Time Out ou les bouleversements du temps

04 01/2012 de Bruno Marzloff

Nous ne sommes pas Chronos pour rien. Voilà pourquoi notre première tribune de l'année s'ouvre au temps. 'Une pauvreté se fait jour, nous appartenons à une société pauvre de temps, au point que la rareté du temps régit totalement la société, ses transactions et ses classes politiques'. L'argument du récent film Time Out est pleinement actuel. Nous sommes interpellés par les bouleversements du temps, avec en arrière-plan le rêve récurrent de l'éternité (voir aussi les recherches biologiques de l'Inserm sur l'allongement de la vie, "Panoramix anti-âge", in Libération, 27.12).

 

Une préoccupation commune, des analyses diverses

Le film, sorti en fin d'année, est malheureusement desservi par un scénario insipide. Dommage, car l'actualité du temps nous cerne et cette science-fiction, qui fait du temps une valeur pivot des sociétés, soulève des questions cruciales. Le succès en 2011 du livreAccélération : une critique sociale du temps, confirme que le réalisateur ne s'était pourtant pas trompé dans son analyse. Le temps intéresse, préoccupe, sa perception se transforme à toute vitesse. Les accélérations - technique, changement social, rythme de vie... - se conclueraient selon Hartmut Rosa par l'expérience du stress et du manque de temps. La thèse est passablement émoussée mais l'attention qu'on y porte souligne son actualité constante. Plus intéressante est la consolidation de "la déspatialisation du temps" (Thierry Paquot, Urbanisme, 1997) et de ses conséquences.

 

Time Out. Le héros court après le temps qu'il gagne, qu'il vole et qu'il arrache aux coffre-fort des ... banquiers du temps qui le capitalisent au risque de l'éternité.

 

Commençons par l'initiative heureuse du Grand Lyon, Les temps de la ville, sur Scoop.it!, ("curated by 3e Millénaire", ... déjà dans le temps long !). Ce blog léger et intelligent vient de paraître et explore le temps des villes avec une excellente sélection de veille. "Est-il possible de mieux vivre dans une ville à mille temps ?", interroge le blog. Autre bonne question (également sur Scoop.it! : "Où est passé le temps ?", c'était un forum du Monde début novembre. Fouillons les réponses.

 

Le big bang des horaires n'a pas eu lieu

Guillaume Pépy, président de la SNCF, se préparait au pire des scénarios (La SNCF bouleverse ses horaires pour moderniser le réseau). L'épreuve s'est passée (presque) sans encombre, ni séquelles. Le cadencement du temps substitue la routine au complexe. Ce n'est pas nouveau, mais cette extension (après celle des "navettes" aériennes et des TGV) prélude à la maîtrise des planifications du quotidien mais aussi à une étrange normalisation du temps. Le doublement des lignes cadencées de la compagnie ferroviaire favorise l'organisation des correspondances et augmente de 15% les capacités d'utilisation du réseau. Cette régularité est un enjeu au point que Réseau ferré de France lance un "Observatoire de la régularité des trains."

 

Dans cette vidéo de 1973 pour les emprunts SNCF, c'est la ponctualité des trains qui est mise à l'honneur. Les oeufs coques de Germaine sont parfaits car ils chauffent entre le train 824 et le 413. Et la pub finit sur ce superbe slogan "Le train, pour être exact".

 

A la productivité du système répond globalement pour les usagers une facilitation du quotidien. Ce jeu des régulations du temps est impérieux pour anticiper les thromboses, à tout le moins les réduire dans les heures de pointes.

 

Visualisation-des-heures-de-pointes (métro de Londres, via Transid. L'article fait la démonstration que toutes les stations n'épousent pas la même courbe horaire de fréquentation)

 

"D'ici à 2030, 19 aéroports européens seront congestionnés. Aujourd'hui l'Europe pourrait déjà faire voyager 10% de passagers en plus sans ses problèmes de capacités", donc en maîtrisant les ressources, et d'abord celle du temps. Le rapport "L'aéroport du futur" imagine à l'horizon 2025 la disparition des comptoirs d'enregistrement, des bagages en soute et des magasins d'aéroport pour offrir du temps et de l'espace à des voyageurs de plus en plus nombreux. La mise aux enchères des créneaux horaires aérien fait aussi partie de la panoplie. Après la route, puis les transports urbains dont beaucoup atteignent la saturation, voici que le rail et l'aérien sont aussi affectés par les congestions temporelles. La récente grève des aéroports français - les contrôleurs font partie de la chaîne du temps et se plaignent de la pression de l'urgence et des contrôles - souligne aussi ce problème de temps. La réalité rattrape la science-fiction des années 90, Bienvenu à Gattaca, où le réalisateur de Time Out, se penchait déjà sur les capteurs biométriques d'empreinte digitale. Le procédé fonctionne déjà sur certains téléphones, bientôt sans doute au passage des contrôles aériens ? D'ailleurs, oubliez les mots de passe, voici la "biométrie multifacteur" (en anglais)

 

Gagner du temps ou comment cesser d'en perdre ?

"Serions-nous suffisamment fous pour croire que le temps automatique nous libère du temps net, qu'il améliore la productivité ?" Cette interpellation de Ralph Nader (1998) reste d'actualité et la société a toujours le même mal à y répondre, coincés entre une logique fordienne et une lucidité nouvelle sur le système. Ainsi, cet article de Patriotledger pose la question de l'inflation des itérations domicile-travail des commuters américains, essentiellement automobile. Cette fuite en avant est préoccupante, dit l'auteur. Elle interroge la construction d'autres infrastructures pour absorber l'inflation de déplacements. Peut-on encore - faut-il toujours -, répondre en faisant comme si toutes les demandes de flux devaient être servies ? Nous posions le même diagnostic récemment (De Madoff au Grand Paris). N'y a-t-il pas là une incitation à l'innovation ? Pourquoi ne pas gérer le temps du côté des usages plutôt que de s'épuiser dans des travaux d'Hercule de bitume, de rail et de béton. La maîtrise du temps de transport est une préoccupation que soulignent Les chiffres de l'info temps réel à Londres. Le service d'information temps réel de Londres (Transport for London) reçoit 750.000 requêtes web (dont smartphone) par jour, et plus de 10.000 SMS+ (à 12 pence l'unité).

 

 

Le big bang du temps est en route

Le New York Times raconte comment nous entrons dans une gigantesque place de marché du gain de temps. L'article observe que les gens opèrent des calculs globaux qui incluent désormais les loyers des appartements, les horaires des vols aériens, les distances des différents membres du ménage à leur destinations quotidiennes, etc., de sorte à concilier le tout dans une volonté à la fois de maximiser son temps et d'optimiser ses ressources. Le yield management à l'échelle de nos quotidiens. Bienvenu à Time Out !

 

http://shop.mapumental.com/ Les accès en isochrones (temps en minutes) depuis les transports publics

 

D'autres stratégies plus basiques se font jour pour maîtriser le temps. Déjà les femmes réduisent leur temps domestique (Les femmes posent le balai). Il reste certes prépondérant, mais il baisse d'une demi-heure en 11 ans (1999-2010). Celui des hommes (en matière domestique) reste stable ; ce qui est loin de les mettre à niveau, mais réduit le déséquilibre ! D'autres gisements de gain de temps ? "Le recours à la livraison de plats cuisinés augmente et concerne 16% des ménages". Le temps des courses a diminué de 9 minutes entre 1999 et 2010. Qu'ont fait les Français de ce temps gagné ? Il s'est en partie reporté sur le temps de transports domicile-travail (7 minutes de plus qu'en 1999). C'est encore là que le bât blesse.

 

Le temps média, grand gagnant de cette redistribution du temps

"Aujourd'hui, les consommateurs passent 25% de leur temps en ligne et 7% sur mobile : en d'autres termes, ils consacrent un tiers de leur temps aux nouveaux médias", affirme Sir Martin Sorrell, président de WPP. L'Insee rappelle que les Français souhaiteraient plus de loisirs et plus de temps avec leur famille. Mais déjà, la moitié est passée devant un écran. Plus près du quotidien des gens, le smarphone se substitue aux supports presse quotidienne et magazine. Le temps passé par les Américains sur le mobile aurait augmenté de 30% en 2011 pour atteindre 01h05 contre 44 minutes pour la presse.

Le smarphone se substitue aussi à l'internet du PC pour gérer son temps à la volée et gagner du temps sur le temps, autre forme de régulation individuelle. D'après la start-up qui édite le site, un Français passe en moyenne quatre mois de sa vie dans des files d'attente. Jaimeattendre.com indique aux usagers les périodes d'affluence en fonction des lieux où ils souhaitent se rendre. Autre usage improbable du mobile, les rencontres, souvent "just next door". Immédiateté et proximité voguent de concert pour la rencontre via mobile. Rien de bien neuf sous le soleil, juste plus vite, et plus près.

La fuite en avant du tempsD'autres gisements de productivité sont possibles quand on mesure, par exemple, que le temps moyen d'usage quotidien d'une voiture est de 5%. Il suffit de partager la voiture. Plus facile à dire qu'à faire. Il reste que ces marges de productivité ne font que reculer l'échéance du Time Out. La fuite en avant des mobilités appelle d'autres solutions que les seules régulations. Ramené à l'ensemble de la population, le temps de travail a reculé de 11 minutes par jour depuis 1999. Cette réduction est due à une autre productivité, celle du travail. Donc, un bon point dans lequel certains voient la solution au surcroît de chômage, en baissant la barre du travail hebdomadaire à 32 heures. Etrange retour des choses, dix ans après la loi sur les 35 heures, vilipendée par le pouvoir en place.

 

 

Budget Temps de l'Insee 2011 La télé, un truc de vieux ? La valse des écrans des mômes !

 

 

Quel temps fait-il sur la ville ?

Sans doute faut-il se détacher de la recherche de productivité selon les normes héritées d'hier. Sans doute faut-il voir plus loin, et admettre que le temps de la ville est un levier d'une force bien plus puissante qu'on ne l'imagine. Le quotidien décalé, désynchronisé, délocalisé est déjà à l'oeuvre dans les usages du commerce à distance, du travail à distance, de la télésanté, etc. La révolution est amorcée par les pratiques. Elle se heurte à l'inertie d'un modèle de ville hérité d'une construction collective du temps, mais des issues se présentent déjà.

D'abord du côté du ralentissement. Les New-Yorkais inventent la zone 20 (miles, soit 32 km/h, presque pile-poil nos "zones 30") et tout le monde est content. LeMonde.fr évoque le charme de la lenteur. Plus largement, Ipsos évoque un désir ultra-majoritaire de lenteur en Europe. Si 40% des Européens peuvent être considérés comme des "slow assumés" (ils disent avoir déjà ralenti leur rythme de vie ou envisagent sérieusement de le faire), on compte presque autant de "slow contrariés" (37%), qui aimeraient ralentir mais ne savent pas comment faire (19%) ou ne pensent pas que cela soit possible (18%).

Et si l'aménagement du temps passait pas une autre conception des espaces ? Nous nous sommes par exemple interrogés début décembre dans ces colonnes sur le temps, comme variable d'ajustement des espaces. "L'espace acquiert une malléabilité dès lors que le temps intervient comme variable d'ajustement. La distinction espace public / espace privé serait d'abord une histoire de temps. L'idée de 'friches temporelles', associées à la partition des lieux par les temps n'est pas si banale et ouvre des perspectives puissantes". Comment, dans un monde nomade, permettre une occupation temporaire de lieux, pour des usages variés, par des personnes différentes, dans des horaires décalés - lieux et temps qui néanmoins disposeraient rapidement de réelles qualités sensibles ? C'est la transformation des usages des tiers-lieux qu'on interroge là (lire notre étude sur les "tiers-lieux"). Cette évolution est visible dans les pratiques déployées dans les trains ou les cafés et lieux publics dotés d'une libre accès wifi. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. Il reste à identifier, suivre et accompagner ces usages inédits du temps révélés ici et là, pour ne pas verser dans le Time Out.

 

 

Présentation de Chronos

 

Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

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