Coopérer et informer la marche métropolitaine, une carte collaborative sur le territoire de Saclay

08 01/2013 de Chronos

Chronos et l'ENSA Paris Malaquais* ont conclu en cette rentrée 2013 la recherche "Co/opérer et informer la marche métropolitaine". Ce projet vise à analyser, sur deux territoires en mutation (la ville de Saint-Denis et le plateau de Saclay), le rôle des outils numériques "collaboratifs" dans la pratique de la marche. Comment favorisent-ils son essor et, plus largement, comment contribuent-ils à la (re)création d'espace public dans les zones non-denses ?

Après avoir évalué les terrains et réalisé un benchmark de projets innovants qui mobilisent le numérique pour favoriser la participation citoyenne, nous avons expérimenté une cartographie contributive et libre de droit, la Carte Ouverte du Plateau de Saclay pour encourager la pratique des modes actifs en renseignant les usagers sur les ressources accessibles à pied et à vélo.

La dynamique est désormais à l'oeuvre autour de cette Carte Ouverte qui mobilise des associations (alimentation et modération de l'outil), des collectivités locales (ouverture de données), ainsi que des usagers qui renseignent le territoire lors de Carto Parties !

A lire sur le sujet, l'article une carte collaborative pour inciter à la marche de Sylvain Allemand paru le 5 février 2013.

Télécharger ici le résumé d'une page en français (ici pour la version anglophone).

Télécharger ici la synthèse de quatre pages du projet.

Pour en savoir plus sur ce projet, contactez Léa Marzloff (lea.marzloff@groupechronos.org)

*Laboratoire Architecture, Culture et Société (UMR AUSser 3329 CNRS) de l'Ecole Normale Supérieure d'Architecture Paris Malaquais.

 

Fiche d'identité

La projet de recherche/action « Démarches d'implication citoyenne pour la détermination des cadres et formes urbaines appropriées au développement de la marche », sous-titré « Co/opérer et informer la marche métropolitaine », a été soutenu par le Groupe Opérationnel 3 du Predit 4 "Mobilités dans les régions urbaines". D'une durée de deux ans - de janvier 2011 à janvier 2013 - , il a eu comme finalité de chercher en quoi la marche peut faire lien et recréer de l'espace public dans des zones non-denses à travers la question suivante : comment les outils numériques "collaboratifs" peuvent-ils aider à collecter l'information, rendre compte des pratiques de la marche sur un territoire et favoriser son développement ?

 

La marche, "cellule souche" des mobilités

Les mobilités dépassent le champ du transport et des déplacements et s'entendent désormais comme le moyen d'accéder aux ressources du territoire et de favoriser l'accessibilité entre un ensemble large de lieux. Les mobilités s'articulent à travers des réseaux (physiques et numériques) aux différentes "strates" des territoires. Un modèle de mobilité adopté par un territoire est donc un modèle d'urbanité, de vivre ensemble en même temps qu'un modèle de cadre et de forme urbaine.

Pour reprendre la métaphore de Georges Amar, ancien directeur de la prospective à la RATP, la marche est la "cellule souche des mobilités". Elle n'est pas réductible à un mode de déplacement car elle est un inter et un infra-mode (on marche vers sa voiture, dans les couloirs du métro, dans les trains, etc.). La marche expose au contact social, à l'interaction multi-sensorielle et entretient un rapport privilégié à l'espace public.

L'objectif global de la recherche « Co/opérer et informer la marche métropolitaine » est d'identifier les cadres et formes urbaines favorables au développement de la marche dans les zones non-denses. Cette recherche pose les questions suivantes : quelles sont les pratiques de la marche, les motivations et obstacles, les manques et besoins ? Quelles sont les données pertinentes pour les marcheurs ? Comment les récolter ? Les exploiter ? Comment ces données peuvent-elles servir la (re)construction du territoire de l'urbain par les professionnels ?

L'hypothèse de départ est que les outils du numérique peuvent rendre compte de données qualitatives et quantitatives sur la marche "hyperlocale" et favoriser ce mode de mobilité.

Le projet propose une étude des terrains de Saint-Denis et du plateau de Saclay et l'expérimentation d'une carte interactive, libre de droit et collaborative, pour favoriser les modes actifs sur le territoire.

 

Une méthodologie volontariste

Le cadre conceptuel de l'étude est posé :

  • la stratification des territoires en quatre couches : sol, réseaux et équipements, réseaux sociaux, informations ;
  • la relation physique et cognitive puissante du marcheur au territoire ;
  • le numérique comme outil d'une lecture différenciée et de nouveaux rapports au territoire.

Le corpus territorial retenu est présenté pour deux terrains périurbains franciliens, le Plateau de Saclay et la Plaine Saint-Denis. Une méthodologie en trois temps est menée :

1/ Ces terrains sont évalués pour leur hospitalité à la marche et la compréhension des obstacles morphologiques et sociaux à cette forme de mobilité (étude documentaire, arpentages, rencontres, etc.).

2/ Un "benchmark" est mené pour identifier et évaluer des projets innovants qui mobilisent les outils du numérique dans le dialogue urbain et l'animation de la vie d'un territoire. Les outils proposant une logique de concertation et de participation des habitants sont privilégiés.

3/ L'expérimentation d'un outil numérique collaboratif s'appuie sur le territoire du Plateau de Saclay, où un partenariat dynamique a été créé avec les acteurs locaux. Après avoir choisi l'outil et analysé les publics visés et leurs modes d'implication, la recherche-action vise à construire une plateforme cartographique collaborative et sa gouvernance. L'expérimentation associe arpentages collectifs du terrain ("carto parties"), mobilisation des acteurs locaux et réalisation de l'outil (cahier des charges, mise en place, etc.).

 

La marche et les outils numériques collaboratifs

La marche, ancien "parent pauvre" des mobilités, constitue dorénavant une brique essentielle dans leur développement. Collectivités et opérateurs proposent des réponses innovantes pour rendre les territoires plus "marchables" c'est-à-dire plus désirables, moins stressants et plus sûrs. À côté des infrastructures favorisant la pratique de la marche, les systèmes d'information jouent un rôle moteur.

Pour les piétons, les systèmes d'informations numériques (application mobile, calcul d'itinéraire piéton ou intermodal, cartographie personnalisée) sont des outils particulièrement utiles dans les déplacements et l'usage des espaces. Le partage de ces informations, seule "ressource" du déplacement manipulable à l'échelle d'un individu, ouvre l'ère de la "mobilité collaborative" qui se caractérise par la participation des usagers. La recherche "Co/opérer et informer la marche métropolitaine" explore comment les usages collaboratifs des données de mobilité permettent de multiplier les ressources destinées aux piétons et de répondre ainsi à des demandes spécifiques des usagers.

Notre hypothèse est que les outils du numérique peuvent rendre compte de données qualitatives et quantitatives sur la marche "hyperlocale" et favoriser ce mode. Pour l'éprouver, nous avons étudié en profondeur une dizaine de projets relatifs à l'environnement urbain. Certains sont focalisés sur la valorisation et la promotion des modes actifs (marche et vélo), d'autres visent à recueillir des données objectives et subjectives sur le territoire au sens large. Ont notamment été étudiés les projets suivants :

  • Walk Score, un service numérique cartographique, collaboratif et libre de droit qui calcule le score de "marchabilité" de nombreuses adresses dans le monde. La "marchabilité" d'un lieu dépend de la densité de services urbains à proximité.
  • Urbadeus, une application sous forme de "média participatif", qui géolocalise des vidéos, des photos et des prises de sons sur une carte en 3D. Urbadeus permet aux habitants de partager leur balade et de leurs appréciations.
  • Partage, usages et modélisations de la donnée publique (PUMDP), projet de recherche qui vise à définir les conditionsde réussite de ce partage et expérimenter la mise en place d'une carte dynamique. Cet outil cartographique permet de faire un diagnostic des mobilités actives sur les territoires de Lorient et Rennes Métropole.
  • Open Street Map, un projet international fondé en 2004 dans le but de créer une carte libre du monde. La base de données permet de produire des cartes, de faire des calculs, de rechercher des objets par des règles géographiques.

 

A partir de l'analyse du terrain du Plateau de Saclay (voir "Nos terrains") et de ce "benchmark" de projets innovants, l'équipe a proposé de créer une carte collaborative sur Internet. Cette "Carte ouverte du Plateau de Saclay" vise à soutenir l'essor des modes en identifiant les ressources favorables et en permettant leur partage.

 

Nos terrains : Saint Denis / frange Nord de Paris (93) et le plateau de Saclay (91) (Sabine)

Le choix devant reposer sur la qualité des partenariats et Saclay étant d'une actualité évidente, notre intérêt s'est porté en premier lieu sur ce Plateau. Visant un comparatif dynamique, nous avons aussi retenu le territoire de Saint-Denis. Les critères de sélection ont été l'importance accordée à la politique d'accessibilité, l'usage social, la densité et la morphologie urbaine.

Si les projets urbains en cours sont ambitieux dans les deux cas, le premier illustre la Ville en train de se faire, le territoire en mutation. Le second nous montre la Ville qui se refait sur elle-même où l'on note une inter-accessibilité difficile et un effet d'enclavement résultant des coupures territoriales et sociales. Le déploiement d'infrastructures de mobilité est au coeur des deux projets avec une situation contrastée pour la marche, autant sur le plan social que géographique ou environnemental.

Saint-Denis

Les infrastructures marquent ce territoire périurbain par de fortes coupures. Ces réseaux créent une topologie de rupture et détours, qui nuit à la marche. Trop d'infrastructures et de voiries ainsi que la dispersion des lieux accessibles rendent le parcours piéton difficile.

Second facteur de segmentation : la faible diversité des fonctions et activités sociales. Au nord du canal, on trouve le Saint-Denis habité et au sud le Saint-Denis industriel dont la mutation encore trop monofonctionnelle vers les services ne suffit pas à développer interactivité et compacité d'usage.

L'in-tranquillité des salariés dans la traversée des quartiers en direction des gares et stations de transport collectif est un autre facteur défavorable à la marche. Les grandes entreprises se sont improvisées opératrices de lignes de bus privées pour la desserte sécurisée des gares. Dans les plus petites, on est revenu à la voiture solo, en particulier les femmes.

Ces analyses nous ont fait pencher pour un travail intégré aux PDIE sur les rôles d'acteurs et les ouvertures vers la marche par la convergence et la solidarité, intégrant l'étude d'un outil numérique. Cependant l'important retard pris par le PDIE multi-acteurs ne nous a pas permis de tenir le calendrier de cette recherche, malgré l'intérêt marqué des partenaires.

 

Le Plateau de Saclay

Notre territoire d'observation du Plateau de Saclay s'est tenu à sa zone sud-est (zone du Moulon), site de projet en débat. Sa population va tripler en un temps record et le sujet de la mobilité y est délicat en raison de la saturation actuelle, tous modes confondus, et des lourds coûts et durées d'investissement des projets de transport. Les études publiées montrent le fragile équilibre de cette zone et la demande forte de services qui seraient favorables à la marche.

Le travail de terrain (2011) a permis d'identifier les zones les plus intéressantes au regard de l'objet de la recherche. Ces espaces intègrent des lisières (vallée / côteaux / plateau), ruptures et enclaves (sites non traversables), qui affectent la marchabilité du territoire. Une observation et une description plus fines des situations micro-locales ont été accomplies avec des relevés systématiques des services disponibles pour les marcheurs et des limites à la pratique de la marche.

Les infrastructures routières risquent de perturber la consolidation d'un véritable espace public, déjà défavorisé par les grandes distances et les effets climatiques (vent, soleil, brouillard sur le Plateau). Quant aux transports publics, support naturel de la marche, les deux stations de métro léger ne résoudront pas les problèmes de déplacement si elles ne sont pas relayées par un maillage complet. Les initiatives de co-mobilités de type covoiturage sont aussi à considérer.

L'enclavement culturel ou social des entreprises, établissements de recherche et d'enseignement supérieur pourrait contrarier l'appropriation de l'espace public et les mobilités locales actives. Un inventaire des ressources souvent méconnues par les populations segmentées de ce vaste territoire et une prospective des services et aménités attendus par les nouveaux arrivants ont été engagés afin de nourrir la Carte Ouverte du Plateau et, avec elle, le projet d'urbanité par la marche.

 

La Carte Ouverte du plateau de Saclay

Dans le cadre de la recherche "Co/opérer et informer la marche métropolitaine", l'équipe projet, accompagnée par l'association locale Terre et Cité et par des partenaires techniques, a initié l'expérimentation Carte Ouverte du plateau de Saclay.

Cette carte est un outil collaboratif, contributif et libre de droit. Accessible sur le site http://saclay.carte-ouverte.org/, elle vise à renseigner les usagers sur les ressources pratiques, patrimoniales, naturelles et culturelles du territoire qu'il est possible d'atteindre à pied ou en vélo. Chacun des lieux est accompagné d'un descriptif précis et un calculateur d'itinéraire permet de s'y rendre.

La Carte Ouverte poursuit un double objectif :

  • favoriser la marche et le vélo en améliorant l'information sur les ressources territoriales,
  • rendre compte des pratiques des usagers pour les intégrer aux réflexions urbanistiques.

La démarche collaborative sur laquelle repose le développement de la Carte Ouverte du plateau de Saclay en constitue le principal intérêt. La participation des habitants et autres acteurs locaux - notamment associatifs -, dans la production des données permet de renforcer leur connaissance et leur appropriation du territoire. Cette implication locale est par ailleurs une condition de pérennité et de pertinence de l'outil. L'exemple de la Carte OuVerte rennaise souligne ainsi le besoin régulier de mise à jour et de sélection de l'information. L'enjeu est d'autant plus important sur un territoire comme le Plateaude Saclay qui dispose d'une faible densité de services et n'a pas été aménagé pour les modes actifs.

  • La Carte Ouverte du plateau de Saclay s'appuie sur des données Open Street Map libres de droit et sur des données en provenance de communes, d'associations locales et de marcheurs. Elle est évolutive et contributive.
  • Initiée dans le cadre du projet "Co/opérer et informer la marche métropolitaine", la Carte sera modérée par des associations et des acteurs locaux emmenés par l'association Terre et Cité.
  • Les usagers et associations contribuent au repérage des ressources, à la production et la sélection de données géolocalisées grâce à des "carto parties". Des informations de nature différente, comme l'indication d'événements ou de parcours de promenades, sont aussi possibles.
  • Le développement d'une version mobile de cette Carte Ouverte est une volonté pour 2013.

 

Enseignements

La recherche "Co/opérer et informer la marche métropolitaine" a confirmé l'hypothèse de l'ancrage de la marche dans la sphère publique. Ce mode articule en effet lieu public, transport public, accessibilité, information et appropriation par les usagers. Le rôle de la marche dans la création d'espace public sera réel si l'usager devient acteur citoyen dans une démarche active qui enrichit et organise la vie en commun. Le numérique ne s'oppose pas à une coprésence incarnée des individus dans les lieux publics ; au contraire, il la nourrit par le partage, la valorisation et la production de l'information.

Le temps d'analyse du territoire du Plateau de Saclay a fait apparaître des controverses relatives au projet de cluster scientifique et industriel et de mobilités (voirie, transports publics), en fonction des partenaires institutionnels, associatifs, agriculteurs, étudiants ou résidents. Le temps des "carto-parties" collaboratives a d'abord dénoué ces tensions, permis de créer un langage partagé. Puis la compréhension des enjeux de la Carte Ouverte a suscité des regards nouveaux sur cet environnement et l'urbanité qui pourrait aller avec.

Il reste à évaluer l'usage et l'enrichissement qui seront faits de cette Carte Ouverte du plateau de Saclay et à valider son rôle moteur pour les mobilités actives. C'est un défi à relever. Nous avons mis en place son suivi et sa modération par des relais locaux emmenés par l'association Terre et Cité, mais resterons à l'écoute de ce territoire en projet au-delà de ce contrat de recherche.

La conception d'un outil numérique collaboratif pour une mobilité apaisée et la marche à Saint-Denis restera intéressante à poursuivre par de nouveaux contrats et partenariats.

 

 

Présentation de Chronos

Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, les territoires, le numérique et le quotidien.

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