement responsables. Or j'ai consacré mon  doctorat à la question des normes formelles, celles que le gouvernement signe et ensuite qu'il doit mettre en oeuvre dans la société. Car on ne peut pas se limiter à l'échelle individuelle sur ces enjeux. Il faut regarder le rôle transformateur des lois et des institutions.

On parle beaucoup des modèles de coopératives citoyennes de production énergétique comme d'outils de la transition énergétique et de modèles de l'implication des usagers. Qu'en pensez-vous ?

Les gens impliqués dans ces projets ont une autre appropriation de leur rôle en tant que consommateur et de fait, occupent une toute autre place dans le système électro-producteur sur lequel ils ont un pouvoir d'action réel. Ils sont aussi bien mieux informés (e.g. Goulden et al., 2014). Je n'ai pas travaillé dessus spécifiquement mais ce sont des dispositifs dans lesquels il y a des idées à puiser.

Balta-Ozkan, N., Davidson, R., Bicket, M., & Whitmarsh, L. (2013). Social barriers to the adoption of smart homes. Energy Policy , 63 , 363-374. doi:10.1016/j.enpol.2013.08.043

Cialdini, R. (2003). Crafting normative messages to protect the environment. Current Directions in Psychological Science , 12 (4), 105-109.

Goulden, M., Bedwell, B., Rennick-Egglestone, S., Rodden, T., & Spence, A. (2014). Smart grids, smart users? the role of the user in demand side management. Energy Research and Social Science , 2 , 21-29. doi:10.1016/j.erss.2014.04.008

 

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