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Lift conférence / Déplacer les bornes (Jacques Lévy)
12 07/10
Quelques considérations acérées enrobées dans beaucoup d'amabilités. La synthèse faite par Jacques Lévy de cette session de Lift-Marseille est aussi plaisante qu'ironique. Le géographe a l'assurance du fin matois qui en a vu d'autres. Il veut bien se laisser séduire par des idées fraîches du numérique, mais sans perdre de vue le port d'attache des sciences sociales.
Et, puisqu'on est dans la métaphore du voyage maritime et que Lift s'est arrimé à la Criée, au bord du port de Marseille, il jette : "Personne n'est à l'abri d'être largué. On est vieux très jeune". Il fait allusion aux accélérations des innovations. Les ruptures ne sont pas forcément celles qu'on croit, lâchant une énigme darwinienne, "la société prospère sur la disparition de ses membres les plus faibles". Sinon, on repartira avec son idée singulière qu'un "capital d'innovation" s'érige à côté, ou mieux, en place du "capital de patrimoine". Merci d'avoir rappelé que l'innovation est un constituant de notre époque et non un moyen.
"Les intervenants nous ont asséné ad nauseam qu'on ne saurait s'éviter de penser global, de n'envisager que des totalités, de n'analyser que des interdépendances". Il ajoute, "il faut se résoudre à des flux dont on ne contrôle ni les émetteurs, ni les destinataires". Pas facile pour nous, cartésiens, formés à la pensée analytique. Alors, va-t-on jeter "la chaîne de valeurs" avec l'eau du bain systémique ?
Pas de fascination chez Jacques Lévy pour les FabLabs - qui firent l'objet d'une large focale lors de cette session Lift, sinon pour rappeler que le technique c'est aussi une manière de définir l'humain, et que les objets "sont tous indissociablement techniques et sociaux". Au passage, une idée neuve sous forme de néologisme. Pourquoi, suggère Jacques Lévy, ne pas travailler sur les objets intermédiaires "priblic", c'est-à-dire entre public et privé. On vous le livre tel quel ! À vous de voir, moi, j'aime bien, d'autant que cette nécessaire concertation était sur toutes les langues lors de l'atelier Open data de Lift, qui fut pour notre part le point d'orgue de cette manifestation. [D'ailleurs, suivant l'intervention de Jacques Levy et mettant un point final à la manifestation, Marseille-Provence 2013 Capitale européenne de la culture annoncera son engagement dans l'Open data. Bravo].
Mais le morceau de bravoure, c'est l'attaque en piqué sur Google. Non pas contre Google, puisque Google a fait "un exposé convaincant", et qu'il est trop gros pour être bête et pour "faire des faux pas" et qu'on a plus à craindre des petits. Il n'empêche que Google fait de plus en plus peur et que l'Entreprise devrait s'en inquiéter. Jacques Lévy assène le tout avec certitude et conviction - droit dans les yeux de l'intervenante - que Google avait dépêchée de Montain View avec un message de réassurance -, à deux mètres de lui. Glurrrp ! La pilule n'a pas dû être facile à avaler. C'est l'occasion de rappeler que "la paranoïa de la défense de la vie privée est excessive"; et de se souvenir que des "contre-pouvoirs" restent toujours à l'oeuvre comme nous le rappellent régulièrement les faux pas politiques (G.W. Bush dit Lévy, mais cela vaut pour l'actualité française !).
À propos du couple matériel/immatériel, le géographe appelle à penser plutôt la figure de "l'hybridation" que celle de "l'expansion", mettant en garde contre un impérialisme du numérique. Il faut penser "assimilation" (la voie naturelle) plutôt qu' "accommodation" (la voie forcée). "Faut-il un passeport pour franchir la frontière du numérique ?", demande enfin notre géographe qui tacle au passage les bons esprits qui voudraient qu' "il suffit d'être bon dans le numérique, pour être bon dans tout". Il insiste enfin pour qu'on ne sabote pas au nom du numérique "ce potentiel extraordinaire des logiques sociales et de ses désirs".
Il n'a pas épargné ses critiques à peine voilées à ceux qui "réinventent la roue" en remâchant la métaphore "du cerveau et des réseaux, univers-monde du web, tout-ça-c'est-pareil". Il aurait pu aussi évoquer ces malheureuses abeilles dont on nous a abusivement rebattu les oreilles pendant deux jours avec force allégories. C'est le géographe qui a conclu en encourageant fortement les initiatives des Fabien Girardin et autres pionniers des aventures impressionnantes de la donnée publique chrono-géographique.
"Le monde nous regarde. Plus de coopération entre le monde du numérique et les logiques du social", concluant un Lift positif (voir les rapports de FingLive).
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