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Si le digital est sans conteste au cœur des villes intelligentes, il n'y a pas de consensus sur leur cadre de référence. Bruno Marzloff décrypte le phénomène.
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De quoi la smart city est-elle le nom ?

Il n'y a pas de consensus sur le cadre de référence des villes intelligentes, observe Francis Pisani[1] qui a consacré récemment un ouvrage au sujet. Sans conteste, le digital en est au coeur. Mais sa vague, soulevant controverses sur controverses, est loin d'épuiser la réponse à la ville. Raison de plus pour explorer le sujet.

Ville Cyborg/Datapolis vs. Ville créative/Participolis ?

Numérique ? Digital ? Dans la bataille des adjectifs redondants, quelqu'un proposa un jour malicieusement de qualifier le "digital" comme ce qui agit avec les doigts (c'est l'étymologie !), manière de remettre les individus, l'activation de leurs claviers numériques, leurs expertises d'usage et parfois leur implication citoyenne au centre du jeu. Le mobile est le point d'appui "d'agilités urbaines"[2] et le vecteur de promotion de ses services. Si le poids du numérique est indéniable, au service de quoi, de qui, et de quelle ville se mettent les intelligences ? Et est-ce vraiment le moteur central de la ville ?

Une table ronde récente[3] se penchait justement sur la smart city. D'un côté, la ville cyborg (Antoine Picon soulignait l'évolution de sa perception dont témoignent les trois ouvrages qu'il a consacrés à la smart city[4]), prolongée plus récemment par la datapolis (Francis Pisani), participerait d'une logique d'efficience et d'optimisation des infrastructures, véhicule manifeste de désirs de progrès et de contrôle. Cette ville dominante, suite logique d'un système de gouvernance descendante par les collectivités, serait sous-tendue par l'action d'entreprises, basculant de l'infrastructure à l'infostructure, empruntant la voie cahotique du numérique et des données ; et, faute d'y faire entrer complètement les humains, cette ville en appelle à la rescousse caméras, capteurs, moniteurs et autres "beacons" avant d'y accueillir demain des robots.

En regard, on assisterait à la réaction d'une ville créative. Celle que Francis Pisani appelle la participolis - se nourrissant des néologismes au préfixes de "foule" (crowdsourcing, crowdfunding...) -, jouerait des épaules pour se faire une place et tenterait d'imposer de nouveaux acteurs dans le jeu : les smart citizens et autres citoyens tout court, les réseaux sociaux et les communautés "incarnées". Cette ville éditorialisée[5] serait l'expression d'un désir d'empowerment, d'une volonté d'animer autrement la scène sociale et politique de la ville. Et chacun, autour de la table de souligner l'attente d'un dialogue entre les deux parties, et de se questionner sur où se situerait le curseur. Chacun, et Antoine Picon le premier, de reconnaître que le débat ne se résume à cette tension entre le tropisme mécanique du numérique et une revitalisation sociologique ? Prolongeons le débat !

Au-delà de la smart city et du smart citizen

Dans ces échanges, une petite musique se fit entendre qui éclairait autrement les intelligences de la ville, telles qu'on peut les considérer en 2016. L'analyse ne se dérobe pas à la question centrale du numérique mais considère d'autres angles pour en lire les tenants et les aboutissants. Discutant à la tribune, Jean-Luc Charles est directeur de Samoa, aménageur et développeur d'une vaste friche urbaine au centre de la cité de Nantes, Le quartier de la création. A ce titre, il est praticien de la ville, donc une posture plus engagée que celle des théoriciens. L'urbaniste se met à l'écoute des parties innovantes. Il se fait le témoin et l'écho de leurs développements divers, des questions et des contradictions que leurs actions soulèvent. En rappelant une prémisse que partagent toutes les villes depuis la nuit des temps, la maîtrise des réseaux, il met le doigt sur une dimension clé du numérique. A la maîtrise des réseaux anciens s'ajoute la fibre, la 4G ou le wifi. Mais surtout, les réseaux sociaux font vaciller le jeu d'acteurs et appellent à "reformuler les maîtrises d'ouvrage, d'oeuvre, et d'usage."

Attentif à "la théâtralisation et à l'éditorialisation" que portent les instruments du numérique, à la chorégraphie qui s'esquisse entre les localisations industrielles des entreprises et la vitalité des entités qu'hébergent ces espaces créatifs, Jean-Luc Charles souligne "des processus d'innovation extrêmement difficiles à faire aboutir et des logiques de concertations qui se cherchent". Bref "les grands groupes et la ville sont à l'affût de ce qui se passe dans ces lieux". Les entreprises sont anxieuses de capter la dynamique d'innovation, tandis que les autorités en attendent une revitalisation des tissus urbains, sociaux et économiques. A ce jour, la ville intelligente n'est qu'une ville en puissance, bourrée d'incertitudes. Si chacun s'échine à percer les signaux faibles qui se nichent dans ses nouveaux plis, la messe est loin d'être dite. Voilà qui ramène à plus de mesure et d'humilité. Voila qui pourrait conduire peut-être à plus d'ambitions, et sans doute à des ruptures.

Les trois révolutions de la ville intelligente : le travail, la data et le service

Nous épousons trois convictions qui émergent de ses propos. La première est ce que nous avons appelé dans une tribune pour le Grand Lyon en 2011; la ville servicielle[6]. "Ce qui est en jeu, c'est une économie servicielle", affirme l'aménageur. Et il ajoute - ce qui conduit à la seconde conviction : "Ce qui fait infrastructure aujourd'hui ce sont les infrastructures de collecte des traces. Là est la question infrastructurelle !"

L'urbaniste en vient logiquement à poser "la régie publique des données" comme condition de la ville créative. La question est bien sûr au centre géométrique de la ville intelligente, servicielle et participative. La régie pour ajuster les besoins et attentes de ses divers protagonistes. C'est un thème régalien. C'est une question politique.

Reste un troisième enjeu, le travail. Le Quartier de la création de l'île de Nantes accueille dans ses friches un travail en collectif, prenant des contours inédits. On assiste, dit-il, à "des appropriations éphémères pour accompagner les prises d'initiatives, pour favoriser le prototypage." Bref, l'innovation urbaine, sociale et économique accompagne et s'appuie dans le même temps sur une transformation du travail. Cette révolution-là avait échappé à la définition de la smart city. Sa contribution est pourtant substantielle. En effet, la ville intelligente ne se réduit certainement pas à son appareil numérique.

"Le travail change ! Et la ville ?"

Bruno Marzloff interviendra au prochain "5 à 7" @ClubCVA le 23 mars 2016. S'inscrire..

[1] Francis Pisani, "Voyage dans les villes intelligentes : entre datapolis et participolis." netexplo, 2015.

[2] "Le triomphe des agilités. Une ville agile pour refonder les services urbains." Avril 2013.

[3] "Le numérique changera-t-il la ville?" 24/11/15, animée par Ariella Masboungi. Intervenant Antoine Picon. Vidéos

[4] Antoine Picon a livré trois ouvrages sur la ville intelligente. En 1998, La ville territoire des cyborgs. Editions de L'Imprimeur. En 2013, Smart Cities : Théorie et Critique d'un Idéal Auto-réalisateur. Paris, Editions B2. En 2015, Smart Cities : A Spatialised Intelligence.

[5] Le 5e écran. Les médias dans la ville 2.0. Bruno Marzloff, Fyp 2009.

[6]  2015 "Ville servicielle : quelles transformations pour l'action publique", Bruno Marzloff Millénaire3 , Grand Lyon.

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