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Le tournis des routines dans le jeu des miroirs sans tain
27 09/11
D'accord le titre est tordu, mais ce qui se passe ne l'est pas moins.
Ce n'est pas tant la tentative de Marc Zuckenberg de faire une OPA sur le web et de créer un écosystème propriétaire qui nous intéresse là que l'exaflood (le flot gigantesque des données) conjugué à la métaphore du "miroir sans tain" dans la formule de Raphaële Karayan (il permet d'observer par transparence sans être vu).
Cette bizarre transparence - que l'on croit bêtement ou qu'on feint de croire univoque - implique une évolution "d'une action volontaire au tout-automatique, de l'opt-in à l'opt-out", souligne encore l'article de l'Expansion. Les deux - le tout-automatique et la permission par défaut - se conjuguent nécessairement, se nourrissent même. Les vannes s'ouvrent et restent béantes, sans considération des séquelles individuelles et collectives et au bénéfice d'une écoute sans discernement autre que celle de la communauté. Faut-il qu'on ait confiance en elle. Avant d'être le matériau d'une autre gouvernance, avant d'être le carburant de services urbains à inventer, avant d'être le liant de sociabilités inédites, avant d'être un marché avec ses modèles économiques en devenir, la donnée est une matière sensible, très sensible. Sur cette donnée, l'usager développe pas mal de fantasmes, d'illusions et d'inconséquences.
Limites de la transparence et logique des routines
Et pourtant. Facebook est si populaire que Marc Zuckenberg a revendiqué 500 millions d'abonnés se connectant un même jour sur les 800 millions d'abonnés que dénombrerait le réseau social, selon lui. Il n'est pas seul. Google ambitionne de marcher dans ses pas et l'ouverture récente et généralisée de Google+ est impressionnante (déjà 43 millions d'abonnés, selon des observateurs). Concluons à un consensus social massif à défaut d'être généralisé. Qui plus est, ce consensus est maintenant largement adoubé par la communauté des chercheurs et sociologues qui en célèbre de multiples vertus (le Monde Magazine, Facebook, le réseau qu'on aime détester, achève son article sur la métaphore de Facebook comme une aménité aussi évidente que l'eau et l'électricité). Cela n'empêche pas de poser deux questions (il y en bien d'autres) : les limites de la transparence et la logique des routines. C'est en fait la même question : quelle maîtrise d'usage avons-nous, voulons-nous, pourrions-nous avoir - des données ?
Open Graph, la dernière mouture de Facebook introduite mi-septembre est un super graph social ouvert à tous vents, ou ce que le sociologue Pierre Bourdieu a nommé un "capital social", une nébuleuse d'amis en l'occurrence. Entendez par là que vous placez des capteurs et des écouteurs aux endroits stratégiques de votre grille de lecture du monde, vos sources, vos amis, vos routines (twitter, rss, facebook...) et puis vous restez en éveil d'un flux incessant avec dans ses filets le bruit du monde qui vous cerne. A l'inverse, votre ami se penchera "par dessus votre épaule" pour faire la même chose, car le fondement est le partage automatique des contenus en faisant de la page Facebook le hub des ces "like" et "share" - traduisez "je recommande" et "je partage". Le tsunami des données est l'une des conséquences. Le New York Times fait appel à la métaphore de la Loi de Moore - la croissance exponentielle de la puissance - pour suggérer l'expansion des échanges, des partages, des flux, donc des données (deux milliards de "like" cliqués chaque jour sur le réseau social. Le journaliste joue avec l'idée de la Loi de Mark anticipant la suite de cette déferlante de données).
Une exposition à tous vents des données personnelles
Prêt à tout partager, donc ? Pas tout à fait. Vous pensiez être à l'abri ? Le gouvernement grec, en quête désespérée de ressources, savait bien qu'il y avait bien plus de piscines à Athènes que les 324 déclarées sur les feuilles d'impôts (la source). Il lui a suffit de faire une recherche sur Google Maps pour en trouver 16.974, dont un certain nombre camouflées en gazon par la magie d'une bâche verte. Certaines informations ne peuvent plus se masquer et la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) n'y peut rien. Le panoptique de l'information fouille une masse de données qui échappe à notre maîtrise. Mais qu'est-ce qui reste maîtrisable ? A ce stade, il faut faire un rappel. Une étude 2010 de l'Association de l'économie numérique (Acsel) et la Caisse des Dépôts souligne ce paradoxe qu'on ne sait expliquer : "le niveau perçu de risque associé à un usage de l'internet joue somme toute assez peu sur le niveau d'usage. Ainsi, seuls 51% des internautes français considèrent que l'on peut acheter en ligne sans risque, mais 85% d'entre eux le font." On retrouve, semble-t-il, cet inconséquence à tous les étages des pratiques du numérique. Il se conjugue à la méconnaissance pour élargir la porosité de l'exposition des données personnelles (voir cet article au titre éloquent, My Facebook Timeline: The Journal I Didn't Know I Was Keeping - Mon Facebook Timeline, le journal que j'ignorais tenir).
Exercice de discernement sur une accessibilité généralisée
Qu'il le veuille ou non, les informations passives (heure et localisation) des déplacements d'un abonné sont enregistrées depuis son téléphone mobile par son opérateur. Il n'a a priori rien à craindre car d'une part ces informations sont garanties totalement anonymisées et d'autres part syndiquées dans une consolidation des données où se noie l'individu au bénéfice d'une information par ailleurs utile à la collectivité (les annonces de trafic sont basées sur cette observation par exemple). Il n'empêche ! Notre sujet va fantasmer qu'on le poursuit. Et il n'a pas tort. Le dialogue insensé de la fille de Thierry Gaubert - débattant au téléphone des séquelles des révélations de sa mère à la police à propos des agissements présumés délictueux de son père - est intercepté par une écoute demandée par la justice et restituée illico par Le Monde ("Si Sarko passe pas, ils sont tous morts"). Ce fait témoigne tout autant de cette circulation sans frein de l'information, pour le meilleur et le pire. Un fichier numérique, ça circule, c'est même fait pour ça. C'est quasi automatique.
La vie automate et les routines programmées
Cette automaticité, on continue de la vouloir jusque dans la routine. Avec ifttt - "if this, then that" -, on bascule dans la vie automate ou les routines programmées. Vous signifiez simplement à votre PC que si ceci se passe, la machine doit passer automatiquement à l'action. Elle archive les tweets non lus avant qu'ils s'évanouissent et relie votre page Facebook et votre flux Twitter ou elle vous réveille sur l'événement programmé à un horaire aléatoire. Le tropisme des réseaux sociaux se consolide encore. Plus ils sont accouplés, plus le système est puissant, plus les données se multiplient, plus la valeur croît. Le plus fort en tire bien sûr le plus haut bénéfice. Logique d'audience !
Le programme s'appelle bien sûr ifttt. En fait, c'est la suite logique de la carte Orange et de sa descendance la carte Navigo - si je passe ma carte, et bientôt mon mobile, la machine comprendra d'ouvrir le portillon et demain le même mobile en ouvrira bien d'autres : l'école, la piscine, le bureau, la voiture, l'accès au vélo en partage... A tous vents, on vous dit. Les principes de transparence et d'accessibilité généralisée tendent à se confondre. Ils s'étendent parallèlement en ouvrant une curieuse boîte de Pandore où l'utile et le précieux des bénéfices de la circulation généralisée de l'information le dispute à une gigantesque galerie des miroirs qui plongent chacun dans le secret de tous, produisant une myriade de données dont le destin est encore incertain.
Le pacte de la transparence et des accessibilités
Une réaction s'esquisse. Elle a été théorisée depuis un moment par la Fing et son programme "Confiance numérique" ("A terme, la règle doit être simple : si vous savez quelque chose sur moi, je dois posséder la même information et pouvoir l'exploiter"), elle est anticipée outre-Atlantique (Show Us the Data. (It's Ours, After All.) Montrez-nous nos données, (ce sont les nôtres après tout), et elle est incarnée par le programme anglais MyData (Pour ceux qui veulent aller plus loin, voir les pages Delicious confiance numerique, animée par la Fing). "Le 13 avril 2011, le gouvernement britannique a transformé ce qui n'était encore qu'une perspective hétérodoxe, fragilement appuyée sur un projet de recherche américain et une petite communauté d'innovateurs, en un programme d'ampleur nationale : MyData. [...] Plus de 20 grandes entreprises se sont engagées à partager avec leurs clients les données qu'elles possèdent sur eux [...]. Ces données seront fournies de manière réutilisable et portable, comme c'est le cas aujourd'hui des "open data" publiques". Daniel Kaplan, délégué général de la Fing, de conclure à un "Consumer Empowerment : nous l'avions rêvé, ils le font".
Cela ne concerne pour l'heure que quelques entreprises commerciales et des données relatives aux relations client. Il n'empêche, une mécanique se formule où la maîtrise des données ne se fonde pas sur des protocoles de sécurité mais sur l'éthique et des relations de confiance entre les protagonistes de la donnée. Compte tenu de ces transformations, le moment est peut-être venu "d'expérimenter sérieusement l'empowerment des individus par leurs propres données, sur le terrain, de manière ambitieuse", pour reprendre le propos de Daniel Kaplan. C'est ce que d'aucuns appellent le "pacte de la transparence", c'est-à-dire voir jusqu'à quel point l'individu peut acquérir la maîtrise d'une donnée par la connaissance qu'il aura de l'existence de celle-ci et des caractéristiques de ses accessibilités. Vaste sujet encore en friche. Apprécions la pertinence de MyData, imaginons jusqu'à quel point cette démarche est réplicable par ailleurs et surtout, rêvons d'aller plus loin.
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Présentation de Chronos
Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

