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Retour d’expérience / La grève de la fin
15 12/11
Une histoire tirée de faits réels, laissée sous l'anonymat et illustrée par Dimitri Weishaar, illustrateur, que nous remercions pour sa participation. Quand la grève génère un effet boule-de-neige et, d'événement en événement, nous amène à des usages inhabituels, voire insoutenables.
Jour 1
Tout allait de travers, à commencer par la ville elle-même. Le ventre ouvert avec des kilomètres et des kilomètres de routes en travaux, Dijon donnait mal au coeur. Charlotte n'avait jamais vu une ville aussi massivement détruite par la mise en place du tramway. Malgré les barrières de couleur cassis, une ambiance sinistre émanait du bruit des marteaux piqueurs et de la fumée de poussières. L'ensemble des trajectoires automobiles étaient perturbées et la marche consistait en d'incessants zigzags d'un trottoir à l'autre. Ailleurs, un contrôleur SNCF violemment agressé par un fou avait figé l'ensemble des réseaux ferroviaires à l'échelle nationale. En conséquence, de nombreuses personnes se retrouvaient coincées dans les hôtels de Dijon, incapables de quitter la ville.
Charlotte dîne tranquillement dans le cadre d'un événement professionnel. Dans la salle, plus de 200 personnes contribuent aux cliquetis des verres, des fourchettes et des assiettes, sans oublier le brouhaha provoqué par les flux de parole et les rires provoqués par le fameux kir cassis de Dijon. Après le dîner, Charlotte et l'un de ses collègues se rendent en voiture à leur hôtel commun, situé selon Google Maps à 20 minutes à pied du lieu de l'événement. Ils galèrent à trouver leur chemin (le GPS n'a pas connaissance des déviations liées aux travaux du tram) mais y arrivent assez rapidement.
Premier événement inattendu. L'hôtel ne se situe pas à Dijon, mais dans une ville alentour, ce qui n'était expliqué ni sur le site Internet ni dans le courriel de validation de la réservation des chambres. Impossible pour Charlotte de se rendre à cet hôtel qui n'est ni desservi par bus ni par taxi. En effet, son acolyte de la nuit de pourrait pas la redéposer à Dijon le lendemain matin. Conséquence : au téléphone, le réceptionniste peu aimable précise qu'ils paieraient quand même les deux chambres. Et tous deux de partir à la recherche d'un autre hôtel situé à Dijon. Il n'est pas loin de minuit. L'enjeu : trouver un hôtel qui dispose de deux chambres disponibles, sans mettre le prix fort. Plus aucune chambre n'est disponible dans les hôtels alentours du lieu de l'événement. Prochaine destination : la gare.
Copyright : Dimitri Weishaar, illustrateur
Le GPS s'emmêle et les travaux les obligent à tourner en rond pendant quelque temps. Ils décident donc de se guider avec leurs têtes et finissent par arriver dans la rue principale qui fait face à la gare. Cinq hôtels sont visibles, tous complets. Un réceptionniste, adorable, décroche son combiné et part à la recherche d'un hôtel. Au Mercure, il reste une chambre de luxe composée de deux lits. Charlotte et son compagnon de voyage acceptent cette dernière option, plus pratique et moins chère, se résignant ainsi à dormir dans la même pièce. De toute façon, après tous ces événements, l'ambiance entre eux était devenue amicale et détendue, la gêne restant au second plan.
Jour 2
Toujours en pleine grève des contrôleurs de la SNCF, Charlotte consacre une bonne heure de la matinée à chercher un covoitureur pour se rendre en Alsace. Bien entendu, les trains prévus entre Dijon et Colmar ne sont plus d'actualité sur le site de la SNCF. Aucun covoitureur ne répond à ses coups de fil ; la galère continue. Au cours du déjeuner, Charlotte a droit à une première lueur d'espoir : les trains sont à nouveau à l'affiche. Un taxi partagé avec trois autres personnes et là voilà partie du lieu de l'événement à 15h, direction gare de Dijon.
Charlotte est munie de deux billets distincts (elle avait anticipé). Le premier propose le trajet Dijon à Belfort à Mulhouse à Colmar, avec trois trains différents (16h15 à 20h02) ; le second Dijon à Besançon à Colmar, soit deux trains seulement (16h15 à 20h39). Au guichet, on lui conseille de passer par Belfort et Mulhouse, car c'est "plus rapide". A l'accueil, on lui dit que deux trains valent mieux que trois et que le deuxième, étant un TGV, devrait être maintenu en priorité. Conclusion : Charlotte saute dans le TER direction Besançon. Le train est vide et elle peut tranquillement travailler sur son ordinateur. Entre temps, elle délivre des messages vocaux à deux covoitureurs susceptibles de la prendre en cours de route à Besançon.
Arrivée à Besançon à 17h, l'un des covoitureurs l'appelle. Pas de chance, il préfère prendre des gens de Lyon : une distance plus longue, donc plus d'argent à la clé. En gare, on apprend à Charlotte que le TGV pour Strasbourg est annulé et on lui conseille de prendre un car pour Belfort. Retour à la case départ.
Bien entendu, à force de regarder les trains en partance des gares pour s'assurer de la faisabilité du trajet sur l'application SNCF direct, à force de tenter sa chance sur l'application Comuto pour trouver un covoitureur, son téléphone affiche "batterie faible" toutes les deux minutes. Sur son calepin, Charlotte note les numéros de toutes les personnes importantes en cas de pépin.
Le car entre Besançon et Belfort est complet. Pour sortir de la ville, pas moins d'une demie heure est nécessaire tant les voitures sont nombreuses. Charlotte désespère d'attraper le train de 18h53 qui se rend en Alsace. Sa voisine de gauche est au téléphone avec une amie. Elle l'informe que Fred (Charlotte appendra plus tard qu'il s'agit de son mari) la cherchera à Belfort pour l'amener en Alsace. Lorsqu'elle raccroche, Charlotte saute sur l'occasion pour du covoiturage.
Copyright : Dimitri Weishaar, illustrateur
Tout est ok pour l'emmener en Alsace, mais un peu avant Colmar, au village d'Eguisheim exactement. Avec son reste de batterie, Charlotte contacte son amie pour qu'elle lui indique le lieu du concert et trouver une solution pour les derniers kilomètres. Et là, surprise plus qu'inattendue ! Le Festi'bal se tient à Eguisheim précisément. Conclusion : les covoitureurs informels la déposent devant la salle de concert avec une demie heure d'avance par rapport à ce qui était prévu avec un trafic SNCF normal. Finalement, Charlotte a "le cul bordé de nouilles", lui dira-t-on.
La grève de la fin. Des histoires comme celle de Charlotte, des milliers et des milliers de Français l'ont vécue ces deux jours de grève. Une pensée pour les personnes qui s'en sont moins bien sorties, dont celles - certaines âgées - qui ont dormi dans les gares.
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Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

