Entretien avec Patrick Anghert. Membre du Comité de Direction Initiatives Stratégiques de Cisco

19 07/2010 de Bruno Marzloff

Le champ de la mobilité durable s'ouvre jusqu'à englober des solutions substitutives de tout ou partie du déplacement. Pour Patrick Anghert, membre du Comité de Direction Initiatives Stratégiques de Cisco - qui abordent les problématiques du "quotidien à distance", des solutions "présentielles", des télécentres... - cette dimension de la mobilité durable appelle à des concertations entre des acteurs qui n'ont pas forcément l'habitude de travailler ensemble. Et pourtant, dans une logique écoresponsable, celle-ci est bien au coeur de la compétitivité territoriale et de la productivité des entreprises.

Cet entretien s'inscrit dans le cadre de la démarche du "Manifeste de la mobilité durable" de l'Union des Transports Publics et ferroviaires, disponible ici.

 

Cisco inscrit ses solutions dans une vision de la compétitivité territoriale et de la productivité des entreprises au sein d'une logique écoresponsable. Cisco veut comprendre et participer à ces débats en ouvrant des dialogues avec les multiples acteurs concernés, territoriaux, institutionnels et entreprises. Pour nous, le développement économique, l'emploi, l'empreinte carbone, l'innovation sociale sous-tendent le débat sur la mobilité durable. Nous abordons cette mobilité durable et la ville durable sous cinq parallaxes : la gestion des énergies (les smartgrids), la gestion écologique des infrastructures (les régulations), l'optimisation des transports (les systèmes d'informations), les immeubles intelligents et le "télécommuting" (les télécentres et le travail à distance).

 

Eco Centres 2.0 : création de valeur, qualité de vie et productivité

La notion de "quotidien à distance" - dit autrement l'organisation d'activités du quotidien affranchie en tout ou partie des déplacements - commence à faire son chemin. Le commerce à distance a ouvert la voie. Des plates-formes collaboratives de travail émergent tandis que les débats sur l'éducation à distance ou la télésanté s'ouvrent. Il faut imaginer les espaces de vie qui vont avec ces innovations sociales. Les télécentres et autres lieux du quotidien à distance prétendent être des lieux "présentiels" (la présence à distance via divers outils). Ils proposent des ressources mutualisables aux entreprises et aux salariés. Ces concepts doivent être imaginés dans le cadre de partenariats public-privé pour répondre aux demandes des collectivités locales sans entrer dans une démarche de subventions. Les EcoCentres 2.0, tels que nous les imaginons, pourraient allier création de valeur, qualité de vie, urbanité et productivité.

 

Les télécentres, des espaces de transit entre travail et quotidien

Ces télécentres participent de l'attractivité des villes et de revitalisation des quartiers. Parce qu'il s'agit de solutions universelles et partagés, ils doivent aussi s'inscrire dans une maille cohérente au plan national et assurer des standards. Ces réseaux doivent se concevoir dans une vision urbanistique avec des zones isochrones d'attractivité de quelque 20 minutes. Les formats et les ressources de ces tiers-lieux ne sont en revanche pas identiques. Ils doivent s'adapter aux configurations et aux demandes locales. Fontainebleau et la région du Cantal ont des problématiques différentes ! Ces télécentres peuvent être analysés comme des espaces de transit, entre travail et quotidien. Ils seront demain les catalyseurs de nouvelles formes de productivité du travail. Ils doivent faire face à l'accroissement des migrations quotidiennes du travail, en nombre, en distance et en temps et à la baisse de productivité qui s'ensuit. Ces organisations sont sources de meilleurs équilibres d'emplois et devraient permettre de poser différemment la question des créations d'emplois. Enfin, ces espaces - encore expérimentaux - doivent éprouver de nouveaux modèles de "coopétition", c'est-à-dire des concertations entre des acteurs qui n'ont pas forcément l'habitude de travailler ensemble. En Europe, après un pilote à Amsterdam, Cisco a entrepris d'étendre le concept de télécentre sur 30 à 50 sites aux Pays-Bas avec des investisseurs. Ils fonctionneront sur 7/7 jours dans une plage horaire de 7 heures à 20 heures, avec des perspectives d'extension en 24/7 à terme si la nécessité s'en fait sentir. Cisco développe ce type de projet dans huit villes au monde et tente d'inscrire ces réponses dans les perspectives du Grand Paris.

 

Les enjeux du "quotidien à distance"

Il faut d'abord partir de la question de la pénibilité du travail, fortement liée à l'écartèlement domicile-travail. Cette question doit aussi se poser en regard des injonctions du développement durable. Faut-il persister dans une logique d'inflation des déplacements ou bien chercher des solutions de substitution comme le travail à distance ? Les enjeux de localisation de ces lieux de vie doivent se réfléchir dans une perspective d'aménagement urbain et territorial en concertation avec les villes, les autorités publiques et les aménageurs. Si les outils sont déjà là, si leurs pratiques sont maîtrisés, il reste à organiser le travail à distance des communautés ("co-working") ? L'équilibre entre vie privée et vie professionnelle doit être repensé à l'aune de ces transformations. Pourquoi ne pas profiter de ces espaces pour réfléchir d'autres services urbains ? Pourquoi pas des centres qui accueilleraient des consignes et des dépôts de commandes ou des espaces de recharge de véhicules électriques ? Cette logique de consolidation peut augmenter l'attractivité urbaine de ces espaces. L'organisation du travail chez Cisco est déjà largement orientée de cette manière. Nous n'avons plus de bureaux individuels, mais des espaces partagés, pour des salariés en transit. En moyenne, près de la moitié des salariés de Cisco (48%) travaillent en dehors du lieu principal de travail. Avec ce taux déjà impressionnant, nous sommes pourtant les bons derniers d'Europe en la matière. Les chiffres sont nettement supérieurs ailleurs et l'Europe est d'une manière générale en retard par rapport aux autres continents.

 

De nombreuses collaborations : ville, énergie, télécoms et transports

C'est pourquoi aussi nous sommes amenés à travailler et à réfléchir avec des transporteurs comme Veolia Transport ou la SNCF. Il faut également mettre à contribution des exploitants de lieux de vie ; ce chantier de lieux de vie urbain/travail est à mettre en parallèle avec celui des centres commerciaux il y a 30 et 40 ans. Il faut considérer ces espaces comme des lieux critiques du quotidien et de la ville (backbones). D'autres partenariats sont nécessaires pour réfléchir ensemble la ville durable - avec des
entreprises et des collectivités publiques -, pour définir l'écosystème des services urbains, pour exploiter les intelligences encore avec d'autres acteurs (Microsoft, Intel, SFR, Orange...) et pour imaginer des modèles forcément inédits.

  • Quelle place faut-il créer qui réponde aux exigences d'un marché où les clients sont à la fois les usagers, les entreprises et les collectivités territoriales ?
  • Quelle plate-forme de base faut-il imaginer qui permette de démarrer ces projets ?

À Nice et à Strasbourg, nous avons des projets auxquels sont associés des acteurs avec lesquels nous dialoguons, comme la Caisse des dépôts et Consignations, des collectivités territoriales mais aussi EDF et GDF. Nous prévoyons de participer à des consortiums qui ouvriraient des centres entre la fin 2010 et le début 2011. Tous ces acteurs s'investissent à la fois dans la dimension sociale (réduire l'exclusion, élargir l'accès à l'emploi) et dans le projet d'aménagement territorial. Il faut considérer ces initiatives comme des projets de société, des projets où les acteurs revisitent les mobilités pour en tirer la meilleure part.

Présentation de Chronos

 

Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

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