Emportés par la foule - retour sur le dernier séminaire “Cognition & Mobilité”

04 01/2013 de Elisa Mendoza avec Anne de Malleray

 

S'il est des mouvements d'ensemble qui finissent en rondes joyeuses, dans les transports, la foule rime plutôt avec saturation, agacements et piétinements. La congestion des réseaux a fait l'objet du séminaire "Cognition & Mobilité" *, organisé le 28 novembre 2012. Co-présidé par Alain Berthoz, Professeur honoraire au Collègue de France et Philippe Martin, Directeur général adjoint de la RATP, cette rencontre a permis d'engager une réflexion sur la foule, entité mal comprise, et les services à développer pour éviter le sentiment d'oppression qu'elle suscite dans les transports.

 

Symbole du fourmillement des grandes métropoles, la foule est une contrainte urbaine, intrinsèquement liée à la saturation des réseaux (transports, téléphoniques, numériques, politiques). A mesure que croissent les métropoles, elle se fait de plus en plus dense. La saturation démographique à laquelle nous nous préparons génère une forme d'enfermement planétaire, souligne Jean-François Toussaint, Professeur de physiologie à Paris V. Jusqu'où pouvons-nous saturer les réseaux et étaler les villes ? Comment répondre à l'enjeu ? La gestion classique par "le traitement des flux" n'est pas suffisante. Il importe de comprendre comment ces foules agissent, quels sont leurs usages et leurs besoins. Pour les prestataires de service de transport, le défi est la saturation dans des espaces contraints. Deux réponses sont étudiées, l'une - la plus évidente -, est infrastructurelle, l'autre est servicielle. Jérôme Martres, Délégué général à la sécurité ferroviaire de la RATP, détaille les axes d'action pour la première :

 

● Augmenter la surface affectée à chaque passager dans les wagons. Dans les années 60, la norme a été fixée à six voyageurs par mètre carré, l'objectif est de passer à quatre voyageurs,

● Construire plus de réseaux et de tuyaux,

● Mettre plus de trains en circulation,

● Augmenter la capacité unitaire des trains (supprimer des places assises),

● Allonger les trains et les stations,

● Augmenter la vitesse de circulation et celle du retournement des trains automatiques en début de parcours.

 

Cette réponse technique génère d'importants coûts financiers. D'autres pistes de gestion de l'affluence reposent sur l'analyse de l'organisation de la foule, ses habitudes et ses besoins, qui permet de déployer des services facilitant les déplacements, fondés sur l'accès à l'information. Il peut s'agir :

 

● D'afficher les horaires de passage sur les quais et les arrêts de bus,

● De déployer du personnel sur les quais aux heures de pointe,

● De développer des applications d'itinéraires en temps réel,

● De réduire les files d'attente grâce à la vente des tickets de transport à distance,

● De développer des nouveaux usages dans les lieux de transit (gares, stations de métro).

 

Ces nouveaux services peuvent générer de nouvelles foules, qui s'arrêtent pour faire leurs courses dans la gare par exemple. Comme explique Yo Kaminaigai, délégué à la conception au département Maîtrise d'ouvrage des projets de la RATP, les foules ont changé, constituées désormais "d'hommes équipés qui prennent beaucoup plus de place lorsqu'ils passent des appels téléphoniques et utilisent leurs smartphones".

 

Importunés par la foule

 

Les foules qui fréquentent les transports en commun, leur comportement et leur ressenti sont mals connus, souligne Stéphane Tonnelat, chercheur au laboratoire CRH-LAUVE à l'école d'architecture Paris Val-de-Seine, qui présentait les résultats d'une enquête ethnographique auprès des usagers du métro parisien, filmés aux heures de pointe au moment de monter dans les wagons. Cette observation en détail a permis d'étudier le lien entre l'affluence et le ressenti des usagers. La promiscuité et le contact physique déclenchent une réaction de gêne. Perçus comme une violation de l'espace personnel, tout "incident de contact" provoque une crispation faciale. Il peut s'ensuivre un échange réparateur, un refus ou un duel de caractère. Cette analyse des émotions, à l'image de celles menées par la chercheuse Béatrice de Gelder, professeur de psychologie cognitive à l'Université de Tilburg aux Pays-Bas, sur les expressions faciales et le langage corporel, peut aider à mieux comprendre les foules et faciliter la réduction des conflits.

 

Quel rôle joue un prestataire de services de transports sur les comportements des usagers ? La RATP finance des campagnes contre les incivilités (voir notre billet "Les héros du quotidien"), mais ces messages ont-ils un impact réel sur les comportement ? A la SNCF, la répression des incivilités, via des médiateurs sociaux qui préviennent et verbalisent, joint les mesures coercitives à la sensibilisation. Parfois, les usagers se saisissent eux-mêmes du problème, comme en témoigne cette websérie du réalisateur Olivier Kissita.

 

Qu'on arrête d'être mechant dans le métro

 

La foule est une somme d'usagers ou de piétons stressés certes, mais aussi d'individus qui se partagent un espace commun, qu'ils fréquentent souvent tous les jours. Comprendre la foule, non comme une entité qu'il faudrait reconditionner et fluidifier, mais comme l'agrégation d'habitudes, d'interactions, d'évitements est une piste fertile pour développer des services innovants pour lutter contre les désagréments et congestions.

 

* Cognition & Mobilité est un séminaire d'échanges Entreprise-Recherche co-présidé par Alain Berthoz, Professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Académie des Sciences et des Technologies avec Philippe Martin, Directeur Général Adjoint de la RATP

 

 

 

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