Le numérique, c'est la révolution du temps

12 10/2011 de Bruno Marzloff

 

C'est faire trop d'honneur au smartphone et à internet que de leur attribuer la responsabilité des transformations qui affectent nos quotidiens, nos villes et plus généralement nos territoires. Si le numérique est bouleversant, c'est qu'il est d'abord l'expression d'une révolution du temps. D'où tentative de réévaluation, voire de démythification du numérique et la mise en perspective du temps qu'il révèle. Le contrepoint du numérique est en effet une manière de souligner la prévalence du temps - dans une société qui bouge, chancelle, vacille.

 

Le texte proposé ici est issu d'une conférence donnée par Bruno Marzloff dans le colloque "Architecture et Temps" du 12 octobre 2012 (Besançon au Frac de France-Comté) et reprend des thèmes déjà développés dans une conférence lors du colloque des Temporelles organisée par Tempo et Rennes Métropole fin septembre 2011.

 

Démythifier le numérique

Le numérique a contribué à façonner ce qu'on peut appeler des aires numériques - personnelle, familiale, sociale, du travail ou urbaine. Les agendas partagés sont une incarnation symptomatique de cet enchevêtrement de réseaux. Ils défont des cloisonnements que l'ère des rythmes collectifs et récurrents avait édifiés entre les sphères domestique, sociale et professionnelle. Ils recomposent quelque chose de neuf où s'accordent les temps et où nous jouons les voyeurs du temps des autres, du facebook en quelque sorte. A partir d'un même outil, se visualise, s'organise notre "timeline" propre - notre cours et notre course du temps - et ses partages avec des collectifs divers, c'est-à-dire, curieusement, aussi de l'urbanité. Autre révélateur de l'importance dans la reconstruction du temps, la "proximité temporelle". Elle ne se confond pas seulement avec la reconquête du voisinage dans le paradigme du domicile. Le numérique y a son mot à dire pour permettre de téléscoper les échelles de temps et d'espace.

 

Adoptons le numérique comme terme générique pour désigner ce composite de "quincaillerie" d'internet, de réseaux techniques, de terminaux et capteurs fondant dans leur sillage des réseaux sociaux, produisant des dialogues inédits et un capital social - des blogs, des wikis, des tweets, sans oublier ce tsunami de données qui l'accompagne. Ce cocktail, à base des machines et de leurs produits sociaux, façonne nos environnements. Il n'est ni bienveillant, ni malveillant. Il est une réponse à une architecture du temps en cours d'installation. Mais il est tellement présent qu'il produit des images fallacieuses, souvent abusives.

 

Entre le monstre et le magique

Entre l'image de monstre froid - d'un numérique envahissant, chronophage, désynchronisé, compulsif, délocalisé, tyrannisant pour tout dire... annoncés par les Philip K. Dick, Asimov, Bradbury depuis longtemps dans la littérature SF - et la ville numérique magique, promesse d'une génération d'entreprises qui guettent la privatisation de la ville via une régulation à tout va à base de données produites par ce même numérique, il y la somme des fantasmes que produisent les dérèglements du temps.

Passer du téléphone posé sur le bureau au mobile a été d'une évidence surprenante - rapide et massive. L'objet était le même, la fonction aussi, le reste a suivi avec les bénéfices et les dérives que l'on connaît. Mais s'extraire des rythmes syncopés d'un quotidien réglé par l'angélus, puis par la cloche de l'usine pour maintenant ajuster son rythme aux vagues incertaines des sonneries d'un smartphone, pour traverser la ville avec son sésame sans contact, pour partager son agenda avec ses comparses, c'est une révolution sociologique à peine balbutiante. La mutation a du mal à éclore.

 

Du tiers-temps au tiers-lieu, libérer le travail

Ainsi, le travail est, depuis la révolution industrielle, le plus grand animateur du temps. Le travail fixe - pour l'individu et le collectif - les plages du temps et en détermine les rives. Aujourd'hui, ces frontières perdent leur netteté. L'entre-deux de cette période étrange rend le travailleur schizophrène. D'un côté, l'entreprise le retient dans les scansions fordiennes et rassurantes du temps - le métro, boulot, dodo -, d'un autre le moteur de la productivité de la même entreprise se trouve dans la flexibilité et son lot d'incertitudes. D'où une injonction paradoxale : "l'autonomie sous contrôle". D'où aussi des dérives encore mal assumées par le salarié, par l'entreprise, par les syndicats et par la législation. Il arrive qu'on travaille le soir, le week-end, en vacances... dans un tgv, dans un café, de chez soi ou bêtement dans la rue depuis son mobile. La révolution du travail désynchronisé et délocalisé est en marche mais on feint de ne pas la voir. On l'assume encore moins.

 

C'est peut-être la ville qui aujourd'hui en rend le mieux compte, avec ces objets étranges que sont les tiers-lieux, investis par ce "tiers-temps" du quotidien à distance. La meilleure façon de rendre compte de ces tiers-lieux, c'est d'évoquer cet autre oxymore, "la station de mobilité". On y conjugue le fixe et le mobile, l'escale et le mouvement. Le travail aujourd'hui est fait de cette chorégraphie qui allie la pause, la détente et le mouvement. Après tout, on peut alterner du tango et du rock.

 

Hors-sol, Hors-temps

Un article du Monde célébrait il y a quelques jours les vertus des espaces de co-working à la Cantine parisienne, maintenant déclinée en province, un concept promis à d'autres déclinaisons et des généralisations. Les cafés, les McDo, les Starbucks ont assumé depuis longtemps cette révolution qui fait du wifi une aménité aussi évidente que l'électricité et aussi gratuite. Elle sanctionne une libération des temps, singulièrement ceux du travail. La révolution qui suit est bien sûr est celle d'une maîtrise de ce temps biface du salarié qui n'est plus tenu par la charpente robuste de la cloche de l'usine; tantôt il travaille, tantôt il endosse une autre casquette par le truchement des outils de communication. Il est alors un peu "hors sol", selon le titre d'un blog qu'un designer, Marc Chataignier, s'est choisi. Il est aussi hors temps collectif. Au passage, rappelons que le travail a fait exploser le paradigme du domicile. Le travail a progressivement écartelé la distance et le temps passé entre le domicile et le lieu de travail (environ décuplé en l'espace de 60 ans pour les travailleurs qui quittent leur commune pour se rendre au travail). Il revient donc au travail - par le truchement du numérique - de repenser les "proximités".

 

"La ville numérique est un pléonasme"

Donc, l'histoire du numérique passe par une sociologie de la ville. L'expression de "ville numérique" est gênante si on l'entend dans une acception déterministe. Elle est en revanche juste si elle fait le constat d'un état de la ville où l'outil s'est immiscé dans les moindres pores. Dans le cahier spécial de la revue Urbanisme consacré à l'irruption du numérique en ville s'était imposée la formulation de "l'aire numérique urbaine". Il faut encore aller plus loin dans le constat de la prégnance du numérique. Le numérique est désormais ambiant, "pervasif" disent les anglo-saxons. La FEVAD (fédération du commerce à distance) disait au printemps "le e-commerce est mort", pour signifier que le numérique avait tellement envahi les processus d'achat et de vente qu'il est devenu "le commerce". Eh bien, il en est de même de la ville ou du quotidien. "La ville numérique est un pléonasme", dit Alain Renk, un architecte-urbaniste.

 

Découpler le numérique de l'automate

On ne fera pas la ville à l'envers depuis le numérique. C'est pourtant ce que tentent des projets comme la ville de New-Songdo en Corée. Dans cette ville, les données circuleront automatiquement, produisant des réactions dites "irrémédiables" et prévues comme telles. Si nous sommes familiers de ces automatismes - avec les feux de signalisation par exemple -, l'hypothèse d'une généralisation à d'autres "ordres" de gouvernance de la cité change la donne. La ville l'érigerait en principe de fonctionnement. Cette U-ville (U pour Ubiquitous computing) en construction à 60 km de Séoul, envisage de partager les données de tous les systèmes qui la composent de sorte justement à distribuer ces ordres au nom du bien-être collectif, de la fluidité et de la productivité. Cela confère au numérique une place et un déterminisme qui n'est pas sans rappeler ce qu'imaginait au tout début des années 1920, Le Corbusier quand il dessinait avec Voisin, un constructeur automobile de l'époque, la ville fonctionnelle repensée à partir de la voiture.

 

Les équations du temps et de la machine

Un projet américain d'une ville entièrement robotisée de 5000 hectares devrait voir le jour au Mexique en 2014, sur une initiative privée américaine. Elle serait le laboratoire des machines urbaines. L'idée de modernité voulait que la machine progresse et fasse progresser l'humanité. L'urbaniste Janets Jacobs s'était élevée il y a 50 ans contre cette conception qu'incarnait à l'époque Robert Moses, chantre du tout automobile aux Etats-Unis, furieux bâtisseur d'autoroutes et éminent destructeur de voisinages et d'urbanités. L'histoire se répèterait-elle ?

 

En fait, il y a peu de chance pour que les Cisco, IBM, Microsoft et autre Accenture - déjà parties prenantes de ces expériences de villes numériques - dictent la forme de la ville et la gestion du quotidien. Mais la tentation existe. Jusqu'ici, les usages dictent la place du numérique. Mieux, c'est la gestion du temps qui incite à ses usages. Ainsi, le mobile est arrivé à l'heure pour résoudre des équations de délocalisation et de désynchronisation : l'enfant à chercher à la crêche à concilier avec un horaire de sortie du travail aléatoire par exemple. Le mobile doit son adoption massive à sa capacité à résoudre les équations du temps. La mobilisation de ces outils, c'est l'affaire des gens. En 1997, dans une typologie construite pour définir des indicateurs de mobilité, nous avions appelé "baladeur" le sociotype le plus avancé dans ses stratégies de mobilité. Ils étaient suréquipés de ce terminal et les premiers à se doter de mobile. Ils ont la mobilité sous contrôle, la flexibilité en étendard et l'opportunisme en embuscade. Cette agilité est la clé de la résolution des complexités. La question dès lors est : comment la ville peut s'accorder avec ce jeu de complexité/agilité ?

 

La rupture, c'est la complexité

Mais l'ère numérique, est-ce vraiment une rupture ? Et si cette crise n'était simplement que la manifestation d'une complexification de nos quotidiens ? Il n'est pas facile de basculer d'un quotidien bordé, repéré, récurrent, collectif au milieu d'un fleuve dont le courant ne cesse de se transformer et où des tourbillons surgissent de manière inattendue. Revenons à l'agenda partagé, objet fascinant.

 

La complexité du temps est apparu très tôt. Au tournant du siècle, avec l'arrivée des "personal digital assistants", on évoquait en Californie des "palm parties", où les membres d'une famille ou d'une communauté partageaient leurs agendas à partir des palm. Le "cloud" n'existait pas encore pour automatiser la synchronisation. Puis ont suivi les "doodle" qui optimisent l'organisation d'un rendez-vous. Aujourd'hui, le partage d'agenda professionnel nous amène par extension du procédé à introduire naturellement des agendas familiaux, sociaux, techniques... De cette dunette unique du temps, on embrasse le paysage des rencontres, on plonge indiscrètement dans les temps - disponibles ou non - des autres. Tout s'y mêle et chacun le démêle. L'organisation du temps crée l'ordre des rencontres et des échanges et propose aussi ses détournements. Et puis... la fuite du temps fait que l'agenda est parfois rempli au-delà du trépas...

 

Le temps, c'est comme le numérique, c'est ce que vous en faites

"Le temps, c'est ce que vous en faites". C'est du moins ce qu'annonçait une campagne publicitaire de Swatch en 1995. Quinze ans plus tard - donc aujourd'hui - Google reprend la promesse à son compte : "Le Web, c'est ce que vous en faites". Le temps et le numérique se situent dans la même perspective, celle d'une autonomisation des pratiques avec les outils qui vont avec, c'est-à-dire "l'empowerment" ou l'appropriation par l'usager de ses pratiques. L'empowerment, c'est aussi ce dont parle Michel de Certeau, dans son traité du quotidien, même si bien sûr il ne mobilise pas ce terme. Il reste qu'il observe "la liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l'ordre social et la violence des choses."

 

A la naissance de l'iPod, un universataire de Toronto proposait ce qui pourrait être une autre définition de l'empowerment : "iPod, therefore I am", "j'iPod, donc je suis". Encore plus vrai avec l'iPhone. Tout simplement parce que l'outil numérique est totalement customisé. Par le jeu des applications, sa fonction est déterminée par le seul utilisateur. C'est un hommage de Steve Jobs à l'intelligence de l'usager et une contribution à son empowerment. Peut-être demain, un constructeur automobile ou un opérateur de transport signera-il une campagne en ces termes : "La mobilité, c'est ce que vous en faites". Car les mobilités habitées permettent de formuler cette promesse publicitaire impressionnante de réalisme, énoncée en manière d'oxymore : "Prenez le temps d'aller vite". C'était le message de la SNCF pour le TGV. La lenteur percute la vitesse, valeur cardinale de la modernité depuis Jules Verne. Comment résister à cette schizophrénie ? Peut-être qu'un autre annonceur proposera demain "Prenez le temps de perdre du temps".

 

Sommes-nous prisonnier du temps ou de sa maîtrise ?

On comprend là que la maîtrise du temps - dans un monde gouverné par la flexibilité, la désynchronisation, la délocalisation, l'immédiateté, l'opportunisme, le furtif... - se trouve dans la maîtrise des mobilités, qu'elles soient physique ou numérique. Hier, l'automobile, désormais le mobile. En Grande-Bretagne, la part des 17-20 ans à posséder le permis de conduire est passée de 48% en 1990 à 35% en 2010. Avoir le dernier smartphone est désormais plus valorisé que la conduite ! L'un n'exclut pas l'autre mais le choix des maîtrises s'élargit.

Justement, n'est-ce pas le piège ? En 1999, le magazine américain Forbes consacra un numéro spécial au temps, dénommé ASAP. Un journaliste y écrivait : "On se souviendra de notre temps pour la façon dont les technologies ont brutalement changé les dimensions spatiales et temporelles de notre vie, pour la façon dont nos possibilités de choix se sont ouvertes pendant que notre capacité à maîtriser ces choix s'est réduite."

 

La question se déplace. On a compris que la complexification est là, donc que le choix se fait nécessairement dans une palette bien plus large. Mais pourquoi notre capacité à maîtriser ces choix se serait réduite ? On pourrait incriminer la jeunesse du propos; en 1999, nous étions loin du numérique massifié. Ce qu'il faut entendre dans cette formulation, c'est une angoisse. Une doctorante de ParisTech, Caroline Guillot, disait à la tribune des Temporelles de Rennes : "La question du temps n'est pas nouvelle, mais la question de la complexification l'est". Elle nous renvoie aux incertitudes d'un agenda qui se fait et se défait; elle nous conduit tout droit à ces temps partagés qui appellent justement des agendas partagés. Elle ajoutait : "Personne n'est prisonnier du temps mais certains deviennent prisonniers de leur propre maîtrise du temps." Elle concluait en enfonçant le clou par une démonstration : "Ce ne sont pas ceux qui sont les plus contraints qui ont le plus de difficultés !" Au contraire...

 

La maîtrise du temps, ce sont les maîtrises à tous les niveaux de l'outil. La baguette du smartphone est magique à condition qu'on en détienne le code, celui qui peut nous faire entrer dans la caverne d'Ali Baba de la cité. Mais le mobile n'est soutenable, pour soi et pour les autres, qu'à condition qu'il reste un outil et non l'objet transitionnel invasif, cher au psychiatre Winicott, le "doudou du nomade".

 

La liberté dans le temps maîtrisé ?

A Séoul (encore !), l'enseigne Tesco teste un magasin factice : la reproduction d'un linéaire de grande surface sur les parois d'un quai de métro. Les produits en vente sont en représentation photographique. Le voyageur clique depuis son mobile, passe commande et embarque dans la rame suivante. Il recevra chez lui sa commande d'épicerie. Cela nous dit beaucoup de l'intégration des courses - comme d'autres activités -, dans un quotidien à distance. Le commerce qui depuis toujours est un formidable moteur de la ville, de ses urbanités, de ses temporalités montre la voie. Peu importe le lieu, c'est encore le temps qui gouverne. Ce commerce d'itinéraire se retrouve dans un format dit "drive" où les gens commandent à distance et prennent livraison dans un point de vente sur leur chemin en voiture. Ce commerce d'itinéraire s'insère entre le renouveau du commerce de proximité - avec ses valeurs de ville lente, de voisinage, de convivialité, de ville vivable - et le commerce à distance - une filière en expansion délirante (entre 20 et 30% de taux de croissance annuelle depuis l'arrivée d'internet).

 

Archipel : proximité, distance et trajectoire

Dans ce triptyque des mobilités - de la proximité, de la distance et de la trajectoire -, il y a confirmation d'un archipel où se joue ce jeu subtil entre délocalisation et désynchronisation. Sans doute assistons-nous à un déplacement de la valeur de liberté. Hier associée à la vitesse et à l'extension territoriale, la liberté aujourd'hui est plutôt celle des empowerments. Mais c'est aussi une réaction saine aux limites du temps, de l'espace, des énergies, de l'environnement que la ville a désormais atteintes. Donc la maîtrise d'usage est cette conception symétrique de l'empowerment où les acteurs de la ville cessent d'empiler des infrastructures de béton et de bitume pour plutôt en optimiser les ressources.

 

Ainsi, dans le domaine des mobilités, on ne s'affranchira pas de la voiture. Elle a trop profondément façonné la ville et le territoire. En revanche, on voit se profiler une maîtrise d'usage de la voiture. A l'image des covoiturages et autres autopartages, la productivité nouvelle se fonde sur les appariements des temps des uns et des autres. Les usages explosent les temporalités pour en accorder les nouveaux rythmes. Sans doute, cette quête peut se conclure par de comportements soutenables. Sans doute là se rejoignent l'empowerment et la maîtrise d'usage. Sans doute, doit-on conclure que le temps est la clé du numérique et de ses maîtrises.

Présentation de Chronos

 

Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

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