Urbanisme tactique - La fabrique de la ville expérimentale

17 09/2013 de Charles Capelli

Tout commence en novembre 2005. Ce jour-là Rebar - collectif d'artistes, urbanistes, designers de San Francisco -, loue une place de parking pour la journée et en détourne l'usage en y installant une terrasse de café éphémère. Le parket, dispositif qui dénonce la place démesurée accordée aux espaces de stationnement, a un eu écho mondial et donné lieu à l'événement Parking Day. Alors que la prochaine édition aura lieu le 20 septembre prochain, Chronos revient sur la genèse et les principes de l'urbanisme tactique, vision du développement urbain par l'expérimentation qui repose sur trois principes de base : l'échelle micro, le low cost et le court-terme. Soit l'exacte opposée de la planification urbaine.

Il faut attendre 2010 pour que le terme "tactique" (tactical) apparaisse pour la première fois sur le site d'un blogueur à propos de la piétonnisation de Times Square.

L'expression "tactique" inspire Mike Lydon, jeune urbaniste américain fondateur du collectif Street Plans et co-auteur de l'ouvrage "The Smart Growth Manual". Il y voit le terme générique pour décrire l'émergence d'une multitude de micro-projets urbains "low cost". En découle la publication, en 2010, du premier volume de "Tactical Urbanism - Short term action - Long term change ", acte de naissance du mouvement. Un second volume est publié en 2012 , enrichi de nouveaux projets.

 

Des projets à échelle humaine pour s'ancrer dans le quotidien 

Là où l'urbanisme américain a longtemps reposé sur les grandes infrastructures et la planification, l'urbanisme tactique rompt avec cette tradition et opère à échelle humaine. Avec le parklet, l'espace investi représente moins de 10m2. A l'autre bout du spectre, le plus grand projet tactique mené à ce jour fut la piétonnisation temporaire des espaces inutilisés par la voiture sur Times Square, carrefour commercial entre deux grandes artères de New York. Ce projet demandait de réfléchir plus finement à l'intégration d'un nouvel espace dédié à la marche sur une place où transitent chaque jour 350.000 piétons et 115.000 automobilistes et seule la municipalité, en l'occurrence le Department of Transportation, était en mesure de le coordonner. De la place de parking à la place publique, ces deux extrêmes illustrent bien les effets de la réduction d'échelle dans le jeu entre formel et informel, légal et illégal. Porter des micro-projets permet de les déployer rapidement sans transformer complètement le paysage urbain ni déranger le fonctionnement quotidien des lieux. La minimisation des impacts "autorise" à réfléchir et agir aux franges de la légalité. Un grand projet, contraint par son ampleur au cadre réglementaire établi, n'offre pas cette possibilité.

Par "échelle humaine", on désigne une échelle symbolique, à hauteur d'Homme et de ses représentations. Une échelle à laquelle le projet est en capacité de concerner directement l'individu dans ses pratiques quotidiennes. Par exemple, le parklet est une transformation à l'échelle du passant et de l'automobiliste. Le premier remarque un espace de rencontre nouveau dont il peut profiter. Le second ne peut plus se garer à cet endroit. Il s'agit d'introduire un conflit d'usage pour amener le débat autour de l'action. La situation conduit les deux types d'usagers à changer leur intérêt consensuel sur cette place de stationnement. Cette dissociation des intérêts ouvre un espace où faire émerger le conflit et faire réfléchir au rôle de cette place de stationnement et, si le processus aboutit, à l'espace dédié à la voiture et au piéton en ville.

 

 

Des micro-projets éphémères pour maximiser l'aspect itératif 

La seconde caractéristique, le court terme, est paradoxalement une condition sine qua non de la pérennisation du processus lancé par le micro-projet. L'aménagement est éphémère, mais l'expérimentation des tacticiens repose aussi sur la genèse du conflit et son prolongement. Le but n'est pas de réaliser un micro-projet temporaire puis de le "désinstaller" au bout de quelques jours, mais de le modifier en fonction des retours d'usage et des débats qu'il suscite. La question de la temporalité devient centrale afin de garantir le maintien du débat et son effet incrémental, c'est-à-dire son enrichissement à chaque étape du projet.

Les actions tactiques sont donc éphémères et surtout flexibles, comme l'illustre le programme Pavements to Parks de la municipalité de San Francisco. Les installations peuvent être stoppées ou modulées selon les retours d'expériences et les commentaires des usagers. Cette évolution peut être de degré - ajout d'un banc, réduction de l'espace consommé ou inversement -, ou de nature, en raison d'un retour d'expérience faisant l'unanimité sur l'inutilité de l'aménagement ou ressortir d'autres formes plus pertinentes à mettre en place. L'idée est toujours de valoriser le débat qui émerge de l'action pour l'améliorer, la transformer jusqu'à parvenir au climax de l'itération entre action - réaction - retour à l'action - réaction - etc.

 

 

Elargir le champ des possibles 

Ce climax - par analogie à l'écologie où il désigne l'état final d'une succession écologique et l'état le plus stable dans les conditions existantes -, peut prendre deux formes. La forme idéale est de parvenir à un aménagement permanent, à l'instar de l'initiative Build a better block (BBB) initialement lancée à Fort Worth (Texas). BBB a consisté à aménager un îlot urbain sous-utilisé - en raison de la fermeture de magasins et de l'omniprésence de la voiture -, grâce à du matériel de récupération et au travail de volontaires. Cette action tactique est l'une des premières à avoir atteint ce climax, car la piste cyclable, dessinée à la main pour l'occasion a été pérennisée. Le processus de débat initié par l'expérimentation n'a pas abouti sur tous les sujets mais suffisamment pour que la municipalité se décide à formaliser la piste cyclable.

Souvent, l'aménagement éphémère disparaît sans laisser de trace. Néanmoins, comme l'explique Mike Lydon, cet état - le plus courant à la suite d'une expérimentation -, ne représente pas un échec en soi. Cette seconde forme de clôture des débats représente l'état final du processus itératif jugé le plus stable dans les conditions existantes par les participants (avantages, inconvénients, intérêts contradictoires, etc.). Le simple fait d'avoir pu lancer le processus est une victoire pour les tacticiens puisque cela a permis de faire réfléchir les usagers et d'ouvrir le "champ des possibles" sur le futur de l'espace en question.

 

Des actions low cost pour multiplier les modèles de financements 

La dernière caractéristique clé tient au coût des micro-projets. Low cost ne désigne pas des aménagements de mauvaise qualité mais simplement la frugalité des moyens. On ne peut pas dire que le DOT de New York se ruine en peignant des espaces de parking en bleu pour signaler qu'ils sont ouverts à l'expérimentation. Cette économie de moyens - on n'a rien à perdre ou très peu sur un projet tactique -, autorise l'échec, favorise l'investissement humain dans les expérimentations et lève les barrières pour les porteurs de projet dans un contexte économique difficile.

Le principe du low cost permet aussi de multiplier les modes de financement, comme l'illustre le programme public Pavements to Parks à San Francisco qui reçoit et valide toute proposition d'aménagement tactique. Certains parklets sont soumis par des groupes d'usagers, d'autres par des commerces qui trouvent un intérêt à financer l'aménagement temporaire du trottoir pour attirer le chaland. En résulte une pluralité qui mêle bénévolat et/ou don, investissement public ou encore sponsoring privé. Ainsi, l'expérimentation du Guerrero Park, lancée en septembre 2009 sur l'intersection entre la 28th Avenue et San Jose, a été initiée par la municipalité, dessinée gratuitement par Jane Martin de Shift Design Studio, financée par l'hôpital Saint Luke à proximité et, dans une moindre mesure, par une enseigne de vendeur de glaces.

Engager peu d'investissements pour permettre à tout le monde de se lancer, aménager à échelle humaine pour s'ancrer dans le quotidien et initier un débat grâce à la flexibilité des installations éphémères, il est intéressant de noter que ces éléments rompent avec les référentiels de classement des projets du type top-down / bottom-up ou public / privé pour se rassembler autour de trois "contraintes" qui s'avèrent en réalité des leviers d'action. Là réside toute la richesse de l'expérimentation, outil ouvert à tous, sans cadre restrictif et facilement mobilisable pour multiplier les possibilités de projets et articuler des controverses dans l'espace public. Pour les tacticiens, faire réfléchir et construire temporairement un autre quotidien est la clé pour avancer pas à pas vers un "développement urbain durable" qui engage usagers et citoyens.

 

 

 

Ce dossier est extrait du mémoire de master de Charles Capelli, étudiant à l'Institut d'Urbanisme de Grenoble et apprenti chez Chronos.

Expérimenter pour faire la ville durablement, exploration du cas de l'urbanisme tactique aux Etats-Unis .

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