Chroniques des villes agiles #2 - Éloge du hacking urbain

28 10/2011 de Philippe Gargov

 

Suite des chroniques consacrées aux villes plus "agiles", c'est-à-dire évolutives et adaptatives en fonction des besoins, ressources et usages qui y fluctuent. Chronos évoquait à propos des parklets "l'aggiornamento" d'un système urbain fort de sa capacité de "résilience"... Ce n'est pas toujours aussi simple. S'il est désormais envisageable de confisquer des portions de l'espace automobile pour les offrir aux piétons, d'autres transformations de la ville sont contrariées. Inertie d'un système urbain trop complexe, jeux d'acteurs ou de pouvoirs, poids du bâti ou des mentalités brident l'agilité des territoires.

 

 

Les "hackeurs" de la ville y voient une motivation pour redoubler de créativité. Aux parklets du mois dernier répond donc ce mois-ci le "hacking urbain", moins visible mais tout aussi pertinent.De quoi le hacking urbain est-il le nom ? Wikipedia dit ceci du premier terme :

 

"Le hacking, notamment celui touchant à l'informatique, est une pratique visant à un échange « discret » d'information en fouillant ou bidouillant. [...] Dans un sens large, le hacking concerne les activités visant à détourner un objet de sa fonction première."

 

Autrement dit, le hacking urbain désignerait tout bidouillage détournant la ville de ses fonctions premières : habiter, consommer, travailler, circuler... C'est très large et cela ne dit rien du niveau de "discrétion" de ces bidouillages. Précisons que l'on s'attachera davantage ici aux détournements officieux de l'espace public qu'à leurs pendants institutionalisés (nous y reviendrons dans une prochaine chronique, et sous un autre vocable). Les quelques exemples qui suivent, évidemment non exhaustifs, sont classés selon la légèreté des interventions qu'ils requièrent.

 

Premier exemple : le parcours de santé imaginé dans les faubourgs strasbourgeois par le collectif Démocratie Créative.

 

 

Le hacking est ici symbolique. Tout mobilier urbain ou presque ayant potentiellement le "pouvoir" de se métamorphoser en équipement sportif à moindre frais. Certes, c'est rudimentaire, mais en temps de crise... Notez au passage l'intelligente cartographie géolocalisant les "équipements" recensés sur le territoire ; cartographie que l'on imagine aisément déployée à plus grande échelle avec un coup de pouce collaboratif. De quoi rendre la ville plus souple et agile, au sens propre comme au figuré !

 

Autre création de Démocratie Créative, le Service Sauvage d'Aménagement Urbain et Rural (SSAUR) s'évertue à créer des mobilier ludiques dans la ville... à partir de la ville elle-même. Au-delà de la dimension artistique des créations (mises à jour au gré des opportunismes), cette superbe "table de trottoir en kit" pose directement la question des mobiliers urbains dans le contexte d'une ville hypermobile.

 

 

Une véritable problématique pour des nomades qui, entre deux tiers-lieux, se retrouvent bien souvent dépourvus de tout mobilier idoine. Dans la même idée, j'avais pour ma part proposé de réinvestir les escaliers publics à l'aide d'une table de travail improvisée, en m'inspirant des tables légères imaginées par l'équipe du designer Mark A. Reigelman.

 

 

Dans la même voie, et toujours à peu de frais, le collectif Fabrique-Hacktion - dont le nom de baptême ne surprendra personne - met à profit les possibilités offertes par les FabLabs, ces ateliers de créations accélérée "pouvant fabriquer rapidement et à la demande des biens de nature variée (vêtements, livres, objets décoratifs, etc.), notamment des produits ne pouvant être fabriqués à grande échelle" (Wikipedia).

 

Investissant le FabLab de l'ENSCI (les trois membres du collectif y étudiaient), Fabrique-Hacktion envisage divers prototypes de hacking urbain dont la simplicité contraste avec les lacunes de la ville "rigide". Douze objets, ce sont douze travaux visant à améliorer le quotidien des usagers, d'un porte-manteau urbain, à un range journaux pour les métros en passant par une cabine téléphonique électrique.

 

 

Qui n'a pas déjà erré à la sortie d'un métro à la recherche d'une borne Vélib' pourtant si proche ? On se laissera ainsi séduire par ce vélo autocollant à poser sur les panneaux de sortie RATP qui n'indiquent pas les bornes Vélib' les plus proches d'une station. Un frein aux mobilités "agiles" qui trouve sa parade dans un simple autocollant : simple et pourtant diablement efficace, en faveur d'opportunismes vertueux [ndlr : mais si moi je commence à mettre mes autocollants Vélib', qui mettra celui sur les taxis, les boulangeries ou les pharmacies alentours... Services pour les uns, dégradations nuisant à la lisibilité de l'information pour les autres, tout est une question de point de vue].

 

 

Toujours dans le secteur métropolitain, mais cette-fois plus proche de l'illégalité originelle du hacking, le collectif propose aux usagers de déposer leurs tickets usagés dans un bac prévu à cet effet, afin de dépanner d'autres voyageurs (dans les villes comme Berlin, Londres ou New-York où les tickets restent valables un certain temps).

 

D'autres prototypes s'évitent tout flirt avec l'illégalité. Il en va ainsi de cette table prévue pour relier deux chaises du Jardin du Luxembourg (les travailleurs nomades seront heureux), ou de cette dynamo installée dans les cabines téléphoniques abandonnées invitant les citadins à recharger les batteries... de leurs terminaux mobiles en tous genres. L'agilité est double : il s'agit autant de trouver des parades aux accrocs de l'hypermobilité, mais aussi d'ouvrir des pistes de solution pour réhabiliter des espaces obsolètes telles que les cabines. Last but not least, on s'enthousiasmera pour ce porte-manteau improvisé qui vient se caler dans les interstices d'un mur vieillissant, pour le plus grand bonheur des amateurs de boule ou tout badaud de passage.

 

 

On remarquera d'ailleurs, au long de ces exemples, la forte propension du hacking urbain à répondre aux besoins émergents - et souvent silencieux - des citadins. On notera aussi le rôle précieux que jouent les designers dans la recomposition de ces interactions urbaines. Aux architectes star du 20e siècle répondent modestement les petites mains du design, hérauts d'une culture Do It Yourself et agiles bidouilleurs du quotidien.

Pour conclure, pourquoi ne pas s'envoler le temps d'un trajet grâce à cette balançoire improvisée entre les porte-mains d'une rame de la ligne 13 ?

 

 

 

*Philippe Gargov est Géographe, spécialiste de la ville numérique et de ses imaginaires. Fondateur de [pop-up] urbain, cabinet de tendances spécialisé dans les problématiques urbaines.

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