Les "accélérés" à la conquête des rythmes

04 12/2012 de Bruno Marzloff

 

Dans une mise en abyme, l'accélération du temps serait responsable de l'urgence - et de son autocratie -, tandis que son présumé coupable serait le numérique ambiant. Le smartphone et ses fonctions intempestives, les emails en cascade, l'internet omniprésent, les réseaux envahissant les murs ... fabriquent une génération "d'accélérés", en perte de contrôle de leur temps. Voilà en résumé la position d'une génération d'intervenants qui compte dans ses rangs Paul Virilio, Gilles Finchelstein, Nicole Aubert ou encore Hartmund Rosa et son brillant essai, L'accélération du temps. Le colloque du Grand Lyon de la semaine passé sur l'accélération du temps s'est saisi du débat, comme l'avait fait avant lui Le Monde dans un colloque ("Où est passé le temps ?"), il y a un an.

 

Ci-dessous, l'intervention de Bruno Marzloff à ce colloque "Accélération des temps : s'adapter ou résister", tenu le 26.11.12.

 

"Le mal, c'est le rythme des autres"

 

La question que masque l'urgence est la difficulté pour chacun de se réapproprier son propre temps, d'accepter d'épouser d'autres rythmes. Les mutations contemporaines encaissent des ruptures brutales des tempos du quotidien. Ce sentiment d'urgence en est une des conséquences. Mais pour apprécier le phénomène, il faut avoir de l'enjeu une approche équilibrée. Pour Pascal Michon (un des contributeur de Où est passé le temps ?), "Rosa réduit le rythme à une question de variabilité de la vitesse". En effet, le risque à se concentrer sur la vitesse, le multitasking, la compulsion... et leurs objets, le mobile, la tablette, les réseaux sociaux, c'est d'oublier qu'il y a des déterminants qui ne se confondent pas avec ces symptômes. C'est aussi ne pas regarder les stratégies d'adaptation qui s'élaborent.

 

 

Et si l'accélération n'était pas celle des temps ? Mais celle des rythmes et plus profondément des routines ? "Le mal, disait Henri Michaux, c'est le rythme des autres"*. La question que pose en réalité l'urgence est celle des différentiels de rythmes : d'une part entre soi et les autres (cette question, vieille comme le monde, prend une acuité certaine dans l'autonomisation actuelle des pratiques) et entre ses rythmes d'hier et d'aujourd'hui, dit autrement l'adaptation de nos routines. On ne dira jamais assez combien les routines sont essentielles à la stabilité des sociétés. Elles sont leurs refuges, le conservatoire de nos quotidiens, la quille qui évite les embardées. Si elles maintiennent le cap, la contrepartie est une réelle difficulté à assumer de nécessaires ruptures. Légitimes ou non au départ, ces dernières le deviennent forcément quand les modèles s'installent.

 

* Cité par Marielle Macé dans le collectif "Où est passé le temps ?", Folio Essai.

 

Le numérique comme bouc émissaire

 

Quand la société se transforme, quand par exemple l'entreprise adopte d'autres modèles de productivité - qu'elle mute du fordisme à la flexibilité -, cela s'accompagne nécessairement de ruptures. Donc, ces écarts de rythmes sont le résultat de transformations sociologiques et non de déterminants technologiques. "Le numérique est accusé de tout", c'est un évident bouc émissaire rappelle justement Hubert Guillaud. Ne prenons pas les conséquences pour les causes. Ce modèle flexible ou hyperagile nous extrait du "collectif-récurrent-cloisonné" - le métro-boulot-dodo. Il en brouille les frontières pour nous renvoyer à une maîtrise par soi-même de son propre temps. Cette rupture est un mouvement sociétal. On peut éventuellement accabler celui-ci, mais certainement pas ses instruments.

 

Quand le téléphone mobile est arrivé au milieu des années 90, les opérateurs télécom portaient leur regard sur le gisement commercial solvable a priori de leur vente d'abonnements, les travailleurs nomades. Pourtant, c'est la maman articulant une sortie aléatoire de son travail avec les horaires rigides de la crèche ou de l'école, qui a fait son succès massifié. Le mobile a alors fait son affaire de cette resynchronisation dans l'instant. De fait, cette présence de l'urgence masque des stratégies d'individualisation de nos pratiques quotidiennes. Dès lors, faut-il accabler le numérique ou celui-ci n'est-il pas justement l'écho et le moyen des stratégies d'adaptation qui se mettent en place ? Dans ce contexte, les rythmes deviennent des variables d'ajustement.

 

"Le temps, c'est ce que vous en faites"

 

On doit faire le constat que le temps n'est pas une injonction surgie d'on ne sait où, "Le temps, c'est ce que vous en faites", disait avec raison il y a maintenant une quinzaine d'année une campagne publicitaire mondiale de la marque Swatch. C'était justement le moment où arrivaient Internet et les premiers mobiles. La coïncidence n'était pas fortuite.

 

D'ailleurs, à la même époque, la SNCF développait pour le TGV une autre campagne savoureuse dans son oxymore : "Prenez le temps d'aller vite", un constat cocasse, paradoxal mais réaliste, au terme duquel nous sommes capables de concilier des rythmes disparates. La réalité est bien dans ce paradoxe. L'architecture de notre société est autrement faite qu'hier. Elle se débarrasse éventuellement au passage d'un temps monotone et récurrent. Il y a - qu'on le veuille ou non - une excitation derrière cette capacité conquise de jouer avec le temps, de le démultiplier, d'en ajuster les cadences (voir La revanche du multitaskeur). Il y a aussi des tensions, et c'est normal, mais il y a en regard des régulations et des autorégulations - regardez ce qui se passe aujourd'hui par exemple dans les trains quand quelqu'un entreprend de téléphoner dans la rame !

 

La danse du quotidien et ses agilités multiples

 

Dans une étude sur le travail mobile (Wite 2.0), nous examinons avec nos partenaires les stratégies de conciliation des temps que les travailleurs élaborent. Nous y redécouvrons ce que Edward Hall, anthropologue américain, racontait si bien il y a quarante ans dans l'ouvrage "La danse de la vie" ajout hyperlien (la polychronie et la gestion des temps sociaux). L'étude fait le constat qu'on ne peut dénouer la gestion des temps de travail dispersés de celle des autres temps (domestique, familial, social, personnel). Et cette gestion décloisonnée des temps est indissociable des localisations multiples du travail (chez soi, en train, au bistrot...) mais aussi des sociabilités, même et surtout celles qui se réalisent à distance. Ces agilités des lieux, des espaces et des échanges sociaux se corrèlent avec l'intensité du travail mobile. Les gens, agiles dans leur gestion du temps, sont les mêmes qui hébergent leur travail dans des lieux divers travailler. Ils inventent ce faisant d'autres modes de vie. De fait, pour servir ces agilités diverses, nous bâtissons des stratégies à bases de numérique. Le numérique est la conséquence, le moyen que nous mobilisons pour servir ces pratiques agiles et foncièrement autonomes et pour inventer un autre quotidien.

 

 

 

La figure traditionnelle du travail normé dans le temps et dans sa localisa- tion au lieu principal du travail («le travailleur sédentaire») est battue en brèche par trois autres grands types :

  • Le «mobile occasionnel» reste proche de ces normes, mais s'approprie déjà le numérique.
  • L' «hypermobile indépendant» traduit l'émergence d'un statut d'indépendant, très «numérisé», nomade mais fortement centré sur le domicile.
  • La figure la plus pionnière est celle de l'«hyperagile», «agile» à tous égards (temps, espace, relationnel et numérique).

 

Pour le dire autrement, nous entrons dans une autre société, non pas une société numérique, mais une société de la maîtrise par soi-même de son propre temps, servi par un numérique ambiant.

 

Pour conclure, l'accélération telle que Rosa la formule n'est pas celle du temps, c'est celle de la vitesse des transformations qui renvoient à de réelles difficultés d'adaptation. Cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas capables de nous adapter. Tout prouve même le contraire.

 

PS. Pour ceux qui souhaitent prolonger ces investigations. La Cité des Services prend l'initative d'une étude syndiquée, en partenariat avec Chronos, Villes Internet et Neonomad/LBMG Worklabs pour investiguer la sensibilité des collectivités sur ce sujet et mesurer leurs attentes. Prendre contact avec Julie Rieg, julie.rieg@groupechronos.org, 01 42 56 02 45

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Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, les territoires, le numérique et le quotidien.

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