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Sofia: le difficile apprentissage des urbanités
20 12/11
Dans une ville qui se dégage avec paresse de la gangue du grand frère totalitaire, une urbanité inédite surgit, avec ses hauts et ses bas, ses bêtises et ses surprises. Philippe Gargov retourne sur les terres de sa famille et en rapporte un entretien commenté et des images caustiques des étudiants de l'Académie des Arts de Sofia. Le talent et l'exotisme sont à nos portes.
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Sofia, novembre 2011. La capitale bulgare a enfilé ses habits d'hiver et le mercure flirte avec le zéro. Les Sofiotes continuent de mener leur petite vie tranquille, entre deux apéros et trois embouteillages. Un quotidien des plus paisibles, à l'image de la ville.
Parmi l'éventail de ses cousines balkaniques, Sofia se positionne comme l'élève dont on ne parle pas trop, sans fioritures ni excès dramatiques (à l'exception des reportages-choc sur la mafia, les Roms et la prostitution...). Aucune trace des guerres yougoslaves qui ont profondément marqué Belgrade, Pristina ou Sarajevo, situées à quelques centaines de kilomètres. Pour autant, la Bulgarie n'a pas connu les réussites d'intégration d'autres pays ex-soviétiques, et Sofia reste encore embourbée dans la corruption et une relative pauvreté. La capitale apparaît comme un modèle "générique" des urbanités balkaniques, et donc a priori assez peu "remarquable" pour qui s'intéresse aux spécificités de la péninsule...
Image : Sofia - The City - Georgi Iankov.png
C'est en tous cas ce que l'on peut penser en visitant l'exposition itinérante Balkanology, qui décrypte quelques particularismes locaux afin de renouveler l'imaginaire urbanistique occidental. Une expo dont Sofia semblait presque absente, comparée à des exemples plus notables tels que la Turbo Architecture inspirée par les bricolages d'après-guerre en ex-Yougoslavie. N'a-t-elle donc rien à apporter à la pensée urbanistique occidentale ? Ce serait conclure un peu hâtivement. Justement parce qu'elle est si "générique", Sofia est source d'observations pour comprendre les enjeux plus "banals" de ces villes. Ils se catalysent sans surprise sur les mobilités.
A ce titre, nous avons profité d'un passage à Sofia en novembre dernier pour interroger Martin Zaimov (son blog en bulgare), ancien directeur de la Banque Nationale, et récemment impliqué dans les activités de la municipalité (ndlr : entretien à lire dans son intégralité sur [pop-up] urbain, le blog de Philippe Gargov). Candidat malheureux à la Mairie en 2007, il a été durant trois ans vice-président du Conseil municipal, où il a notamment conduit le nouveau Plan de Déplacements. Pour illustrer son propos, des affiches créées par les étudiants en communication visuelle de l'Académie des Arts retranscrivent les vices et vertus - surtout les vices ! - de la capitale.
Premier constat amer de Martin Zaimov : "Il n'y a pas eu d'intervention "intelligente" du pouvoir urbain. Au contraire, il y a eu un laisser-aller, et même pire : une perpétuation de l'exercice du pouvoir corrompu. Résultat : l'évolution urbaine va dans une direction de laideur, et d'agressivité."
Image : Sofia par Veliko Penchev 2
Don't act ! Quiconque visite Sofia mesure vite cette laideur à la multiplication des immeubles récents, d'un mauvais goût certain et souvent achevés à la va-vite, et des chantiers abandonnés à la faveur de la crise. Pourtant, tout n'est peut-être pas perdu, à l'image des bricolages de la Turbo Architecture et grâce au système D, véritable art de vivre en Bulgarie : "certes, c'est laid, mais cela peut dans le même temps ouvrir des perspectives très intéressantes, avec cette capacité à créer de la vie [dans tout espace ouvert] qui caractérise les Sofiotes." La capitale n'en est pas encore à ce stade de maturation, mais qui sait...
Image : Sofia par Nadejda Ovcharova
Cela implique toutefois un changement dans la manière de gérer la ville : "Le plus gros défaut de la gestion urbaine actuelle, c'est la privatisation, l'appropriation à outrance de l'espace public. Le pouvoir actuel en est conscient et on finit par y venir, mais très lentement. Les acteurs urbains n'ont que des références à l'espace public sous l'ère communiste, qui était imposé et souvent agressif lui aussi. Il y a un apprentissage à faire de la manière de "fabriquer" de l'espace public : faire attention aux détails, à la vision des gens qui l'utilisent, etc."
Voilà pour la laideur au plan de l'urbanisme. L'agressivité, elle, est à chercher du côté des mobilités, et de l'automobile en particulier. Un bon guide vont conseillera ainsi de ne jamais, ô grand jamais, tenter de traverser un tant soit peu en dehors de clous et des feux. Est-ce un gêne spécifique qui rend les conducteurs bulgares si agressifs ? (spécialement quand ils roulent dans de grosses cylindrées aux vitres teintées...) En tous cas, il n'est pas rare qu'un conducteur appuie sur le champignon pour vous apprendre à profiter de votre vie piétonne !
Image : Sofia par Sabina Tokadjieva
Paradoxalement, "Sofia a des qualités urbanistiques très intéressantes au plan de la mobilité, quoiqu'un peu hasardeuses. Il s'agit par exemple d'une ville très compacte, presque aussi compacte que Paris intra-muros, avec finalement assez peu de voirie routière. Il y a donc une limitation "naturelle" de l'automobile, ce qui est paradoxalement un avantage. Mais aujourd'hui la mairie veut construire des routes, des autoroutes [un ring a été aussi été construit par l'ancien maire Boïko Borissov]...Un recul de 150 ans en arrière !" Raison de plus pour investir massivement dans les mobilités douces et hybrides (la crise pourrait agir comme levier au développement de mobilités en partage), en s'appuyant sur réseau de transports publics encore pertinent, et de surtout stopper l'étalement de la ville "avec un arrêt brutal de l'octroi de permis de construire", souhaiterait Zaimov.
La ville possède aussi de nombreux atouts touristiques et environnementaux : "on compte plus de quarante sources thermiques dans la ville même, ainsi qu'un fort patrimoine archéologique ; il y a la montagne, chose particulièrement rare pour une capitale, deux rivières et un esprit "vert" toujours présent - même s'il est attaqué ces derniers temps. Il y a un potentiel énorme dans cette ville, qui n'est malheureusement pas mis en valeur."
Image : Sofia par Sofia par Irina Peneva
Car malgré ce portrait en demi-teinte, Sofia (et la Bulgarie avec) reste un territoire évidemment chaleureux. L'apprentissage de "l'urbain" se fait peu à peu, et s'appuie sur cette vie tranquille et sans remous qui ravira les visiteurs habitués aux urbanités plus stressées. Le mot de la fin, sur une note positive ? "Sofia est une ville assez libre, très chaotique - un chaos qui correspond à l'esprit des habitants. Cet esprit de liberté marque positivement la capitale. Il y a beaucoup de vie à Sofia - comme beaucoup de villes méditerranéennes et balkaniques, certes, mais peut-être plus encore. Il y a une sorte de capacité à créer de la vie facilement, et sans planification du pouvoir. Ici, il suffit qu'il y ait un rayon de soleil et tout espace devient un lieu de vie." Et rien que pour cela, l'urbanisme occidental a de quoi y piocher des inspirations !
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Entretien avec Martin Zaimov à lire dans son intégralité sur [pop-up] urbain, le blog de Philippe Gargov.
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Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

