Tout d'un coup, les écoutilles s'ouvrent, la donnée de mobilité abonde de multiples sources à un rythme accéléré. A San Francisco, le système du trafic routier reçoit chaque jour autour de 60 millions de mesures de vitesse provenant de smartphones. Le MTA (Metropolitan Transit Agency) de la ville de New York met à contribution les développeurs pour généraliser son système d'information temps réel sur les bus et les métros. Pourtant, nous n'en sommes qu'aux prémices d'une ville sensible. La donnée agit comme révélateur d'issues sociétales, soulève des questions et suggère des réponses sous forme d'indicateurs, d'observatoires et de services, en passant sans doute avant par la case "laboratoires".
Une matière première illimitée
Des concepts se formulent qui n'auraient pas vu le jour sans cette déferlante - le concept de droit à l'oubli numérique, par exemple. D'autres prennent un sens inattendu, ainsi du bien commun. Des mots se forment - dit-on vie privée, intimité ou privacité (privacy) ? La notion de régulation ouvre la voie à celle d'autorégulation (le sujet arbitre et devient responsable tant pour lui que pour l'écosystème), suscitant un distinguo entre la gouvernance et l'urbanité. Et on apprend qu'être "ouvert" s'accommode de licences et autres commons. Ces questions ne se posaient pas ou pas dans ces termes. Les discussions autour de "la ville sensible" imposent d'explorer cette matière première a priori inépuisable et dont l'abondance le dispute à la richesse.
Une industrie naît
Des métiers inédits se créent sur la base de cette matière puissante et d'un coût dérisoire. La donnée définit une matière économique et urbaine. Une industrie naît. Un matin de juillet dernier, le site du New York Times relate le succès d'un colloque de l'Association for Computing Machinery sur le data mining - la mine, on ne peut pas mieux dire combien la donnée est une matière première. L'article est intitulé, Bringing Data Mining Into the Mainstream. "La donnée était en arrière-plan, un sous produit sans grand intérêt. Aujourd'hui, des océans de données combinés sont combinés à des outils d'analyse instantanée et de prédiction et constituent un 'nouveau gisement stratégique' qui peut être utilisé pour construire de 'nouveaux flux de revenus et de nouveaux marchés'". La course de la donnée vaudra bien la ruée vers l'or. La même association demande à Obama d'inclure l'informatique en tant que discipline dans l'enseignement au même rang que les sciences et les mathématiques.
Main basse sur la ville
Une industrie naît. Des rapports de force s'esquissent et forcément une sociologie l'accompagne. Mais l'extraction comme le raffinage sans oublier la distribution et les consommations de cette nouvelle matière première appellent des expertises, des compétences mais aussi des visions. Quels équilibres imaginer ? Doit-on s'attendre à ce que ce secteur soit trusté par quelques grandes entreprises qui feront main basse sur la donnée publique ? Le système destiné au transport doit reposer sur des bases interopérables, sur des concertations partenariales et sur une politique et une éthique assumée pour développer ses intelligences (smart system by design), affirme le patron d'IBM, Sam Palmasino, CEO d'IBM en s'adressant à Ray LaHood, Secrétaire d'Etat aux transports. Ce discours est emblématique d'un partage des tâches: une donnée libérée par la puissance publique pour créer de la valeur pour le bien commun dans le domaine des transports. C'est du lobbying vertueux pour tous et pour les entreprises d'abord. Pourtant, posons la question. Va-t-on retrouver un schéma classique ? Les usagers à la mine pour extraire la donnée ou encore une donnée collectée par la puissance publique payée par l'impôt du contribuable, mise à profit par les entreprises, ou bien va t-on vers d'autres modèles ? Martin Lessard rappelle que "le numérique fait partie de notre patrimoine, de notre culture. Ou en tout cas il le deviendra obligatoirement." Le préalable est la construction d'une éthique et, pour ce il reste à répondre à de multiples questions, dont certaines ne sont sans doute pas encore posées.
Une société de l'empowerment ?
Donc se pose la question de l'empowerment de l'usager dans ce contexte, question sociologique, évidemment. On n'est pas bien sûr de l'extension de son pouvoir. L'usager du Web 2.0 a prouvé qu'il savait faire, qu'il savait choisir ses outils (et parfois participer à leur élaboration et à celle des bases wiki : Wikipedia, Wikileak... ou dans le domaine des mobilités, Open Street Map, Walkscore, Transitscore...). La généralisation de ces pratiques est loin d'être acquise et la pérennité de ces initiatives reste fragile. La partie publique est en manque d'assises économiques tandis que les entreprises ont des modèles et la capacité d'en imaginer d'autres comme le modèle "freemium", prôné par Chris Anderson. Alors, la question se pose de l'extension généralisée de ces démarches. L'autre question est celle de la consolidation du statut public de cette matière première pour éviter tout détournement.
Le bien commun sur le billard
La preuve est faite d'une transformation du jeu des acteurs. Cette mutation est à
l'oeuvre depuis que l'entreprise a choisi un modèle de productivité fondé sur la flexibilité des travailleurs et donc l'autonomisation de ses pratiques. Ce carburant de la donnée se révèle aussi indispensable pour faciliter le quotidien que pour réguler les flux, partager les ressources, bref maîtriser les usages. Elle va connaître une accélération avec la massification des "intelligences", telles que les célèbre IBM dans des campagnes publicitaires à répétition. Cette matière acquiert - on l'a dit - une valeur commerciale par sa valeur d'usage et aussi par les maîtrises d'usage qu'elle permet. L'enjeu devient celui de la construction d'un modèle d'usage avec un soutènement économique. Qu'il procède de la sphère publique ou privée, le retour sur investissement ne sera pas direct. Les bénéfices seront dans les externalités. Ainsi, c'est autant d'amélioration de la fluidité urbaine que du bilan santé des citoyens, d'amélioration du partage de l'espace public que d'économies sur les investissements de transport qu'il s'agit quand on valorise les modes actifs, marche et vélo. L'investissement est dérisoire, les retours considérables. Mais comment les valoriser ?
Le numérique offre un effet de levier puissant - et par des mécanismes innovants. Encore faut-il admettre de jouer du billard à plusieurs bandes, de comprendre que la valeur de la donnée n'est pas dans sa commercialisation directe mais dans sa capacité à apporter des solutions et à enrichir le bien commun.
Bien commun et urbanités
La connaissance et la confiance deviennent les piliers d'autres rapports. C'est pourquoi l'attention doit se porter moins sur la donnée que sur son statut. La démultiplication des sources et leur croisement exacerbent les intelligences de l'information. C'est encore insuffisant, l'extension du partage appelle de la transparence donc des règles, de la lisibilité donc du design. En matière de représentation, on est autant séduit par la carte subjective des enfants que par la gestion raisonnée des ressources (yield management) qu'ouvre la donnée, avec ses perspectives de maîtrise d'usage. La construction d'indicateurs s'impose qui changent le regard, ou plus précisément qui incarnent la transformation de regard, qui permet l'irruption des concepts.
Il faut s'interroger sur l'extension du domaine de la connaissance et sur les sociabilités neuves - parlant de la ville, on dira urbanités - issues de ces flux de données. Pour le dire autrement, les urbanités et leur contrepartie l'éditorialisation de la ville, restent la somme alchimique des inventions de soi et du partage de la ville mais avec pour originalité aujourd'hui la circulation d'une information massive, instantanée, précise, personnalisée à souhait, largement amplifiée en amont (la production de données) et en aval (l'usage personnel ou collectif) par les tentacules des réseaux sociaux.
Nombrilisme ou Empowerment
What I Buy, What I Want, Who I Am, What I'm doing, What's Happening, Where I am, s'exclamait un blog, s'étonnant de cette infinie matière de scoring et de jeu. Que les données soient géolocalisées, circonstanciées, temporalisées ne leur confère pas pour autant de puissance, juste le sentiment de puissance que certains transforment en jeu. Je sais tout, tout le temps, tout de suite, etc. Et alors ? N'est-ce pas transformer l'empowerment en nombrilisme ? Va t-on en rester à cette couche productiviste ? La maîtrise des usages comme l'invention du soi ou du vivre ensemble ne peuvent se contenter d'être un monitoring de son écosystème, un vortex stupide de la donnée.
Explorons la donnée en multipliant les angles d'attaque. Des laboratoires doivent essaimer pour éclairer le chemin avec des idées claires et simples. N'arrêtons pas de disséquer la donnée, sa formation, sa captation, ses transformations, ses appropriations, ses échanges, ses réutilisations, ses exploitations. Le développement durable nous a appris à mettre en perspective les maîtrises d'usage. Multiplions les laboratoires des gouvernances et des urbanités. Appelons cela la manufacture des sens.
Présentation de Chronos
Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.




