Après une journée à Darwin, lieu et écosystème innovant bordelais, Bruno Marzloff revient sur la nécessité de s'adapter au changement du travail à l'urbain.
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Darwin. La théorie de l'évolution, du travail à l'urbain

"On a l'impression de sauver le monde." Même formulé avec une joyeuse ironie, on se dit qu'on ne va pas échapper à l'éco-innovation bashing . Pourtant cette visite d'un jour à Darwin , nous la vivons comme un chapelet d'étonnements à chaque nouvelle zone visitiée, à chaque entretien d'une modestie tranquille de quelques darwiniens.

Darwin est un lieu bizarre, entre biens et lieux communs, à l'écoute des usages de la ville et des mutations du travail et de l'emploi. Dans cette acupuncture, urbaine et professionnelle, bienveillante et agile, on partage le travail et des projets interdisciplinaires, ou encore les ressources et leur maîtrise d'usage, la gouvernance et la civilité aussi, ... sans compter la bonne humeur et les barbecues. Non, ce n'est pas un phalanstère, c'est un lieu de vie. En fait, c'est même une ville en soi, avec une urbanité utopique qui propose son inspiration et ses respirations.

Retour et réflexion, après un jour à Darwin, lieu et éco-système innovant bordelais.

Est-ce qu'une idée de ville peut fonder une société ?

Surgit alors avec force la question de Pascal Picq du Collège de France dans l'ouverture du récent ouvrage " Profession urbaniste *" : "Est-ce qu'une idée de ville peut fonder une société ?". Darwin suggère des bascules de cette idée de ville. Où en est-on des modèles urbain et économique des tiers-lieux ? La question est lancinante. Darwin propose un miroir pour un exercice critique nécessaire à ce moment de floraison prolifique "d'espaces absolument autres" (c'est ainsi que Michel Foucault définissait les hétérotopies).

Darwin fait face aux sublimes façades du 18e siècle, sises de l'autre côté de la Garonne. Elles sont loin, bien en ordre, au-delà du fleuve gonflée des énormes flux de l'hiver. Le soir, les lumières soulignent l'équilibre longiligne de l'historique capitale aquitaine. Seuls les clochers dépassent sur l'horizon. Les berges proches descendent en pente douce vers l'eau boueuse ; sans les quais brutaux qui garnissent la rive d'en face. Déjà l'écologie. Derrière, au Nord, viennent mourir les derniers versants du Massif Central. Ce "lieu commun" - comment l'appeler autrement ? - s'étale aujourd'hui sur 10 000 m2, avant de s'étendre de façon plus conséquente de l'autre côté de la rue, puis d'entreprendre au-delà l'aménagement considérable de la ZAC Bastide Niel par Winy Maas.

Le Magasin général, escale urbaine et de travail

Le lieu est encore dans l'enfance. Il grandit doucement depuis trois ans dans les bâtiments abandonnés d'une caserne promise à la ruine, mais sauvée in extremis du permis de démolir. La rive droite recueillait jusqu'alors la ville ingrate et délaissée, point en impasse du terminus ferroviaire de la ligne d'Orléans, et laissée pour compte aux non bourgeois. Les notables de l'autre bord ne voulaient même pas de pont avant que Napoléon en décide un pour eux. Il fallait bien faire passer les troupes.

Aujourd'hui, la question que se posent les responsables du lieu est, à l'inverse, le risque de "branchitude". Derrière l'hystérisation d'un succès mérité, le bobo guette. Il est là le soir dans l'immense et accueillant restaurant, et il n'a pas tort. Le Magasin général signe l'entrée du village - un immense restaurant, une épicerie, une conciergerie. Il crée l'appel d'air, donne une visibilité à ce village urbain, et sert d'escales quand les salles de réunion sont saturées. Le bus s'arrête devant.

L'assistance à maîtrise d'usage

Le site s'est rempli très vite d'une variété de petites équipes aux vocations de travail bigarrées, dont les thèmes s'éloignent des frénésies digitales de hauts tiers-lieux de Paris. Reste que sur place une "Fabrique digitale" canalise les quelques entités numériques de Darwin. Le "Campement" (l'incubateur de Bordeaux Métropole partage un des bâtiments) pour sa part fait une sélection sévère des candidats à l'hébergement sur des critères issus des économies circulaire et solidaire, et croule sous les demandes. Les gestionnaires ont plus le souci de l'équilibre et du maintien d'une respiration que celui du taux de remplissage.

"Comment vendez-vous vos applications ?", demande-t-on benoîtement à un éditeur indigène qui présente son logiciel de gestion de tâches partagées. La question qui le taraude est autre : "Comment les gens vont travailler ensemble ? Comment se créent les valeurs ?", et ce n'est plus un enjeu d'espace et de localisation, mais d'assistance à maîtrise d'usage via des outils en ligne d'organisation d'un travail éclaté. Dans ces termes, se concentrent l'essentiel des interrogations des acteurs, des animateurs, des visiteurs et des résidents des tiers-lieux en général, mais aussi des acteurs publics, des observateurs et des opérateurs. Le phénomène "tiers-lieux", exploré depuis 2011 par Chronos, se massifie, devient un enjeu urbain. Qu'en fait-on maintenant que chacun peut prendre la mesure du fait social et urbain ? Bien entendu, "travail et emploi", "équilibre privé-professionnel" forment le socle de cette réflexion.

La valeur du "non-usage"

"Mais on ne vend pas les applications. On nous les achète !", finit par répondre le responsable de la start-up. Le principe qui gouverne les start-up est aussi celui de Darwin : laisser l'utilisateur trouver par lui-même la valeur, se convaincre de son bon usage et en tirer profit. Le bénéfice du créateur suit ... ou non. La créativité n'est pas dans l'offre, elle est dans les valeurs de l'usage, voire du "non usage". Car ce dernier n'y échappe pas, même si sa mesure appelle d'autres raisonnements, d'autres indicateurs.

Trois darwiniens veulent investiguer dans un chantier ouvert sur "la valeur du rivage". En l'occurrence, la démonstration se fera sur l'Île Nouvelle, propriété du Conservatoire du littoral, un peu plus haut dans l'estuaire. La scénographie d'un architecte, les concepts d'un autre sous la houlette d'un économiste "bio-divers" produiront-ils des conclusions neuves ? On croît rêver ? Non, ils refont l'économie en considérant les valeurs de la nature et flingue le PIB au passage.

Une escale de l'urbain

Tout ne tourne pas autour de l'urbain. Des événements élargissent l'audience du lieu et son attractivité. Il y a bien un skate parc public chez les gens d'en face sur les quais, pas loin de la majestueuse Porte de Bourgogne, mais il est à l'air libre. Pour skater en couvert, traverser le pont. Trois structures invraisemblables sont le siège des glisses improbables des skateurs. L'immense hangar de Darwin qui les héberge accueille aussi des ateliers de réparation vélo, de musique, de sport, etc. Le responsable du lieu parle de "transgressions positives" (les limites administratives que l'autorité vous enjoint de ne pas franchir - en l'occurrence il n'y pas de droit d'occupation certifiés sur certains de ces espaces -, mais qu'elle vous laisse dépasser en fermant les yeux). Créer, c'est aussi jouer avec les marges, c'est mesurer juqu'où ne pas aller.

La Ressourcerie et ses récups

Les hangars stockent aussi les objets et matériaux récupérés dont le bazar masque un gisement de ressources solvables. Ici, on ne jette pas, car les matériaux ont plusieurs vies. Les aires de stockage abondent, formant un joli foutoir où les maquettes du projet urbain local de Winy Maas voisinent avec des palettes et des canapés abandonnés. Bureau baroque, un autre hôte de ces lieux, développe la philosophie de la 'Ressourcerie". Ce bureau d'architectes peu conventionnel, fournit au site les mobiliers dont la façon "récup" forme une unité au fil des espaces de travail, des ateliers et du restaurant. Pourtant, "pas facile de maintenir le cap de ces exigences écologiques quand tout est à inventer, et qu'il faut faire partager des comportements inédits." Le Bureau baroque approche l'équilibre économique, et l'atteindra quand sera résolue la maîtrise des matières premières recyclées, et après l'acquisition d'incontournables machines. Les réflexes de l'écosystème s'installent. L'architecte abandonne l'entretien, remet ses gants et va vider son camion de portes, coffres et autres bois récupérés dans une administration qui déménage.

 

Des villes et des hommes

L'autarcie circulaire et solidaire est au programme. L'esprit se prolonge dans le recyclage de 80% des déchets et leurs 20 valorisations différentes. Un projet, en cours de finalisation, va transformer en données intelligibles les mesures des pratiques soutenables des usagers et riverains du site, pour un partage de connaissances. Une application en ligne de mire ? Pourquoi pas ? On fertilise le sol des déchets organiques - des artichaux poussent aux portes du bâtiment -, comme on fertilise les projets. La métaphore n'est pas loin non plus du cliché ! Les darwiniens assument. En fait, la sérenpidité, il y a des lieux pour ça ! Darwin en est la démonstration depuis sa conception lors du concours de la Capitale européenne de la culture (et malgré l'échec de Bordeaux), jusque dans la génération spontanée de projets qui éclosent au sein de ce creuset. L'alchimie est à l'oeuvre qui brasse "une ville et des hommes" (par ailleurs nom d'une des structures hébergées). Mais l'alchimie, ça se travaille. Par exemple, via la maïeutique du barbecue. Mais pas que... Des "network boosters" se mettent en place autour de thématiques ou de formations. Une manière de rappeler - "qu'avant d'être un mot ou un lieu, "coworking" est un verbe" ( Christiaan Weiler , citant Dusty Reagan. Christiaan est aussi partie prenante d'une étude européenne "Origin of Spaces" sur les lieux communs), avec ce que cela implique d'urbanité et d'évolutivité.

D'autres formats spontanés d'animation et d'implication d'une communauté permettent à l'égérie et animatrice du Campement d'éviter le statut de "maman" pour devenir "tummler". C'est, dit-on, dans les fêtes juives, celui/celle en charge de favoriser la participation à la fête. L'animation est consubstantielle aux lieux communs. Il s'agit moins de formuler une injonction à la collaboration ou à l'innovation, que d'en créer les conditions et l'appétence. Dans cette réflexion sur la transition du travail, on passe du "entre collègues" aux "entre pairs" et "entre voisins".

La modélisation des espaces se conçoit à l'écoute des usagers, des innovations d'usage et se résout dans une gouvernance multipartite, partagée, plurielle. On invente dans l'audace et l'humilité. On préserve les équilibres d'implication et de contributions jusqu'à tenter de "tracer le don". "C'est suivre l'insuivable", rétorque l'animatrice du Campement. Le thème agite les communautés de coworkers, tant le don est constitutif des communautés. Faut-il même le tracer au risque d'en détruire la valeur ? En revanche, les règles de civilités se régissent d'elle-mêmes. Les formidables respirations du lieu y sont sans doute pour quelque chose. La contrainte foncière et locative est suffisamment lâche pour préserver le confort de travail tout en maintenant des tarifs à faire baver les coworkers parisiens : 290 €/mois pour une offre mobilier, flux et services tout inclus. Sur le volet incubateur du plateau, les tarifs sont dérisoires et constituent un booster pour les jeunes pousses : 75 € pour la location mensuelle et autant pour l'accompagnement / coaching.

Au fait pourquoi Darwin ? Demandez à Charles ! : "Les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s'adaptent le mieux au changement."

Bonus Tiers-lieux et plus si affinités

En guise de conclusion, " Tiers-lieux et plus si affinités ", d'Antoine Burret, à paraître chez Fyp vient donner une résonnance à notre compte rendu. Nous proposons deux courts extraits de ce livre attachant, clairvoyant et stimulant :

"J'ai exploré les tiers-lieux en essayant de comprendre comment s'organisent ces individus, ce qu'ils redoutent, ce qu'ils espèrent. J'ai étudié sur le terrain ces populations émergentes, avec leurs coutumes et leurs moeurs. J'ai utilisé leurs services, leurs outils, leurs référentiels juridiques et politiques. J'ai participé à la création des services, produit des textes, alimenté des réflexions. J'y ai trouvé des amis, des emplois, des méthodes, des axes de recherche, et ma compagne. [...] ils explorent une autre manière de vivre en société, de penser les organisations et la création de valeurs. C'est une pratique quotidienne, et, lorsque l'on commence à s'y frotter, peu importe sa viabilité à long terme, il est difficile de faire marche arrière."

"Si le concept de tiers-lieu s'impose, c'est justement parce qu'il ne dit rien de ce qu'on veut y mettre. Devant la complexité des problèmes auxquels sont confrontés les individus et les organisations, il est nécessaire de proposer un cadre de confiance neutre, afin que les individus et les organisations travaillent ensemble à trouver et à implanter des solutions."

Le panorama ne serait pas complet sans la mention de l'ouvrage "Sans bureau fixe" (Bruno Marzloff, Fyp, 2013) où nous esquissions déjà en 2013, ces réflexions. Merci encore à l'équipe de Darwin de leur disponibilité, leurs analyses et de leur gentillesse.

*Profession Urbaniste Par Jean Yves Chapuis, collection Bibliothèque des territoires aux Éditions de l'Aube, octobre 2014

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