Blog Chronos
Le numérique urbain, terra incognita ?
07 10/10
Un débat de 90 minutes sur Ville numérique, ville ouverte entre la mairesse de Fribourg, Petra Roth et le président de la communauté urbaine de Bordeaux, Vincent Feltesse (également en charge du numérique au sein du PS). Dans cet échange robuste, éclectique et convaincant, organisé par Libération et animé par l'urbaniste Jean-Pierre Charbonneau, on se dit qu'on va en prendre pour 10 minutes, histoire d'entendre des poncifs de tribune. Il s'avère qu'il est difficile de ne pas aller jusqu'au bout... Des questions actuelles, des fantasmes, des promesses inabouties, beaucoup de chemin parcouru, pas mal de voies inédites ouvertes déjà, des réalisations tangibles, des démarches hésitantes, des impasses abordées avec détermination mais humilité et surtout encore tant à faire et surtout à comprendre.
Entre transparence, hyperconnexion, intelligences et données publiques, on sent bien qu'on cerne encore très mal ce qu'il faudrait plutôt appeler un numérique urbain qui adresse aussi bien la démocratie, les liens entre les territoires, la gestion optimisée des ressources urbaines (smartgrids) que les facilitations du quotidien et sa contribution à la ville durable. Les questions se posent quand on avance, les fantasmes se dissolvent quand on aborde le dur et des perspectives inédites surgissent quand on met en oeuvre.
En fait le numérique est caméléon. Dans la salle, quelqu'un suggère même la métaphore pertinente de "la patate chaude". Le numérique, c'est selon ! c'est le domaine des câblages, de la ville invisible et de leurs opérateurs, mais c'est aussi celui des contenus et des données, c'est encore celui du jeu des acteurs et au premier chef des citadins. C'est bien sûr celui d'un Google tentaculaire qui décourage les initiatives (pourquoi refaire ce qu'il fait bien ? qui fait dire à Sergey Brin, le cofondateur de Google "Nous voulons que Google devienne le troisième hémisphère de notre cerveau", Libération 10/09/2010) ou celui d'un Facebook non moins envahissant et désormais omniprésent avec la géolocalisation de Facebook Places. Tout ça, n'est-ce pas d'abord la question du politique, interroge Vincent Feltesse ?
Le titre du forum pose question tout au long du débat : Est-ce la ville qui est numérique ? N'est-elle pas une illusion ? Qu'est-ce qui est numérique ? Par où passe la démocratie dans le numérique ? La ville ouverte ? Petra Roth avoue sa perplexité, Vincent Feltesse ses doutes. Si on parle de la ville mondiale, Francfort y revendique une place majeure aux côtés de Séoul ou Barcelone dans la réflexion et un poids supérieur à celui de Londres par exemple dans l'infrastructure, "Les villes sont déjà pleinement en réseaux", conclut la mairesse, mais les citoyens ? Si on parle de réalisations pratiques au quotidien - autre point de vue -, Vincent Feltesse avance son bilan - des sites internet pour toutes les associations, une wifi communautarisé et une web TV citoyenne pour sa ville et un "Netvibe" au niveau de l'agglomération.
Quant à l'ouverture dans la ville, cela renvoie à bien d'autres choses. L'ouverture, c'est aussi celle des données. "Le citoyen qui se déplace, ce sont des données". Là, chacun de s'engouffrer dans une politique voulue de transparence, de partage et de réutilisation de la donnée publique (creative commons). Le "115" en Allemagne permet universellement de poser des questions à l'administration gouvernementale et les villes multiplient les instances de dialogues instantanés et ouverts dans le sillage de l'administration américaine (open.gov). L'avancée de la ville de Rennes et de Keolis montre en France une voie déjà ouverte dans d'autres pays, rappelle Vincent Feltesse. Mais l'essentiel reste à faire.
L'ouverture, c'est aussi celle de la gouvernance. Mais l'ouverture ce n'est pas univoque ! donc la transparence pose question... A trop cultiver la transparence des données, on touche vite à la protection de la vie privée..., l'hyperconnexion n'est pas pour tout le monde, et l'ouverture, remarque Vincent Feltesse, ça interroge aussi l'ouverture physique. Si on entre facilement dans les blogs et les sites de la ville, on pénètre beaucoup moins facilement dans les logements (30.000 demandes non satisfaites à Blanquefort, 65 minutes de déplacement par jour en moyenne pour ceux qui se déplacent). Le numérique n'est pas magique et parfois on en n'ouvre pas les bonnes portes (Vincent Feltesse raconte l'échec des blogs officiels face aux blogs spontanés des citadins). "L'administration horizontale" (contre l'administration verticale, selon Petra Roth) et la "démocratie ouverte" promises par le numérique trouvent leurs limites autant dans les capacités des réseaux offertes que dans la culture numérique (le cognitif) ou dans le jeu des acteurs - voire, souligne Vincent Feltesse dans la manipulation du débat en ligne. "Quelle est l'agora neutre", demande t-il ? Avons-nous les flux nécessaires pour assurer l'autorégulation ? La réponse est dans la question : non bien sûr, les maîtrises d'usage restent encore dans quelques mains. Le débat perd un peu de vue la ville, c'est pour mieux se rapprocher des questions du politique et d'une démocratie qui se cherche dans les conversations avec et entre citoyens/citadins.
L'implication du citoyen ? Certes, mais on n'a pas encore appris à gérer les conversations avec les citoyens; et quand les conseils de quartier vous renvoient dans vos buts lors de consultations ouvertes sur les budgets municipaux, on se pose la question des formes de cette démocratie en ligne. L'hypercitoyen ? Pourquoi pas, mais il y a plus ou moins de gens concernés, à des niveaux de mobilisation variables dont on n'a pas encore compris les intérêts et les logiques. Difficile de naviguer dans ces conditions. On sent que les débatteurs cherchent une boussole. "Le politique n'a pas encore réalisé que des processus démocratiques et de socialisation se mettent en place", déplore Petra Roth qui ajoute "Comment contrôler quelque chose qui ne cesse d'augmenter et de vous échapper ?".
Brusquement, dans le débat une petite lumière s'agite comme une avancée tangible offerte par le numérique. Vincent Feltesse imagine un covoiturage dynamique - donc en temps réel, "Qui m'emmène - là et maintenant - à l'aéroport ?". Ca, c'est maintenant possible avec nos réseaux, avec la massification des usages d'un téléphone intelligent et de ses applications de géolocalisation; c'est un progrès, c'est une réponse à la facilitation du quotidien et plus largement à la ville durable. Il rend tangible le numérique urbain.
"Il y a vraiment besoin d'une politique du numérique" et de souligner l'enjeu de neutralité, c'est le mot de la fin de Vincent Feltesse, mais il y a surtout besoin d'un partage de la réflexion, de l'ordre de ce débat ... curieusement peu suivi (99 consultations de la vidéo affichées le 2 octobre; le débat a eu lieu le 26 septembre devant une audience a priori assez clairsemée). On sort avec plus de questions que de réponses, mais au moins on avance. Si on ne sait toujours pas définir le numérique urbain, on doute qu'il s'agisse d'une ville numérique. Allez-y, ce débat intelligent remet les idées en place et mérite le détour.
urbanisme, networked-urbanism, temps_réel, empowerment, villes2.0, infrastructure, données publiques, data
Commentaires
Présentation de Chronos
Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

