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A Sarcelles en R.E.R : le Réseau d’Echanges et de Restauration de Fatima Idhammou

Nous avons rencontré Fatima Idhammou pour discuter du projet R.E.R — Réseau d’Echanges et de Restauration, lauréat du concours Gare partagée en gare de Sarcelles (Val d’Oise). Il y avait déjà beaucoup à dire sur ce projet qui mêle économie sociale et solidaire, nouvelle expérience de voyage et réflexion sur la gare de demain. Mais on avait aussi envie de parler « médias » (et du regard porté sur les grands ensembles en général), et des entrepreneurs de causes collectives dans ces villes, dont Fatima fait partie .

Avant de parler de Gare partagée, est-ce que tu peux revenir sur Sarcelloscope, ce média local de Sarcelles que tu as contribué à lancer ?

Mon travail a d’abord débuté dans le champ des médias, au sens premier du terme : ce qui m’intéresse c’est de raconter l’histoire dans sa complexité et de redonner au média son sens premier à savoir créateur de lien. J’ai eu la chance de participer à la réalisation de Sarcellopolis, un documentaire transmédia qui propose une immersion dans cette ville, à rebours du discours dominant sur la ville, le « communautarisme » ou la pauvreté, qui sont d’habitude relayés par les médias. Il propose de suivre un trajet en bus dans Sarcelles et de venir à la rencontre de ses habitants.

Cette volonté de « parler différemment » de Sarcelles s’est cristallisée en 2015, lorsque le Parisien avait publié un article racoleur qui avait fait grand bruit : « Sarcelles en voie de radicalisation », rédigé entièrement au conditionnel … Nous avons voulu réagir et faire notre propre média, à destination des habitants, qui parle de leur propre territoire. C’est pourquoi nous avons lancé Sarcelloscope sur Facebook, auquel contribue tout un réseau de bénévoles.

Sarcelles est une ville souvent racontée par ceux qui n’y vivent pas. Elle est souvent présentée comme une erreur collective, alors que les grands ensembles étaient au départ un projet républicain. Sarcelles c’est aussi un territoire investi et mis en scène par le pouvoir politique — les candidats en campagne, les ministres viennent ainsi de manière récurrente.

Notre idée, c’est de se réapproprier la narration qui est faite sur nos villes.

On voit émerger en ce moment une multitude de médias qui ne prennent plus Paris comme point central : Bondy Blog, Enlarge your Paris, Mon incroyable 93. Est-ce que tu y vois là un outil de marketing territorial pour les territoires ?

A vrai dire, je ne m’intéresse pas tellement au marketing territorial — tant mieux si ces nouveaux outils permettent de changer l’image que les autres ont du territoire, ce qui m’intéresse en priorité c’est que les habitants eux-mêmes changent de regard sur leur propre territoire.

Sarcelloscope c’est une approche différente du Bondy Blog par exemple, qui propose un point de vue depuis la banlieue sur la société en général, sans revendiquer une appartenance locale.

Autre chose en laquelle je crois beaucoup, et qui pourrait participer à ce marketing territorial sans le vouloir, ce sont les déambulations sur le territoire, pour déconstruire les imaginaires négatifs autour des grands ensembles. Un peu comme le font Wael Sghaeir ou Jens Denissen. Juste pour voir avec ses yeux, qu il y a de la nature et de la biodiversité dans ces grands ensembles, il y aussi des chefs d’œuvres architecturaux … beaucoup l’ignorent encore. Par exemple, on produit du miel à Sarcelles ! Qui le sait ?

Ce qui t’occupe particulièrement en ce moment, c’est un projet de gare partagée à Sarcelles …

Mon projet actuel, c’est en effet R.E.R — Réseau d’Echanges et de Restauration. Nous sommes lauréat du projet Gare partagé lancé par SNCF en 2016. C’est Taoufik Vallipuram (OuiShare) qui m’avait suggéré de candidater à cet appel à projet !

L’idée est simple — elle consiste à accueillir en gare un espace de restauration et un micro-espace de coworking, et aussi d’héberger des évènements associatifs et culturels.

Le restaurant d’insertion répond à deux besoins : côté clientèle, il permet à 35.000 passagers quotidiens de se restaurer à un prix accessible et sur une grande amplitude horaire (7h30–19h). Côté salariés, il répond en partie à un manque flagrant de structures d’insertion sur le territoire de l’est du Val d’Oise.

Nous prévoyons d’engager 10 personnes en insertion, et notamment des femmes, plus durement touchées par le chômage que la population générale, alors même qu’elles détiennent des compétences de cuisine précieuses , pour l’instant essentiellement exploitées de manière informelle.

Il s’agit de les accompagner progressivement vers des emplois stables, pourquoi pas vers l’Aéroport de Paris à proximité. Ce qui laisse une question ouverte : celle de la mobilité de ces salariés en insertion, qui devront parfois faire de longs trajets entre des zones mal reliées entre elles.

Et à plus long terme, nous voulons faire réfléchir ceux qui vont penser le quotidien et les gares de demain.

Il faut imaginer quels seront les lieux de vie dans les gares, quels seront les modèles économiques responsables pour les services qui s’y implantent.


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Le milieu des startups et de l’innovation entrepreunariale est un peu homogène, majoritairement masculin, blanc, avec un prisme très « numérique ». Comment peut-on aider des profils différents (et qui n’on pas de capital social) à porter eux aussi leurs projets ?

Je crois qu’une des pistes pour sortir de cette endogamie, c’est aussi de donner les outils pour se mobiliser. Sur le territoire de Roissy Porte de France par exemple, l’association Créative a mis en place le bus de l’initiative pour aller au cœur des quartiers et au plus près des gens afin de leur apporter toutes les informations sur l’entreprenariat, la formation, etc. Bien souvent les personnes rencontrées ne savent pas par où commencer pour faire aboutir un projet, ils ne connaissent qu’une palette limitée d’outils. Voilà une première manière d’outiller ceux qui ne sont pas dans les réseaux d’influence à la base.

Au niveau de la puissance publique enfin, il s’agit également de dépasser le modèle de la Zone Franche Urbaine classique, arrêter de penser que seule l’implantation de grandes entreprises va créer de l’emploi localement. Il existe une multitude d’entrepreneurs sociaux et de petites entreprises dans les Grands ensembles, mais il faut avoir une connaissance fine du territoire pour les identifier et les accompagner.

Le projet R.E.R est soutenu par soutenu par la SNCF et accompagné par l’association APPUI et le réseau RESTO PASSERELLE.

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