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Salle d'ententes


03 09/10 de Bruno Marzloff

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"Je ne m'ennuie jamais en attendant un avion dans un aéroport", Gérard Lefort dans Libération cite Jacques Tati à propos du dernier film d'Angela Schanelec, Orly* qui traite des transits "où paradoxalement, entre temps mort et temps perdu, on ne bouge guère", mais où tout aussi paradoxalement on vit intensément. Pour la réalisatrice, le postulat du film est le suivant, "les voyageurs deviennent une sorte de communauté". S'agissant d'une communauté de fait d'habitants provisoires aux contours changeant, la remarque n'est plus banale. Ce réseau volatil et évolutif de résidents temporaires produit quelque chose de neuf que le film explore, à la fois un désajustement institutionnel et architectural entre un lieu et ses usagers et une créativité dans le réajustement social spontané. Marc Augé, en 1992, faisait commencer justement son observation anthropologique des Non-Lieux dans un autre aéroport, Roissy Charles de Gaulle. Aujourd'hui, confirme Alexandre Gillet (Le "non-lieu" ou les errances d'un concept) "le non-lieu a bien pour figure emblématique (peut-être même paradigmatique) le lieu de transit : halle d'aéroport, échangeur d'autoroute, gare, hypermarché...". Le thème nous est cher depuis longtemps déjà tant nous sommes convaincus qu'il caractérise - encore plus que le numérique mais avec son concours - la transformation de nos mobilités, et partant, de la société.

Ces moment-lieux que crée toute société étaient déjà il y a quarante ans l'objet des interrogations de Michel Foucault (Des espaces autres, Hétérotopies, 1967). Au contraire des utopies, ces espaces autres sont bien réels, ce sont des reflets de la société, des productions culturelles qui s'incarnent dans des emplacements. L'imaginaire produit alors quelque chose de neuf dont il reste à comprendre les mécanismes. Ce sont, disait le philosophe, des tapis volants; il citait pour illustrer ces incarnations d'imaginaires - nous sommes dans les années 60 -, les séjours au Club Méditérannéen (sic, en live au Collège de France, 1966, 12'). Pour autant, ces hétérotopies et hétérochronies inédites du monde nomade, dominées par la distance et le numérique, échappent encore à une nécessaire description sociologique.

Même si les voyageurs n'ont pas fait le choix du voyage ensemble et ne partagent qu'un moment-lieu aux périmètres mouvants et aux rencontres précaires, il y a communauté dans un lieu donné ; ce que le titre de Libération traduit superbement par "salle d'entente". Mais l'attrait du jeu de mots a fait oublier au journaliste de mettre au pluriel cette formule singulière. Car c'est justement ce jeu des connivences dans l'attente qui crée le lieu, lui forge une consistance, "les fils du désir, à travers l'aéroport, tissent leur toile invisible, d'autant plus solides qu'on les sait éphémères", observe en effet le journaliste.

A ce paradoxe de l'éphémère s'ajoute celui de la distance; les rencontres in situ se croisent avec les interpellations du téléphone mobile omniprésentes dans le film. L'aéroport se métamorphose dans cet entrelacs de relations qui naissent et se forment et ce transit devient, comme d'autres tiers-lieux, "une cour des miracles" d'ententes, qui font des rencontres, qui font un lieu (voir Alain Badiou, entretien sur la rencontre, Télérama). Les tiers-lieux ne se décrètent pas, ils s'imposent, concluait le forum Chronos sur les tiers-lieux. Ce film est la démonstration de l'alchimie des rencontres qui façonnent un lieu social et nomade, mais aussi de cette architecture nécessaire d'urbanités qui fait surgir une communauté et encore du système d'acteurs qui métamorphose l'organisation des échanges et des activités. Furtive, cette communauté n'en est pas moins prégnante et lourde de conséquences pour les usagers comme pour les opérateurs des lieux et des transports et de leurs aménités.

* Occasion de revoir Lost in Translation, film tout aussi captivant de Sofia Coppola. Tiens, encore un film sur le furtif, le nomade et le précaire. Tiens, encore une réalisatrice.

 

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Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

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