Trame verte : recoudre le tissu urbain

04 12/2013 de Anne de Malleray avec Lou Marzloff

Dépassée au XXe siècle par le modèle de la "ville automobile", la "cité jardin", utopie sociale imaginée à la fin du 19e siècle, est ravivée par la crise écologique et la question de la "vivabilité". Dans les classements des métropoles les plus agréables à vivre, l'accès aux espaces verts est devenu un critère décisif, avec la sécurité, l'emploi ou encore l'enseignement. Copenhague, future capitale verte européenne, s'est ainsi donné pour objectif de  proposer des espaces naturels accessibles à moins de 400 mètres à 90 % de ses habitants d'ici 2015, dessinant une trame verte et bleue. Alors que, traditionnellement, la nature en ville se mesure en termes de superficie dédiée, la notion émergente de "trame", qui désigne des continuités écologiques sur un territoire, permet de reformuler l'enjeu en des termes dynamiques. Plus cantonnée dans les parcs, la nature en ville se niche sur les façades des immeubles ou dans les lieux de transit, sur les toits, reconstituant une trame verte dans le tissu urbain. 

 

 

Des corridors écologiques pour citadins

 

Au milieu des "joggers" et des poussettes, des passants marchent d'un pas rapide, un café à la main. Ils prêtent peu d'attention à la végétation environnante ou à la vue. Matin et soir, à New-York, la High-Line , jardin public construit sur les vestiges d'une voie de chemin de fer aérienne dans le quartier de Lower East Side, est devenue une autoroute pour piétons . Plus rapide, moins bruyante que les rues en contrebas, elle est détournée de son usage initial et s'inscrit dans le parcours quotidien des habitants. Il n'est pas anodin que la High-Line, initialement conçue comme voie de transit, le redevienne à la faveur d'une réhabilitation écologique. Cas emblématique parce qu'il est né de la volonté d'un collectif de citoyens, le projet, dont le premier tronçon fut inauguré en 2009, réintroduit la nature dans la trame urbaine avec une logique de continuité et de flux. 

 

© Caroline de Francqueville

 

 

Si l'on pousse plus loin la comparaison, le projet de la High-Line fait penser à un "corridor écologique", de ceux qui, à la campagne, permettent aux hérissons de traverser les autoroutes. Axes de communication biologique empruntés par la faune et la flore, les corridors écologiques relient entre eux les réservoirs de biodiversité fragmentés par l'urbanisation, les infrastructures routières, etc. Dans la ville, minérale et polluée, la notion de "corridor" pourrait être étendue à l'être humain, espèce (piétonne) menacée. Elle est intimement liée à la question de l'accès aux ressources du territoire et des conditions de vie en milieu urbain.

 

Trame verte et bleue, la ville comme écosystème

 

A Copenhague, la municipalité cherche à tisser une trame verte et bleue continue qui placerait 90 % des habitants à moins de 15 minutes à pied d'un espace vert ou bleu (parcs, plages, piscines aménagées dans le port). Il ne s'agit pas forcément d'ajouter une grande superficie précise le rapport de la Mairie . Des parcs de la taille d'un cinquième d'un terrain de football suffisent pour faire respirer la ville et créer des continuités. Côté français, on sait que Paris ne brille pas par ses espaces verts avec une densité de  2,5 mètres carrés par habitant intra-muros (11,5 si l'on compte les bois de Boulogne et de Vincennes). La Ville a lancé avec Paris Region Lab un appel à projets sur la végétalisation urbaine, en explorant de nouveaux terrains : toitures, talus du périphérique, poulaillers en ville, modules flottants de dépollution raisonnée des cours et plans d'eau, techniques pour le développement de potagers, champignonnières sur la Petite Ceinture, site de compostage pour bio-déchets... "L'un des grands enjeux de cet appel à projets sera de voir si les expérimentations pourraient à terme se développer "en "modèles", déployables à plus grande échelle, transférables à d'autres villes", souligne Sabine Romon, directrice de l'expérimentation à Paris Region Lab. Il ne s'agit moins de dégager de nouveaux espaces verts, que de créer des services écologiques de dépollution, d'isolation, d'alimentation, etc.,  jalonnant la ville.

Un schéma des trames verte et bleue est prévu pour 2014. Déjà, l'objectif du Livre Bleu pour la reconquête de la Seine comme milieu naturel se traduit notamment par la série de projets de réaménagement et de mise en accessibilité des berges du fleuve aux piétons. A l'Hôtel de Ville ou sur les quais, les végétaux réintroduits correspondent à la flore typique des bords de Seine en Ile-de-France. Côté rive gauche, 4,5 hectares de promenade ont été inaugurés au début de l'été

 

 

Le projet de réaménagement des berges tel que présenté dans le Livre Bleu 2012

 

 

Le long des voies sur berge récemment réaménagées sur la rive gauche. Source : Blog "Ca se passe au jardin"

 

 

Adopté un an avant le Livre Bleu, le Plan Biodiversité de Paris est parti du constat de la diminution sans précédent de la biodiversité dans la capitale. Paris compte pour l'instant plus de 2.000 espèces de plantes sauvages et de champignons et autant d'espèces animales. Mais la pression de l'urbanisation morcelle et fragilise les habitats naturels ou semi-naturels, de même que la pollution, le changement climatique et la gestion des espaces verts privés. Un peu sur le modèle de la High-Line new-yorkaise, certains tronçons de la petite Ceinture , l'un des plus grands espaces sauvages à Paris, pourraient être réaménagés en promenade. Sur cette ancienne voie ferrée abandonnée qui encercle la capitale, Anne Hidalgo, première adjointe au Maire de Paris et candidate PS à la Mairie pour les élections municipales de 2014, imagine "de grandes promenades avec le cachet des paysages ferroviaires envahis par la nature". Au risque, selon des associations environnementales, de dénaturer ce paysage urbain ensauvagé, célébré par le New York Times .

 

Le retour du sauvage, nouvel imaginaire de la ville

 

Bien au delà de l'usage récréatif de la nature, la notion de trame verte invite à penser la ville comme écosystème, fait de ruptures et de continuités écologiques à préserver. Il faut pour cela comprendre et dessiner la topographie végétale, plus complexe et plus riche que celle des seuls "espaces verts" aménagés. C'est par exemple ce que montre le projet de recherche de l'ANR « Trame verte » (Laboratoire Population Environnement Développement et TELEMME) à Marseille. 

 

 

 

 

Cette carte « Marseille en négatif » dessine la ville en creux, à partir du végétal et distingue plusieurs modes d'existence de la nature en ville, les espaces périphériques (les massifs calcaires et leur garrigue), les « coulées vertes » ou corridor biologique aménagés et les espaces verts artificiels et résiduels, îlots plus ou moins grands au sein de la matrice urbaine.

Un nouvel imaginaire de la ville émerge, après l'aire / ère de la voiture. Propre au XXIe siècle, il est à la fois organique et technologique. La biodiversité est mobilisée comme ressource dépolluante, isolante, productrice d'énergie et d'alimentation. Elle est aussi, parfois, le creuset d'un imaginaire renouvelé de la ville, où certaines parcelles de territoire sauvage échappent à l'urbanisation ou la reconquièrent. Les corridors écologiques sont une mesure de réparation pour reconstituer un environnement vivable pour la biodiversité sur un territoire fragmenté. Dans la ville conçue pour la voiture, le défi est désormais de recréer des continuités écologiques, qui permettent les flux piétons et rendent la métropole vivable.

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