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« Effondrement », « collapsologie » : Pourquoi une telle diffusion dans les représentations collectives ?

Si la collapsologie connait un récent essor, la possibilité d’une catastrophe écologique a pourtant été théorisée dès les années 1970. Le succès croissant de la collapsologie pourrait alors être lié à la spécificité de son discours, où se mêlent parole scientifique et langage des émotions.

 Chronos Collapsologie medias

La collapsologie : un sujet largement travaillé par les médias.

 

La collapsologie, « science de l’effondrement de notre société thermo-industrielle et de ce qui pourrait lui succéder »[1], est théorisée en 2015 par Raphaël Stevens et Pablo Servigne, dans leur ouvrage Comment tout peut s’effondrer. L’effondrement, qui y est défini selon les mots d’Yves Cochet comme « processus à l’issue duquel les besoins de base ne sont plus fournis à une majorité des populations par des services encadrés par la loi », serait systémique et mondial : trouvant son origine dans les désastres écologiques, il s’étendrait aux domaines politique, financier, économique et social. En cinq ans, la collapsologie connait un essor incontestable : Comment tout peut s’effondrer est vendu à plus de 80 000 exemplaires, les publications, articles et émissions traitant du sujet se multiplient et les groupes Facebook dédiés à l’effondrement dépassent parfois les 20 000 membres (« Transition 2030 », « La collapso heureuse »). Nous proposons de revenir sur l’héritage théorique de la collapsologie, pour mieux en comprendre la spécificité et le récent essor – nous nous appuierons alors sur des éléments évoqués lors du séminaire de restitution « Les récits de l’effondrement » des Explor’ables[2].

 

De la catastrophe à l’effondrement : la collapsologie, héritière du catastrophisme

La collapsologie relève de la pensée du catastrophisme, qui a tôt fait d’être caricaturée, associée à l’idée d’une Apocalypse et à un renouveau millénariste. Et en effet, les discours catastrophistes peuvent réactiver des structures réflexives bibliques : mobilisation de globalités ; fin du monde, fin de l’humanité en général, fin d’un système où tout peut s’effondrer[3]. Cependant, et comme l’a souligné Luc Semal durant le séminaire, la notion de catastrophe écologique, que renouvelle la collapsologie, porte en elle une spécificité irréductible[4] : elle révèle le potentiel autodestructeur d’une humanité bel et bien capable, très concrètement, d’anéantir le vivant – et ce en dehors de toute volonté divine.

Face à la perspective de cette catastrophe radicalement originale, Hans Jonas publie en 1979 le Principe Responsabilité. Il y formule l’impératif catégorique suivant : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine »[5].  Une vie authentiquement humaine : une vie où notre liberté, à savoir notre capacité à formuler collectivement des choix pour l’avenir, ne soit pas aliénée par la menace d’une catastrophe. Il s’agissait donc de toujours considérer les effets que peuvent entraîner nos actions, et donc la possibilité d’une catastrophe, pour l’éviter et ainsi protéger les « générations futures » d’une telle restriction des possibles. Cette éthique du futur devait nous mettre en garde quant aux effets des activités technologiques et économiques qui esquissaient déjà, dans les années 1970, des trajectoires prédatrices pour notre environnement et menaçant de soumettre nos conditions d’existence aux seules logiques de rentabilité et de productivité.

Si le premier ouvrage de Servigne et Stevens indique s’adresser aux « générations présentes »[6], peut-être est-il ici sous-entendu que nous sommes, désormais, les générations qu’évoquaient Hans Jonas. Or, et à en croire les collapsologues, il ne s’agit plus à présent de durer, mais bien de s’effondrer : le principe de précaution et le « développement durable », pourtant inspirés du projet jonassien, n’auraient pas été, dans leur mise en œuvre, à la hauteur des enjeux auxquels ils devaient répondre. Là où la catastrophe relevait autrefois du possible, l’effondrement paraît aujourd’hui inévitable -  il s’agit donc d’en limiter les dommages.

 

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Couverture de l’ouvrage de Hans Jonas Le Principe Responsabilité :
Une éthique pour la civilisation technologique, trad.fr. J. Greisch, Seuil, 1979.

 

L’effondrement mis en discours : cultiver une brèche dans les imaginaires dominants ?

Comment donc comprendre l’essor croissant de la collapsologie ces dernières années, alors même que la perspective d’un effondrement et l’imaginaire catastrophiste ne rencontraient, jusqu’ici, qu’un succès relatif ? Peut-être la diffusion de la collapsologie a-t-elle été encouragée par les épisodes caniculaires de l’été 2018, la démission de Nicolas Hulot ce même été, la réactualisation alarmante du rapport du GIEC en septembre 2019 et la multiplication des actions de désobéissance civile par des militants écologistes – avec, notamment, la création d’Extinction Rebellion en 2018. L’intérêt que semble susciter la collapsologie serait alors lié à ces événements, et reflèterait une prise de conscience plus globale des populations concernant le désastre écologique.

Une deuxième hypothèse, qui ne s’oppose pas à ces premiers éléments, mérite d’être soulignée : il se pourrait que le succès croissant de la perspective effondriste soit aussi l’effet de spécificités discursives propres à la collapsologie. En effet, la collapsologie développe un discours où s’hybride la parole scientifique et le langage des émotions. Lorsque les collapsologues exposent des faits scientifiques, ils ne manquent pas de présenter leur propre réception de ces constats, les arrachant à leur froide rationalité : ils évoquent alors leur peur, leur colère. Il s’agit d’inscrire au sein même du discours sa possible réception, l’effet qu’il pourrait provoquer sur celui qui le reçoit : la parole n’en est que plus accessible, puisque l’on s’y reconnait potentiellement. Pablo Servigne affirme ainsi :

« La seule rationalité n’est pas suffisante pour traiter un tel sujet. Voilà quelques années déjà que nous nous y intéressons, et notre expérience – en particulier les rencontres avec le public – nous a appris que les chiffres, à eux seuls, ne sont pas capables de prendre la mesure des choses. Il faut certainement y ajouter de l’intuition, des émotions et une certaine éthique. »[7]

 « Face à ce sujet toxique, moi, j’ai maigri. On en a pleuré, on était dans la colère »[8]

Les collapsologues font également des références directes et constantes au travail de deuil, évoquant une « transition intérieure » qu’il faudrait mener. Ils font ainsi référence aux travaux d’Elisabeth Kübler Ross, qui a établi 5 étapes du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Ce discours singulier, associé à une démarche de vulgarisation des faits scientifiques et à une volonté de « décloisonner les sciences »[9] - à la fois des sciences entre elles, mais aussi de la scientificité elle-même, pour que tous les citoyens puissent étudier le sujet sans nécessairement en être préalablement experts - fait de la collapsologie un objet aisément appropriable. On observe donc, dans les groupes dédiés à la collapsologie, une certaine intensité et vivacité des échanges, où se mêlent articles savants, connaissances autodidactes, témoignages intimes[10].

Ainsi, si la collapsologie suscite de nombreuses critiques et débats (et notamment pour la place qu’elle offre aux émotions)[11], il n’en demeure pas moins qu’elle semble bien participer d’une « démarginalisation » de la perspective effondriste[12]. Elle contribue à faire de l’effondrement un événement discursif et médiatique, quelque chose dont on parle enfin: la mise en récit de l’effondrement provoque une rupture dans le champ de nos représentations, et le mode de discours déployé autour de ce récit facilite sa diffusion. La collapsologie travaille ainsi à créer une brèche dans les imaginaires dominants, laquelle doit motiver des propositions politiques alternatives concrètes.

  

[1] P. Servigne et R.Stevens, Comment tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.

[2] Initiée par le Ministère de la Transition écologique et solidaire, la démarche des Explor’ables développe une veille stratégique et une activité d’exploration autour de sujets émergeants liés aux enjeux écologiques. Plus d’informations sur : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/explorables

[3] Voir à ce sujet : H-S. Afeissa, La fin du monde et de l’humanité : Essai de généalogie du discours écologique, Presses Universitaires de France (PUF), 2014.

[4] La structuration de la pensée catastrophiste et la singularité de la catastrophe écologique ont en effet fait l’objet de l’intervention de Luc Semal durant le séminaire des Explor’ables. Ses analyses sont développées dans son récent ouvrage Face à l’effondrement : Militer à l’ombre des catastrophes, Presses Universitaires de France (PUF), 2019.

[5] H. Jonas, Le Principe Responsabilité : Une éthique pour la civilisation technologique, trad.fr. J. Greisch, Seuil, 1979.

[6] Le sous-titre de Comment tout peut s’effondrer est « Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes ».

[7] P.Servigne et R.Stevens, op. cit, p.132

[8] P.Servigne, interview de François Meurisse « Pablo Servigne : les plus individualistes crèveront en premier », le 19/02/2016 pour Terra Eco

[9] Idée évoquée par P. Servigne lors d’une conférence donnée à l’Ademe en octobre 2018.

[10] Voir à ce sujet : C.Tasset,  « Les « effondrés anonymes » ? S’associer autour d’un constat de dépassement des limites planétaires », in La pensée écologique, 2019.

[11] Voir notamment à ce sujet : https://www.entonnoir.org/2018/12/13/contre-leffondrement/

[12] Nous reprenons ici un motif travaillé par Luc Semal, étudiant « la démarginalisation de la perspective catastrophiste ».

 

 

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