Cartographie : les "maj"iciens de la mise à jour

10 12/2013 de Laurent Barelier

 

L'essor de la cartographie contributive et dynamique, sur des plateformes telles que Open Street MapWaze  ou Moovit , pose la redoutable question de la mise à jour des données. Avec l'irruption d'usagers connectés en permanence, le temps réel fait son entrée dans la carte, tandis que les données représentées se diversifient : trafic routier, commerces, accessibilité ...

Face aux défis du temps réel - quand ce n'est pas du prédictif  -, et de la complexité des informations, les acteurs traditionnels de la cartographie tels que l'IGN sont forcés de s'adapter, et de composer avec les nouveaux venus : start-up, développeurs, simples usagers de plateformes collaboratives.  

 

La course à la mise à jour

 

Si vous chargez la dernière version de Google Maps, cliquez sur l'îcone 'trafic". Evitez les axes rouges, ce sont les quelques 50 millions d'automoblistes dans le monde qui vous le disent, puisqu'ils y sont ... dans ces embouteillage. Ils fabriquent une carte palimpseste, une carte vivante qui ne ne cesse de se regénérer. 

 

 

Google Maps - 9h15 à Sao Paulo. Prenez plutôt le métro

 

 

"L'ère du cartographe du roi est terminée", c'est Karine Hurel elle-même, géographe et cartographe à la DATAR, qui le reconnaît, lors de la journée PREDIM du 21 novembre dernier, consacrée à la "cartographie pour une mobilité multimodale intelligente ". La cartographie n'est désormais plus l'apanage de quelques happy few, dûment formés et diplômés. Les institutions publiques elles-mêmes semblent enfin en prendre conscience. Face au défi de la mise à jour des données, elles explorent deux voies : celle de l'innovation technologique et celle de l'adaptation au contributif.

 

La mise à jour est en effet un enjeu crucial pour tous les cartographes contemporains : une carte peut devenir caduque du jour au lendemain en fonction des travaux sur la chaussée, d'un événement  climatique, etc. A l'échelle de l'IGN par exemple, ce défi est monumental : 150 personnes sont exclusivement chargées de la « Mise à Jour En Continu » (MAJEC) des données. Dans les couloirs, on les surnomme les « majeciens », tant leur tâche est ardue ...

 

L'exercice se complexifie, intègre des données de plus en plus fines et si l'on peut s'improviser cartographe du quotidien, les compétences techniques de l'ingénieur ou du programmateur sont souvent incontournables. Des projets multipartenariaux, qui rassemblent des acteurs traditionnels de la géographie, des centres de recherche et des start-up, mènent des projets expérimentaux pour faciliter ce traitement des données. C'est là qu'interviennent notamment les algorithmes, qui traitent automatiquement l'information et sont capables d'analyser les changements à l'oeuvre sur un terrain.

 

Pour qui travaillent les algorithmes ?

 

Doté d'un budget de 6,9 millions d'euros, le projet Terra Mobilita s'étend jusqu'en 2015 et regroupe pas moins de 17 partenaires, dont l'IGN*.
Ce projet expérimental développe une cartographie ultra-précise de l'accessibilité de l'espace public grâce à des relevés au laser. Embarqués sur des véhicules, ils analysent les pentes, les devers, les irrégularités de la chaussée et les matières des revêtements, tout ce qui pourrait faire obstacle non seulement aux personnes à mobilité réduite, mais également aux piétons et aux cyclistes.

 

Ici, les algorithmes font économiser un travail monumental à l'homme. Lorsque les voitures stationnées sur la voirie empêchent la récolte des données, des algorithmes prédictifs se chargent de combler les vides. Quand se pose la question cruciale de la mise à jour des données, ce sont encore les algorithmes qui résolvent le problème, en détectant les changements intervenus entre deux passages des lasers.

 

 

Acquisition des données, projet Terra Mobilita © IGN / Laboratoire MATIS, système Stereopolis

 

 

Acquisition des données, projet Terra Mobilita © IGN / Laboratoire MATIS, système Stereopolis. Données traitées par le Centre de Morphologie Mathématique des Mines

 

 

Mais plutôt que de multiplier ces passages, qui demandent du temps et de l'argent, pourquoi ne pas embarquer capteurs et lasers sur les véhicules du quotidien ? Les camions-poubelles, dans leur tournée quotidienne, pourraient relever automatiquement des données sur la chaussée, qui serviraient ensuite à actualiser les cartes. Traitées automatiquement, ces données fournissent des modélisations 3D, avec une précision centimétrique. A terme, le projet pourrait déboucher sur un calcul d'itinéraire personnalisé. En complétant un profil d'utilisateur et en définissant des « valeurs seuils » pour l'accessibilité, l'outil fournit un itinéraire adapté aux capacités de l'usager.

 

Ces innovations permettent de passer d'une logique de production massive de données à une logique servicielle : en prenant en compte les usages et en fournissant des outils appropriables (calculateur d'itinéraire, application mobile).

 

Les contributeurs, ressource renouvelable

 

La deuxième piste est celle du passage à une logique contributive pour assurer la mise à jour de la donnée. Les grands acteurs publics (IGN, SNCF, RATP ...) s'ouvrent progressivement au contributif. Le site Géoportail de l'IGN propose par exemple aux visiteurs de signaler erreurs et omissions depuis fin 2012. 

 

Mais la transition est progressive. Le récent débat entre le président d'Open Street Map France et le directeur de l'IGN rappelle les tensions qui peuvent survenir dans ces périodes de transition, lorsque deux cultures et deux modèles économiques se confrontent. Gaël Musquet évoque justement les difficultés de mise à jour que rencontre l'IGN, tandis que Pascal Berteaud, lui, rappelle l'existence de dispositifs collaboratifs avec des partenaires publics locaux pour faire remonter les informations.

 

Malgré les résistances, la coopération entre ces organismes semble inévitable. A terme, le cartographies les plus efficaces combineront probablement des données issues de sources variées, en combinant diverses techniques de mise à jour. Des plateformes telles que CuteGis OpenGeoData permettent déjà de créer ses propres cartographies en combinant des sources diverses. Certains ont d'ailleurs bien compris l'intérêt de combiner données publiques "statiques" et contributif. L'application Moovit, surnommé le "Waze des transports en commun", utilise ainsi un fonds Open Street Map augmenté d'information géolocalisées fournies par les usagers des transports (sur l'affluence, les perturbations, la propreté etc.). Et s'enrichit déjà des données de Keolis à Bordeaux (des discussions sont en cours avec la RATP). L'opérateur parisien n'est d'ailleurs pas en reste et propose à ses usagers de signaler les points d'intérêt autour de ses stations sur l'application "J'aime ma ligne" . C'est l'ensemble du réseau qui est valorisé "gratuitement".

 

 

Présentation de l'application J'aime ma ligne de la RATP

 

 

Présentation de l'application Moovit

 

 

 

A terme, le "capital spatial" de l'usager expert de son territoire, conjugué aux technologies embarquées utilisant des algorithmes, pourraient bien finir par s'hybrider : les smartphones permettent déjà aux personnes physiques d'embarquer des algorithmes . En combinant goéolocalisation et détection de la vitesse, ils pourraient alors fournir des données précieuses aux acteurs publics sur les flux et les pratiques.

 

*Parmi les partenaires, des PME, des grands groupes industriels, des institutions publiques (universités, collectivités). 

Commentaires (0)

Commentaires

Présentation de Chronos

Chronos

Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, les territoires, le numérique et le quotidien.

Abonnement newsletter