Les étudiants du Master CCESE*, avec qui nous travaillons en étroite collaboration depuis plus d'un an, ont réalisé une étude Marketing exploratoire sur les tiers-lieux. Ni bureau, ni domicile, ces lieux-transit offrent un confort, une accessibilité et une connectivité (exemples : Starbucks, McDo, parcs, gares, aéroports...). On s'y arrête entre autres pour se connecter et travailler, s'y donner rendez-vous et se réunir à plusieurs pour limiter les trajets des uns et des autres.
Le choix a été fait de prendre comme point d'entrée le travail et l'évolution de ses valeurs. Axe d'analyse pertinent alors que le forum Chronos "Mobilités et démobilités se conjugent" rappelait le rôle majeur des "producteurs de mobilité" au développement de services qui soulagent les congestions, les portefeuilles et les pollutions. Les tiers-lieux participent de ces nouveaux services.
Pour approfondir cet axe de recherche, les étudiants ont réalisé seize entretiens semi-directifs avec des commuters, des travailleurs mobiles et des road warriors**, tous actifs en Ile-de-France, sur la période de novembre 2008 à juin 2009. Les questions que soulève leur analyse signent les prémices d'un chantier plus large...
* Le Master CCESE (Consultant et Chargé d'Etudes Socio-Economiques) est dirigé par Philippe Moati au sein de l'université Paris 7 Denis Diderot.
** Voir la définition de ces catégories d'individus ci-dessous.
Dites-moi comment vous bougez, je vous dirais...
... quel tiers-lieu vous sied. En fonction de la manière dont on se meut, on évoque des tiers-lieux dont les caractéristiques divergent. En voici la synthèse à partir des trois types de mobilité considérés :
- Les travailleurs "pendulaires" ou commuters, dont le lieu de travail est fixe et les déplacements répétitifs d'un jour à l'autre. Pour eux, s'arrêter dans un tiers-lieu pour des fonctions de travail voire de détente et de loisir "n'a pas de sens", raconte un interviewé. Alors, si ce n'est le travail et le loisir, quels pourraient être les avantages d'un "lieu entre" pour ces commuters ? Celui d'y trouver des services divers, tels que des commerces, des services administratifs ou encore des services à la personne. A condition que le tiers-lieu soit disponible au cours du trajet et à des horaires étendus. Plus encore, ce hub serviciel doit être réseaulogique, soit permettre de faire ses courses au début de son déplacement et de récupérer sacs et cabas à l'autre bout. Bref ! Pour les commuters, le tiers-lieu est un facilitateur du quotidien.
- Les travailleurs "mobiles" en Ile-de-France, dont les rendez-vous professionnels sont souvent éloignés du bureau. De fait, se rendre à son bureau entre deux rendez-vous est bien souvent perçu comme une "perte de temps". Pour mettre à profit ce "temps mort", il importe de donner aux travailleurs "mobiles" les moyens de travailler, aussi bien dans des lieux fixes situés à proximité du trajet que dans les transports-mêmes. C'est l'ambiance qui est en jeu : calme et isolation en sont les principes clefs. Si, pour les travailleurs "mobiles", l'espace de travail doit être la fonction première des tiers-lieux, d'autres services y trouvent aussi leur place, comme la restauration.
- Les road warriors, qui se caractérisent pas de longs déplacements à l'échelle nationale et/ou internationale. Cette catégorie de personnes évoque des tiers-lieux qui permettent à la fois de travailler et de se reposer. Comme pour les deux autres catégories, les tiers-lieux doivent se situer à proximité des lieux de transit. Qui plus est, la notion de visibilité et de repérage est essentielle. On ne veut pas perdre de temps à les chercher ! Enfin, l'ambiance n'échappe pas à leur demande. Souvent loin de leur sphère familière, se sentir chez soi dès la première seconde est un critère déterminant.
Le "coeur conceptuel" des tiers-lieux
L'étude souligne une mosaïque de concepts qui composent le tiers-lieu : le nomadisme et "l'habiter léger", l'accessibilité, le clef-en-main, la fluidité, la connectivité, la confidentialité, l'entre-soi, la bulle, le sas, la légèreté, la visibilité, l'opportunité, l'ouverture, l'instantané, le "clef en main", le réseau et l'occurrence, l'appropriation...
Les tiers-lieux doivent-ils rassembler toutes ces caractéristiques ? Tout dépend de l'espace-temps dans lequel ils se situent. Des tiers-lieu existent déjà qui ne se ressemblent pas et qui, pourtant, conviennent à leurs visiteurs, tout simplement parce qu'ils épousent le contexte territorial. Considérons des fournisseurs de réseaux WiFi comme un Mac Do, les trains, l'espace Beaubourg, la cantine à Paris, espace de co-working, la prairie située à la Bellevilloise ou un espace HSBC situé dans un aéroport : si le point commun est la connectivité, les différences sont nombreuses qui soulignent le champ des possibles et l'amplitude des acteurs concernés. En effet, et l'étude le souligne, le tiers-lieu croise des fournisseurs de matériels informatiques, des opérateurs de mobilité, des commerces et de la grande distribution, des territoires, des acteurs du tourisme, et des gestionnaires de hubs.
Enfin, l'étude nous enseigne que, si on part de l'axe du travail, c'est pour mieux s'en éloigner., Ainsi ont été mentionnés les loisirs, la détente et les services d'aide à la personne et d'accès aux ressources. Cette demande reflète les nouvelles valeurs du travail, portées par la désynchronisation et le mélange des sphères de la vie personnelle et de la vie professionnelle. Si l'on doit retenir une expression pour le tiers-lieu, c'est donc celle de "facilitateur du quotidien".
Pour aller plus loin
Sur la question, Chronos a déjà défriché le terrain et posé les fondements du concept : il faut voir les dossiers "Nomades et oasis. Le futur du travail, de la ville et de leurs mobilités", "La halte : des non-lieux aux tiers-lieux", les billets de blog dont "L'itinéraire 3.0", l'analyse du forum "Mobilités et démobilités se conjugent" et notre veille.
Cette étude soulève des questions qu'il importe aujourd'hui d'investiguer, encourageant l'exercice d'un prochain chantier multipartenarial :
- La question des temporalités est au coeur des tiers-lieux dont les formes peuvent être multiples (d'un Starbuck à un espace de co-working), d'où la question : pour quelles durées quels services ?
- Quel modèle économique considérant la pluralité des acteurs concernés ?
- Quels réseaux et comment accompagner les entreprises à s'inscrire dans ces nouveaux réseaux, soit à mettre en pratique cette nouvelle "culture" du travail ?
Et d'autres encore qui ne manqueront pas d'émerger dans nos prochains écrits sur le sujet...
Seuls les souscripteurs de l’étude peuvent accéder à l’ensemble des résultats.
Présentation de Chronos
Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.




