Les nouvelles frontières du domicile

10 05/2013 de Julie Rieg

 

Si le domicile symbolise un cocon où se réfugier pour se ressourcer, un lieu à soi que l'on module à souhait, il déborde ses frontières pour devenir subrepticement un lieu de travail, de partage, de solidarité et parfois même un centre de revenus pour les habitants. Les représentations évoluent et laissent place à des routines et des interactions inédites au sein du domicile. Les sphères individuelles, domestiques, familiales, sociales, professionnelles et publiques s'hybrident. Ainsi, l'accès depuis chez soi au travail, aux achats, à l'éducation, à l'administration ou encore à la santé via les technologies à distance illustre cette porosité graduelle entre des activités naguère cloisonnées.

 

Mon domicile, une page blanche

En 1968, les études sociologiques pointaient clairement la séparation entre le temps du travail et le temps pour soi, à domicile. Ce qu'on cherche alors principalement dans la maison individuelle, c'est a priori le jardin clos car, "mentionnée comme symbolique dans de nombreux entretiens, la clôture sépare le "chez soi" du milieu extérieur, jugé plus ou moins hostile. (...) Le "chez soi", expression qui revient dans presque tous les entretiens, s'oppose à la vie au travail. "On n'y dépend de personne", "on y est son maître"." (voir l'article Deux études sociologiques sur l'habitation individuelle , 1968).

Quid de cette séparation à l'aune du travail à distance et d'une hybridation entre les sphères privées et professionnelles ? Faut-il, comme se demande Xavier Baron dans Touche pas à mon bureau ! , "privilégier une spécialisation des espaces en fonction des activités supposées ou au contraire, apurer au maximum la dimension prescriptive des aménagements au profit d'espaces non spécialisés et de meubles "pages blanches" ? Cette approche est tout à la fois une forme de pensée "taylorienne" (chaque espace doit être pensé et prescrit en fonction de l'activité qu'il abrite) et "domestique". " Les maisons individuelles représentent 57 % de l'ensemble des logements en France et leur part progresse depuis dix ans (CGDD, L'état du logement en 2010 ). Les travailleurs interrogés dans l'étude Wite 2.0 en 2012 déclarent travailler de chez eux à raison de 21 % de leur temps de travail (contre 63 % du temps en entreprise et 16 % ailleurs), et cela sans qu'un accord cadre avec l'entreprise n'ait eu lieu. L'inverse vaut aussi, la sphère familiale pénètrant le monde professionnel. Le NYTimes souligne que, maintenant que le travail a pénétré l'intimité familiale, certaines entreprises tentent d'atténuer l'impact de cette dernière sur le travail. C'est pourquoi Evernote de la Silicon Valley paie des nounous ou des femmes de ménage à ses salariés.

Cette hybridation entre la sphère familiale et professionnelle a été soulignée par l'avocat Lionel Thomasson lors du Tour du Télétravail de France : "Ce dont les gens ont envie, c'est de retrouver leurs repères, et on les cherche tant dans l'entreprise, à laquelle on a besoin d'adhérer, qu'au sein de sa famille. On est en train de recomposer le bloc familial, avec des visions alternatives et différentes. Cela fait partie d'un mouvement commun".

 

Mon domicile, lieu de partage

Au Sud de Seoul, le cabinet d'architectes Coréen Mass Studies a développé un projet de quartier qui pourrait voir le jour, composé de 15 tours de 16 à 53 étages. Les appartements privatifs ne comprennent que des chambres et des salles de bain, tous les autres lieux de vie étant partagés. A Hong Kong, l'architecte Gary Chang a intégré 24 pièces modulables dans un appartement de 30 m2. Des réponses à l'enjeu de densification des villes ?

 

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Si ces solutions semblent encore loin de la culture occidentale, un certain nombre d'usages révèlent déjà cette tendance au partage. La colocation en est l'emblême le plus symptomatique. Le site apartager.com recense une augmentation de 9.000 requêtes de colocation entre octobre et novembre 2012. "Parmi les 27 000 utilisateurs enregistrés sur le site, 46 % sont des professionnels dont l'âge moyen tourne autour de 25 ans." La colocation attire aussi les seniors ou encore les familles mono-parentales. Partage-senior.net permet ainsi aux seniors de louer ou d'acheter un bien en commun.

L'offre se met aussi en place. En témoignent les nombreux projets de logements collectifs ou encore les éco-quartiers qui proposent des espaces mutualisés. A Montpellier, le quartier des Grisettes , qui sera livré en 2015, mutualise une salle conviviale avec cuisine, un salon "bis", un atelier de bricolage, une buanderie et un congélateur partagés à chaque étage, deux à trois chambres d'amis et des espaces extérieurs de loisirs.

 

Mon domicile, lieu autonome et solidaire

Les bâtiments connectés sortent de terre aux quatre coins de la planète. Les efforts se concentrent principalement sur la réduction des consommations énergétiques, la recherche d'une consommation nulle, voire à énergie positive. Ces nouveaux procédés énergétiques supposent de penser les réseaux non pas à l'échelle du logement et du bâtiment, mais à l'échelle d'un quartier ou d'une ville entière. La mise en place de circuits courts de consommation consiste en effet à produire de l'électricité et à la redistribuer localement, tout en limitant les canaux de distribution. Ainsi, le projet Soundscraper imaginé par des architectes français, est capable de capter le bruit urbain et de le transformer en énergie pouvant alimenter jusqu'à 10 % de l'éclairage urbain de Los Angeles.

Mais les bâtiments connectés renvoient à d'autres intelligences que celle de l'auto-suffisance énergétique. Tout le champ des réseaux sociaux et de la mise en relation se développe dans le logement même. Accès aux ressources du territoire, mobilités de proximité, systèmes d'entraide entre voisins..., les services qui se développent sont soit à l'initiative des habitants eux-mêmes, soit à l'initiative d'acteurs associatifs, privés ou publics. Ainsi, l'entreprise Legrand propose une tablette tactile aux personnes âgées qui leur permet de prendre contact avec l'assistance en cas de problème. Le service capte aussi les mouvements inattendus de la personne âgée (en cas de chute par exemple). L'association des Petits frères des pauvres développe depuis quelques années le projet Voisin-age qui met en relation les personnes âgées et leurs voisins. Une personne âgée peut être accompagnée par plusieurs d'entre eux, qui partagent leurs démarches sur une plateforme commune, afin d'assurer du suivi continu.

 

Mon domicile, centre de revenus

Le domicile est lieu de consommation par excellence. On l'achète ou le loue, on y stocke les achats matériels et alimentaires, on y consomme de l'énergie, de l'eau, etc. Consommer au détriment du lien social et de l'écologie ? Des mouvements sont en cours qui visent à mieux maîtriser les consommations, un garde-fous en quelque sorte. Dominique Cuvillier développe le terme d'éconotroqueurs pour tous ceux qui favorisent le troc et le pratiquent au quotidien avec leur famille, voisins et amis. Le troc n'est pas que matériel, il peut être serviciel. Jardiner, cuisiner, travailler... toutes ces activités peuvent aussi se conjuguer à plusieurs (voir l'article Et si vous partagiez votre maison ? ).

Mutualisation des ressources, auto-suffisance énergétique... le domicile ouvre des perspectives nouvelles pour ses habitants. Il passe aussi de centre de revenus à centre de coûts quand les individus vendent des services au sein même de leur domicile. Louer tout ou partie de son logement, avec Airbnb, l'ouvrir gratuitement, avec le Couchsurfing, y recevoir ses patients ou ses clients, toutes les formules sont bonnes. Au delà des enjeux légaux, parfois problématiques pour installer son entreprise à domicile , les logiques de multifonctionnalité du logement et de mutualisation des ressources replaçent la vie en collectivité dans un réseau de liens denses.

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Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, les territoires, le numérique et le quotidien.

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