Auto-Mobilités, l'étude "Plateau de Saclay"

27 04/2009 de Laurence Sellincourt

Dans le cadre du Do-Tank Auto-Mobilités Chronos et Attoma, agence de design de services, ont fait appel à Elena Pasquinelli, docteur en sciences cognitives (1), pour mener une expérience de "terrain" : l'observation de voyageurs pendulaires et occasionnels qui se rendaient de Paris au plateau de Saclay (2), sur le site Neurospin - CEA(3). Une question motivait cette étude : en Ile-de-France, les voyageurs du quotidien ont-ils atteints les limites du supportable tant en ce qui concerne les temps de transports que les efforts physiques, cognitifs, émotionnels qu'ils requièrent ?

Le choix de ce bassin d'emplois n'est pas anodin. Enclavé à 20 km de Paris, le plateau de Saclay est un terrain exemplaire des enjeux de mobilité : il attire des milliers de personnes au quotidien, il est desservi par des infrastructures automobiles, souvent saturées ; les transports en commun sont inadaptés, en particulier sur le "dernier kilomètre", c'est-à-dire les correspondances entre les RER et les divers points du site.

  • Par les observations, il s'agissait de comprendre les stratégies de déplacement adoptées en situation paroxystique et identifier les fonctions cognitives mobilisées.

 

  • Par les entretiens, il s'agissait de cerner la perception du trajet, les motivations des voyageurs et leurs éventuelles attentes.

 

  • Les résultats de l'étude sont explorés dans l'objectif de la conception de nouveaux services à la mobilité et du quotidien, d'information, de navigation, de transaction, de communication.

Les analyses seront orientées sur le développement de l'économie cognitive, du confort et du développement de l'autonomie du voyageur, bref de son auto-mobilité.

 

Les itinéraires de tête

Dans les espaces de transports en commun, la chute est identifiée comme un risque dans le déplacement, et la sécurité est une exigence des opérateurs. C'est au corps que l'on fait référence. Mais comme le dit la cogniticienne "la tête aussi peut tomber !".
Toutes les fonctions cognitive - attention, perception, anticipation, automatisation, mémoire, croyances - sont sollicitées lors du voyage. Mais elle ne le sont ni tout le temps, ni de la même manière, ni avec les mêmes effets. Les espaces, les objets, les autres, la foule varient et modifient le trajet cognitif du voyageur : ils ajoutent ou soustraient de la charge attentionnelle, perceptive, anticipatrice ; ils accélèrent ou ralentissent les capacités de réaction ; ils façonnent aussi des repères qui seront mobilisés à l'occasion. Le voyageur sʼajuste au mieux, en cherchant toujours la stratégie la plus adéquate à ses besoins, à ses conditions. L'univers de son voyage peut le rendre plus intelligent, ou moins. L'étude révèle également que, dans le voyage quotidien, l'aller est plus lourd du point de vue attentionnel et dʼanticipation, par rapport au retour qui, malgré la fatigue de la journée, est plus décontracté. "L'habitué" déploie une stratégie d'optimisation, bien plus à l'aller qu'au retour. Le "néophyte" aura eu l'expérience de l'aller, son attention sera moins sollicitée au retour.

Le voyage du néophyte et de l'initié

Le néophyte verra ses ressources perceptives investis dans le repérage, là où l'initié pourra utiliser son capital cognitif à des activités du quotidien, travail et loisirs. Ces deux itinéraires sʼaccompagnent donc de besoins et de styles de voyage différents. Le premier, le touriste ou le voyageur occasionnel, n'a de repères durant le trajet que ceux qu'évoque l'analogie. Il élabore sa stratégie en amont du voyage (internet,...) et s'approprie des représentations abstraites (cartes, listes) et les compare à sa situation réelle. Il se réfère aux informations institutionnelles (panneaux d'affichage de l'information, signalétique) et recourt à l'aide des autres voyageurs, de façon aléatoire. Le second connaît le chemin par coeur. Il s'est approprié les lieux par la mémoire expérientielle. Il trie les informations institutionnelles importantes et leurs sources (horaires, numéro de quai, incidents). Les croyances qu'il a forgées par son expérience peuvent entrer en conflit avec l'information formelle, comme par exemple, prendre un couloir ou une sortie plus rapide signalée comme un accès interdit.

La place de l'autre

Les autres voyageurs, les inconnus, la foule sont perçus comme des objets encombrants, des impedimentas du voyage. Néanmoins ils représentent pour les néophytes, l'informateur. Pour les initiés, les voyageurs identifiés comme habitués du même trajet aux mêmes horaires, deviennent des repères, donc des informations potentielles ; il suffit de les suivre.
Par ailleurs, certains espaces et modes de transports sont plus "socialisés" que d'autres, comme le covoiturage, ou encore les cars privés affretés par les entreprises. Cette prise en charge, dans un contexte social familier est propice à la relation.

Les compagnons du voyage

Les outils employés ne sont plus les mêmes une fois que le voyageur a formé des automatismes. Contrairement aux ressources qu'ils trouvent sur le parcours, comme les panneaux d'information, les écrans, la signalétique..., les objets compagnons qu'emporte le voyageur avec lui sont personnels, souples et adaptés. Il s'agit des cartes et itinéraires imprimées, livres, mobiles et ordinateurs portables, etc. Ils "accompagnent" le voyage, ils sont "sur soi", ils se proposent comme ressources augmentée de la cognition, ils externalisent la mémoire, ils économisent l'attention et ils permettent d'anticiper, de corriger. Ils ont des buts multiples : se renseigner, se distraire, travailler, communiquer, sʼorienter, explorer. Et leurs utilisations varient en fonction du niveau de connaissance et d'expérience du trajet... et de la maîtrise de ces outils. Chez le néophyte, ils seront dédiés au voyage, chez l'initié aux travail et aux loisirs. Le mobile entre dans la gestion des tâches multiples, permet de modifier la perception du temps de travail et du voyage. Relié à internet, il enrichit ses fonctions et devient un objet à géométrie variable, exploité en déplacement tant comme source informative et influer la programmation et lʼexécution du déplacement - que comme objet communicant et pour d'autres tâches, souvent organisationnelles ou qui "occupent le temps".

Les stratégies du quotidien

Les stratégies de déplacement se construisent, évoluent et s'évaluent sur la base de l'objectif principal de rallier son travail et aussi d'autres tâches qui sʼajoutent sur le parcours comme accompagner les enfants à lʼécole, se rendre dans une salle de sport, faire des courses... Les organisation des tâches peuvent être d'une grande sophistication selon des contraintes temporelles imposées comme arriver à lʼheure, ne pas rater une correspondance, mais aussi par des risques d'incidents ou l'anticipation d'imprévus. Ainsi, le cas d'un voyageur qui fait l'aller à son travail, en voiture le lundi matin, pour avoir une voiture sur place au cas où, la laisse toute la semaine sur le site, et repart avec le vendredi soir. La dimension du quotidien dans le voyage est peu prise en compte et le vide serviciel est caractérisé dans les observations car il demande de sortir de son trajet et de rajouter des étapes afin de réaliser des petites tâches. Par exemple, les arrêts de bus ne sont pas fonctionnels pour des tâches comme lire, travailler ou tout simplement comme point de rendez-vous. Et pourtant ces espaces ont un potentiel social, informationnel ou de coordination du déplacement avec dʼautres. Autre aspect : l'ultime partie du trajet est sensible, elle déterminera le choix du mode principal du voyage.

La perturbation du changement

Les routines ont un rôle essentiel d'économie cognitive, comme l'expliquait Xavier Brisbois dans un entretien accordé à Chronos sur les mécanismes du report modal. La complexité des trajets entrepris par les voyageurs dans leur parcours quotidien, la dépense cognitive qu'ils nécessitent amènent un constat de l'atteinte de la limite de l'élasticité du parcours du voyageur. L'emploi des technologies personnelles par le voyageur lui apportent un véritable bénéfice dans la qualité et l'efficacité du temps du voyage. En outre, il s'agit d'une nouvelle couche informationnelle qui s'ajoute à celle acquise par l'expérience, et celle des systèmes d'information voyageur. A quand un compagnon qui se chargerait de construire la routine intelligente ? Celle qui offrirait le bénéfice au voyageur d'économiser ses ressources cognitives, lorsqu'un incident survient, ou lorsque le mode choisi n'est plus adapté, sans que l'utilisation de ce nouveau service compagnon génère lui-mêm un surcoût cognitif.


(1) Étude des fonctionnements cognitifs humains et des capacités cognitives mobilisées dans lʼinteraction entre un dispositif et son utilisateur : mémoire, attention, connaissances et expériences préalables, capacités perceptives et motrices, les états émotionnels.
(2) Situé dans le département de l'Essonne, il regroupe 3 pôles de compétitivité, 21 établissements et laboratoires de recherches (CEA, Polytechnique, HEC,etc.), ainsi que les pôles R&D de grandes entreprises (Air Liquide, Alcatel Lucent, etc.). C'est un pôle dʼexcellence scientifique et économique qui concentre 20% de la recherche publique française
(3) Près de 15 % des collaborateurs habitent Paris.

Les images ci-dessus ont été réalisées dans le cadre de l'observation participante de Paris au plateau de Saclay par Lea Marzloff

Seuls les souscripteurs de l’étude peuvent accéder à l’ensemble des résultats.

Présentation de Chronos

 

Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

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