Des airs et des aires de vacances

30 06/2016 de Bruno Marzloff

Les vacances ont-elles commencé, ou sommes-nous encore au travail ? La réponse est désormais moins une affaire de date que de rapports à l'écosystème digital et à sa plus ou moins grande maîtrise. Ainsi, sur le mobile, sphères privée, partenaires et professionnelles, tout s'embrouille. La 4G se prête autant aux selfies sur la plage qu'aux conf call sur le même sable chaud, quant à l'agenda, il est désormais irrémédiablement partagé avec ses collègues et ses proches. Personne ne sort indemne de cette immense confusion ; le travail et les vacances non plus, demain il en sera de même avec la retraite qui joue les prolongations du travail. Quelques réflexions livrées par Bruno Marzloff au magazine Espace pour un n° spécial  sur les rythmes et lieux de vacances.

Cet article est initialement paru dans la Revue Espaces n°330 .

 

Les équipements de loisirs pénètrent dans l'univers du travail.

L'idée du rapprochement du temps des vacances et de celui du travail date des années 1990. Avec le délitement de l'emploi industriel et l'arrivée de l'univers des services, l'écart s'est dissous. Certaines entreprises importent alors les vacances dans le monde du travail ; elles se dotent d'équipements de loisirs et de services (salle de sports, salon de massage, conciergerie...). C'est en quelque sorte le Club Med qui entre dans l'univers du travail.

"Le temps, c'est ce que vous en faites !" Ce fut, avant le changement de siècle, la signature publicitaire de la marque Swatch. Cette pensée existentielle est de plus en plus prégnante dans un monde où tout va de plus en plus vite et danslequel le travail n'est jamais loin des vacances, et vice versa. On peut dater cette idée du rapprochement du temps des vacances et de celui du travail du milieu des années 1990, quand la marque IBM fabriquait encore des micro-ordinateurs et en vantait les mérites dans les magazines. Sous un palmier, un Thinkpad avec cette accroche : "La bonne nouvelle, c'est que vous êtes loin du bureau. La mauvaise, c'est que vous êtes toujours relié au bureau."

Que devient la qualité du temps dans ce contexte ? Tout d'un coup, internet et les terminaux nomades changeaient une donne séculaire de clivage entre la réalité du quotidien et l'évasion des vacances. Si la porosité entre ces deux mondes a conservé son actualité, vingt ans ont passé. Si l'étonnement s'est émoussé, la perplexité demeure d'un mélange des sphères. Comment le travail pourrait-il pénétrer les vacances ? Invraisemblable. L'inverse, par contre...

 

Meeting

 

MIXITÉS TEMPORELLES. Nous ne sommes pas encore remis de ces mixités temporelles qui nous ont fait quitter les rives stables, voire rigides, du fordisme. Dans le règne des organisations scientifiques du travail que nous a façonnées Frederick Winslow Taylor, la partition entre le temps du travail et les autres moments de la vie était érigée en règle absolue... Et le temps des vacances était d'ailleurs très court pour les travailleurs. Ce cloisonnement ne laissait la place à aucune concession, du moins dans le monde industriel, alors dominant.

Le temps du travail était un monde à part, un bunker ou un ghetto, c'est selon. Avec le délitement de l'emploi industriel, l'arrivée de l'univers des services, l'écart s'est dissous. Le passage d'une productivité fondée sur les rythmes et le collectif à une efficacité faisant prévaloir la maîtrise de la production par l'individu lui-même a produit des stratégies individuelles ou collectives neuves.

Dans le domaine des vacances comme dans le cocktail des activités du quotidien, les travailleurs ont inventé des accommodements. Le city break est l'un de ces détournements qui permettent de composer un format de vacances. Celui-ci rogne quelque peu sur le temps de travail et, parfois, rebondit sur une occasion offerte par le travail (un déplacement, une mission) pour se composer un menu à la carte, mixte, associant vacances, détente et activités ou rencontres professionnelles.Les marchés des vacances, de l'hôtellerie et des voyages, qui jonglent avec ces élargissements pour améliorer leur taux d'occupation, l'ont pleinement intégré.

 

TROPISME DU TRAVAIL. Mais, en 2016, le temps n'est plus aux réductions du temps de travail. Dans les années 1930, l'économiste Keynes, tout à son bon sens, imaginait qu'à l'avenir les journées de travail seraient de trois heures. Martine Aubry, ministre socialiste du Travail à la fin du siècle dernier, n'était pas allée jusque-là ! Pourtant, la mesure des 35 heures qu'elle a portée sur les fonts baptismaux de l'Assemblée nationale reste un sujet de polémique près de vingt ans après avoir été votée. La tendance est même clairement aujourd'hui de faire machine arrière.

D'éminents experts du travail et de non moins éminents, mais plus rares, hommes politiques ne cessent pourtant de souligner l'absurdité de ne pas partager le travail en réduisant le temps des uns pour augmenter l'emploi des autres. Rien n'y fait, comme si le tropisme du travail imposait du temps plein et moins de vacances pour les premiers et des vacances subies pour les seconds. D'autres expliqueront qu'il ne faut pas raisonner comme cela et qu'il vaut mieux travailler plus pour gagner plus. La fine idée ! D'où la difficulté de concevoir des programmes mixtes travail-vacances. C'est même exclu d'emblée dans la plupart des cas, pour incompatibilités viscérales.

Certes, des pratiques de travail s'opèrent à la marge ; des coups de fil impromptus, une demande du mot de passe que le vacancier est le seul à détenir ou un dossier à finir émaillent ici et là le temps des vacances. À la limite, le wi-fi permettra quelques concessions, mais la connexion servira plutôt à communiquer sur Facebook et à poster ses images de vacances sur Instagram depuis son smartphone. Mais on n'a pas encore vu de Club Med qui vendrait le principe d'une offre mixte alliant vacances et travail. Ce serait totalement incongru. D'ailleurs, une publicité récente du Club se gausse d'une telle alliance, se moquant d'un gentil membre en maillot de bain en train de fignoler une maquette de bureau en guise de château de sable ; un appel à lâcher prise durant les vacances qui écarte inexorablement le travail de ces temps rares et bénis, au moins dans ses apparences formelles.

 

CONQUÊTE LIBÉRALE. Si bien que l'idée qui s'impose aujourd'hui est d'inverser la proposition : déplacer les vacances dans l'univers du travail. C'est plus simple à concevoir et c'est plus rentable pour l'entreprise. Et si on donnait des airs et des aires de vacances au travailleur ? C'est la grande conquête libérale et néofordiste du Googleplex. Là, chez le mastodonte du numérique, c'est en quelque sorte le Club Med qui pénètre l'univers du travail. Tout invite à la détente. Les googlers (les salariés de Google) sont plutôt gâtés, la société a fait installer une salle de sports, des douches, un salon de massage, des jeux vidéo, un piano, des tables de ping-pong, des tables de billard, un coiffeur, un terrain de volley, un espace vert, un terrain de hockey sur rollers, une crèche, une cantine gratuite, une laverie automatique, un banquier, un médecin, plusieurs bibliothèques, un terrain d'escalade et même une piscine à courant ! On peut même lui confier l'organisation de la bar-mitsva de son gamin. J'arrête, mais il y en a certainement d'autres.

Mon Dieu, pourquoi donc partir en vacances si les vacances viennent aux travailleurs de manière si... spontanée et si, en plus, tout est gratuit, et si en prime on est payé ? La concurrence est rude pour les voyagistes et autres vendeurs de vacances. Dès lors, on comprend vite que, sur cette planète néotayloriste, la place des vacances est soumise à un exercice d'autant moins évident que la décision reposerait sur le travailleur à qui on laisserait le choix de formuler ses propres vacances. À voir ! Richard Branson, le milliardaire britannique souhaite ainsi que ses salariés prennent autant de jours de congés qu'ils veulent, sans avoir à en référer à leur supérieur... à condition qu'ils soient à jour dans leurs projets. "C'est aux employés de décider seuls des heures, jours, semaines ou mois qu'ils veulent prendre, le présupposé étant qu'ils ne le feront que s'ils sont assurés à 100% qu'ils sont, eux et leur équipe, à jour de leurs projets et que leur absence ne nuira pas à l'entreprise, et donc à leur carrière (1) ."

 

Pause TGV

 

Formidable liberté ! On imagine le vacancier, les tripes nouées à la perspective du retour incertain des vacances. Chez Netflix, c'est la même chose... en pire si c'est possible, au moins pour notre culture européenne du travail et des vacances.

Netflix allie "la valorisation du salarié et la souplesse à un élitisme et une dureté assumés", nous explique cet article peu complaisant du journal Le Monde (2) . "'Liberté et responsabilité', ces mots sonnent comme la devise d'un État ou un slogan de parti. On les entend au détour d'une phrase quand les salariés de Netflix parlent de leur travail." [...] 'Netflix ne fixe aucun nombre de jours. Certains ne partent qu'une semaine par an, d'autres trois, quatre, cinq ou plus.' [...] "Tout est gratuit.Là encore, la générosité de l'employeur peut le servir : pas besoin de sortir des locaux pour déjeuner, les pauses sont plus courtes."

Le mythe de la productivité et l'attachement au poste de travail perdurent sous des formes au moins aussi coercitives, mais beaucoup plus pernicieuses. Pas étonnant dès lors qu'on ait attribué aux ÉtatsUnis le titre peu enviable de no-vacation nation : le pays sans vacances.

 

Il reste à souhaiter que le monde du travail en reste là de ses conquêtes, et que le travail fiche définitivement la paix aux vacances. Il a assez de soucis comme ça sans s'en créer d'autres en envahissant ce territoire, à protéger absolument.

 

(1) Audrey CHAUVET, "Chez Virgin, les employés peuvent prendre autant de vacances qu'ils veulent", 20 Minutes, 24 septembre 2014. http://www.20minutes.fr/ins olite/1449131-20140924- chez-virgin-employespeuvent-prendre-autantvacances-veulent

(2) Alexandre PIQUARD, "'Liberté et responsabilité' : l'exigeante culture interne de Netflix", Le Monde, 17 juillet 2015.

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